23 novembre 2007
LE MOT ET LA BOMBE d’Hanif Kureischi
Pour ceux qui l’aurait oublié Hanif Kureischi est entre autres le scénariste de "My Beautifull laundrette" que réalisa Stephen Frears. Le mot et la bombe est un recueil de textes et d’articles de réflexion sur l’impossible mixité raciale. L’auteur est bien placé pour en parler étant issu lui même d’un père pakistanais et d’une mère anglaise. On devrait porter une grande attention à ce livre. Dans Black album en 1995 ne décrivait-il pas ungroupe de jeunes musulmans nés à Londres, anglais et pourtant dévorés par la haine de l’Occident.
Voici quelques lignes extraites de Le mot et la bombe (Christian Bourgois éditeur) le nouveau livre salubre d’Hanif Kureischi:
<< Contes, rêves, poèmes, dessins, tout cela nous permet de nous percevoir comme étranger à nous mêmes, et d’examiner notre mode de vie... James Baldwin, Richard Wright, Ralph Ellison qui suivaient les mutations profondes et permanentes subies par la société anglaise, mutations qui parties de l’empire étaient rentrées, en quelque sorte au bercail... La haine du corps et la terreur engendrée par la sexualité, caractéristiques d’une majorité de confessions, peuvent pousser les croyants à masquer leur corps par pudeur, mais aussi à se considérer comme des bombes humaines. Une critique objective représente le seul moyen de tempérer cet héritage incontournable composé de rancœur, de haine et d’antagonismes... Plus une chose semble étrange, plus il est probable qu’elle nous est proche. Les musulmans radicaux de Grande Bretagne, décidés à attaquer et à détruire la société qui les accueille, représentent, dans leur violence, une pulsion originaire de l’intérieur et non de l’extérieur. L’Orient a beau afficher trop de valeurs, des valeurs excessivement contraignantes, l’occident à mes yeux en manque cruellement... L’islam a imposé une identité et un sentiment de solidarité à une communauté assaillie de toute part. Son versant radical est devenu synonyme de rébellion, de pureté, d’intégrité. Et le piège s’est refermé... La communauté musulmane a subi de nouvelles contraintes s’est barricadé, isolée des sources potentielles de créativité, dissidence critique, sexualité. Le despotisme asphyxiant de nature fasciste pour tout observateur extérieur rejetait ce libéralisme même dont la communauté avait besoin afin de s’épanouir au sein du monde moderne...>>
19 novembre 2007
Dans le café de la jeunesse perdue
Tout d’abord et c’est la première bonne nouvelle que nous annonce la parution du nouveau roman de Patrick Modiano , Dans le café de la jeunesse perdue, est la réponse à cette inquiétude, que dis je, à cette angoisse qui tenaillait depuis deux ans les admirateurs de l’écrivain, dont je suis, mais je m’explique mal comment un amoureux des lettres ne pourrait il pas être un fervent de Modiano, à mon humble avis le seul grand écrivain français en activité, écrirait-il encore après l’époustouflant “Pedigree”? Livre, qui nous offrait, d’une façon aussi lapidaire que magistrale, les clefs de l’oeuvre, même si nous avions déjà un trousseau bien fourni qui en ouvrait la plupart des portes. Nous voici rassuré avec Dans le café de la jeunesse perdue, Pedigree n’était donc pas le chant du cygne. La deuxième bonne nouvelle est que ce dernier opus est un chef d’oeuvre. Si Pédigrée est comment Modiano est devenu l’homme qu’il est aujourd’hui, Dans le café de la jeunesse perdue est comment il est devenu l’écrivain qu’il est (et qui scandaleusement n’est pas encore dans la Pléiade!).
Il se déroule au début des années soixante; il commence dans un café du coté du carrefour de l’Odéon, le Condé, fréquenté par une jeune femme, Louki. Pour se souvenir d’elle, Modiano convoque trois personnages (auxquels il prêtera son je), un étudiant, un détective et un apprenti romancier. Il recueille aussi la confession testamentaire de Louki, la jeune fugueuse qui aime à la fois la drogue, l’ésotérisme et les errances dans Paris.
Nous retrouvons le Paris de Modiano une ville imaginaire, une cité onirique où les époque se superposent et s’incarnent.
Dans notre littérature française, un grand écrivain se reconnaît, pas seulement, mais tout de même, par son talent à faire vivre sur la page ce précipité de Paris qu’est le café, comme avant lui Céline, dans un registre bien différent Modiano est un maître en l’exercice. Au Condé à la fois louche et littéraire se croisent, parmi les déclassés Adamov , Olivier Larronde , Maurice Raphaël et bien d’autres personnages mystérieux. A propos de Maurice Raphaël (1918-1977), voici ce qu’écrivait de lui Olivier Bailly dans Le Nouveau Quotidien, << Maurice Raphaël , styliste du gluant, exerçait ses talents en exergue du grand air, se confinant au rayon exténuant de la poisse, de l’étouffoir, de l’impasse, se mouvant dans l’air vicié, naviguant entre le bris et le débris.». Quant à Alfred Eibel il en fait un membre de la carlingue, « responsable aux Questions juives pour les départements de l'Eure et de l'Eure-et-Loir durant l'Occupation, et membre de la Gestapo française de la rue Lauriston. Il y « torturait, au service de l'occupant, avec les braqueurs, faussaires, bordeliers, bookmakers et tueurs à la lame facile qui constituaient la bande Bonny-Lafont » Modiano ne pouvait pas passer à coté d’un tel personnage. Il l’a rencontré Maurice Raphaël alias Lepage alias Bastiani à l’époque où il situe Le café de la jeunesse perdue: << Quant à Victor Maurice Le Page, c'était un ami de Breton et de Queneau. Il a eu des ennuis après la guerre et fait de la prison. Quand je l'ai rencontré, dans un café de la rue de Seine, j'ignorais tout de son passé trouble sous l'Occupation. Il écrivait des romans policiers, il avait un physique très bizarre, inquiétant, célinien, il aurait pu jouer dans des films noirs, “Touchez pas au grisbi”, par exemple.>>. De la légende de Maurice Raphaël, écrivain oubliè, Modiano page 139, en une phrase, nous dit tout: «On dit tant de choses... Et puis les gens disparaissent un jour et on s'aperçoit qu'on ne savait rien d'eux, même pas leur véritable identité.».
Au Condé on ne se contente pas de frôler des écrivains on y lit aussi des livres comme “Louise du Néant” de Jean Maillard , mais aussi “Horizons perdus.” de James Hilton le livre qui a inspiré le film éponyme de Capra. Cette métaphore du paradis terrestre fut un best-seller très connoté sixties, que bien des voyageurs en partance pour Katmandou emportaient dans leur sac en l'idéalisant.
Le ton et les thèmes du livre ne surprennent pas, l’habitué de l’oeuvre de Modiano, mais sa forme, très originale, ne pourra que combler les amoureux à la fois de la tradition littéraire et de l’avant garde. Oui Modiano est d’avant garde, c’est dire qu’il ne reprend pas les vieilles lunes lettristes ou situationnistes, dont pourtant ce roman fait écho, mais ose une figure littéraire rare: le je multiple. Si l’écrivain emploie la première personne du singulier ce “je” n’a pas toujours la même voix; il le prête tour à tour à plusieurs de ses personnages qui ne sont que des masques sous lesquels perce le jeune Modiano d’hier.
Modiano une fois de plus, heureusement, nous fait une topographie de Paris ou plutôt celle d’une nouvelle traversée de Paris qui nous mène du carrefour de l’odéon à Pigalle. Pour les maniaques de l’exactitude géographique et historique, il faut signaler que “Le Condé” (mot à double sens à la fois le grand commis de l’état mais aussi un policier en argot) n’a jamais existé mais est une addition de plusieurs cafés situés entre l’Odéon et Saint Germain des prés. Mais comme le dit justement Modiano: << “Le condé” appartient désormais à l’imaginaire.>>.
Les nom sont toujours important chez l’écrivain. Si certaines célébrités ou demie célébrités passent dans ses livres c’est souvent parce qu’il les a connu mais aussi parfois parce que leur patronyme lui plaît, << Je n’ai pas connu le danseur Babilée , mais je l'ai mis là parce que c'est un nom dont la sonorité me fait rêver.>>. Ailleurs un des protagonistes louche du roman se nomme Béraud-Bedoin, Béraud comme l’écrivain collaborationiste, une autre Jeannette Gaul, Gaul comme Charly Gaul le champion cycliste luxembourgeois dont les exploits sont contemporains à l’action du roman...
Ce dernier livre réussit à faire une synthèse des plus improbable entre Fargue, Pérec, Nimier, Roussel et Debord (auquel il emprunte le beau titre de l’ouvrage) et c’est une merveille.
La première surprise du livre est dans la signature de la magnifique phrase aposée en ouverture du roman, << A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et triste, dans le café de la jeunesse perdue.>>. Elle est de Guy Debord, avec un peu de reflection, elle n’aurait cependant pas du nous surprendre, mais on avait oublié, sous le tumulte de ses partisans, la douceur mélancolique du ton de nombreuses pages du pape du situationisme. Lorsque l’on s’en souvient on s’aperçoit alors que Pédigrée ressemble au panégérique de Debord et que chez ce dernier la figure de la jeune fugueuse est fréquente; enfin que les situationistes, après Benjamin, ont légitimé intellectuellement les dérives pédestres dans paris.

photo Olivier Roller
Modiano est le seul écrivain qui réussit à écrire court sans jamais être sec. Lorsqu’on refermera, l’ouvrage, la dernière ligne lue, longtemps il cheminera en nous. Plus que la nostalgie pour une époque Modiano à le talent pour faire émerger à la surface de notre conscience les regrets et même les remords d’être passé à coté, d’avoir esquivé, des paysages et des personnes a jamais disparus... Il nous amène à cette évidence, nous ne sommes que de piètres observateurs à la mémoire défaillante. Alors que lui bien qu’il dise le contraire jouant l’eternel amnésique, peut être pour ne pas nous accabler, à tout vu, à tout compris, se souvient de tout et de tous. Entre les mots en filigrane de l'histoire qu'il raconte, il fait surgir d'autre romans possibles qu'il laisse au lecteur le soin d'échafauder.

photo Olivier Roller
Nous nous retrouvons en pays de connaissance avec les personnages du roman. Louki ressemble aux jeunes filles portraiturées dans “Des inconnues” et aussi à la jacqueline, (Jacqueline est le véritable prénom de Louki) Du plus loin de l’oubli (Gallimard,1996) qui passait ses journées dans les cafés de la rue Dante, reniflait de l’éther et se voyait fuir à Majorque. Elle épousait un certain Georges Caisley...
Chaque livre de Modiano plus qu’un roman me parait être une strophe d’un grand poème sur la fuite du temps, << Quelquefois, je me demande si mes livres sont vraiment des romans, s'ils ne sont pas plutôt une romance, une sorte de musique qui se poursuit de l'un à l'autre.». On trouve dans cette dernière livraison, les invariants de l’oeuvre, comme ce refus des contingences quotidiennes, << Et chaque fois, à la perspective de retourner à Neuilly, elle éprouvait une sorte de découragement. Ainsi elle était condamné désormais à prendre toujours le métro sur la même ligne. Changement à Etoile. Descente à Sablons...>> (page 105), le bonheur dans l’esquive, dans la fuite, la détestation de l’installé, << Je n’étais vraiment moi même qu’à l’instant où je m’enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue.>> (page 95), les circonvolutions du temps, << Au creux de ces aprés-midi d’été où vous ne savez plus très bien en quelle année vous êtes. Tout va recommencer comme avant. Les mêmes lieux, les mêmes rencontres. L’Eternel Retour.>> (page 107)...

Jean Babilée
Il suffit d’une phrase à Modiano pour bouleverser le lecteur mais pour cela il faut être vigilant, car avec sa syntaxe limpide l’auteur demande une lecture attentive, << Je ne savais pas qui était mon père. J’étais né là-bas en Sologne, mais nous n’y étions jamais retournées. Voilà pourquoi ma mère me répétait souvent: “Nous n’avons plus de charpente...”>>(page 72). Tout est dit en une phrase du malheur des déracinés.
L’ excellent Jean-Paul Enthoven, dans “Le Point” sur le café de la jeunesse perdue a écrit une sorte de petit chef d’oeuvre à la fois analytique et statistique que voici:<< Signalons aux vrais toxicos de Modiano que son opus mentionne quatre-vingt-trois rues ou squares parisiens ; que le mot « étrange » - ce mot-modiano qui sert d'enseigne à sa boutique spécialisée dans la vente d'articles flous - apparaît dès la seizième ligne : n'est-ce pas par ce genre de comptabilité qu'on distingue désormais un nouveau Modiano du précédent ou du suivant ? Mais cette obsession topographique n'est pas gratuite, tant le romancier et ses antihéros ont besoin de repères, d'itinéraires, d'adresses précises, afin de mimer quelque appartenance à une réalité que tout, en eux, congédie par ailleurs. L'ensemble est parfait. C'est une version épurée et humide des registres de mains courantes qu'on trouve dans les commissariats. C'est un galet compact qui ricoche sur l'eau trouble d'un lac rempli de passé et de questions auxquelles nul ne répond.>>.
Alors que l’on met souvent en exergue les premières lignes d’un roman avec les dernières pages de Dans le café de la jeunesse perdue, Modiano réussit une des fins les plus poignantes, tout en étant d’une remarquable sobriété, du roman français contemporain. L’art de Modiano est de pousser l’ellipse à son comble tout en nous donnant un roman bouleversant.
16 octobre 2007
La traduction d'Hotel de dream
Blabla dans son blog heureusement retrouvé après l'interruption estivale complète mon article sur Hotel de dream en revenant sur un problème récurrent des livres d'Edmund White, la traduction.
Hélas, la traduction d’André Zavriew (d' Hotel de dream) est problématique : elle hésite sans cesse entre le scrupule d’un rigoureux mot à mot et la recherche d’une symétrie stylistique hors d’atteinte. Dans les deux cas, c’est pénible pour le lecteur et la juxtaposition de ces deux options aggrave encore les choses. Le titre, déjà, Hotel de Dream est une catastrophe : non traduit en fait, comme le prouve l’absence de circonflexe sur “hotel” et la majuscule de “Dream”, il donne, en français, une impression de barbarisme incompréhensible : c’est le nom, justement francisé, du bordel où officiait Cora, la compagne de Crane avant de le rencontrer. On ne comprend pas très bien d’ailleurs pourquoi c’est le nom de cet établissement dont on parle à peine qui donne son titre au roman… Mais Blabla aime ergoter alors qu’il n’a aucune envie, aucune, vraiment, de dire du mal de l’auteur de la Symphonie des adieux, de L’homme marié ou de La tendresse sur la peau… Il a seulement la nostalgie d’une promesse de bonheur de lecture qui ne s’est pas accomplie à cent pour cent…
L’HOMME MARIE d'Edmund White
L’homme marié nous narre par le menu la liaison entre Austin, un quinquagénaire américain, journaliste pigiste, spécialiste du mobilier français du XVIII ème siècle et Julien un architecte à peine trentenaire.
Austin a perdu tout espoir de rencontrer à nouveau l’amour. Il consacre la plus grande partie de son temps à l’écriture d’une encyclopédie des meubles français. Mais la routine confortable de sa vie va être bouleversée le jour où, dans une salle de sport parisienne, il rencontre Julien, un homme marié, mais en instance de divorce, tout en ressentant encore une attirance sexuelle pour sa femme; de son coté Austin éprouve toujours une grande tendresse pour Peter un garçon encore plus jeune que Julien qui est retourné aux Etats-Unis. Peter est séropositif comme Austin. Ce dernier fait découvrir à Julien la société élégante qu’il fréquente. Il invite bientôt son jeune ami à partager son appartement de l’ile Saint-Louis. Tout va pour le mieux entre les deux hommes mais notre pigiste s’inquiète de la précarité de sa situation. Lorsqu’on lui propose un poste de professeur d’esthétique à l’université de Providence, il accepte aussitôt. Il emmène avec lui Julien qui, dès son l’arrivée en Amérique, tombe malade du sida. Nous sommes alors à la moitié de ce volume de près de 400 page le livre alors bifurque radicalement d’hédoniste et léger il devient grave et tragique n’étant plus que le constat cru et clinique de la longue décrépitude de Julien...
On éprouve une gène dès les premières pages, lorsque l’on connaît bien l’oeuvre, donc la vie, le principal matériau de ses livres, d’Edmund White. On adhère difficilement au personnage d’Austin, tant s’interpose entre le lecteur et ce personnage de fiction, la stature de l’auteur. Un écran que l’on aura bien de la peine à crever tout au long du récit. Austin est le masque trop transparent de White comme celui de Julien d’ Hubert Sorin, compagnon de l’écrivain, emporté par le sida en 1994. On retrouve dans “le roman” des épisodes de la vie de White et de Sorin à peine transposés. Dans la “vraie vie” au printemps 1989, Bill Cory, un jeune réalisateur américain tourne un film en noir et blanc de 30 minutes sur la vie d’Edmund White à Paris. Une courte séquence montre Edmund et Hubert déambulant ensemble. Cet événement est retranscrit tel quel dans un homme marié.... En mars 1994, Edmund emmène Hubert voir le Maroc une dernière fois. Hubert devient très malade et meurt peu de temps après. La seul différence avec la réalité est que, contrairement à Julien, Hubert Sorin ne décédera pas durant le voyage.

Edmund White et Hubert Sorin
Mais on ne saurait mieux dire que Thomas Querqy dans son brillant blog pour disculper l’auteur d’une quelconque faiblesse devant son image que lui renverrait le miroir de ses écrits << L’impudeur et la sincérité si peu bourgeoises d’Edmund White ainsi que ses nombreuses interrogations sur sa vie, le lavent de tout soupçon de complaisance à l’égard de lui-même, encore plus de celui d’hagiographie, deux écueils inhérents à l’autobiographie.>>
Le livre a été écrit en 2000 soit six ans après les faits qu’il relate. Dans la chronologie de la vie romancée de l’écrivain on peut estimer qu’il est la suite, non sans béance, de La symphonie des adieux qui lui date de 1997 et que je considère comme le chef d’oeuvre de son auteur. Dans ce dernier livre, que très justement dans son avertissement il avait mis sous le parrainage de Proust ce dont il n’est nullement indigne, White avait eu l’habileté, de ne pas se dissimuler derrière un personnage, tout en annonçant d’emblé qu’il prenait des libertés avec la réalité.
Un auteur a bien sûr le droit (et parfois le devoir) de transposer la réalité. La recherche des clefs d’un roman est un exercice un peu vain. Mais dans le cas de White le fait qu’il est rendu sa vie en grande partie publique, d’abord par les interviews qu’il a données, puis par son autobiographie , rend désormais la lecture naïve de son œuvre impossible. Le malaise est encore renforcé par le fait que les décalages avec ce que l’on croit savoir de la réalité sont peu convaincants. On a du mal à croire par exemple qu’un obscure pigiste, certes pour de prestigieuses revues américaines de décoration tel A.D., puisse avoir, et une telle aura, et une telle aisance financière. On est parfois agacé aussi des généralités que l’écrivain assène assez doctement, aussi bien sur les français que sur les américains, transformant parfois son Austin en une sorte de major Thomson cosmopolite mais restant presque toujours sur sont quant à soi... C’est d’autant plus surprenant que, comme tous les livres d’Edmund White, L’homme marié recèle de nombreuses pépites d’observation psychologique. Le livre n’est pas avare non plus de pures bonheurs d’écriture comme ceux-ci: <<Petit julien avait été l’un de ses amis - vingt quatre ans, une face de renard, un regard intense, et une curieuse odeur de vieux puits, comme si ses plombages avaient commencé à rouiller à cause d’un excès de salive.>> ou encore: << Austin entendait le baladeur de leur voisin crépiter comme une poignée de cigales enfermées dans une boîte de conserve.>>.
Malgré ces réserves L’homme marié est précieux, car rare, en effet, s’il existe des bibliothèques de romans nous détaillant la relation amoureuse entre un homme de cinquante ans et une femme de trente, ceux autopsiant, comme le fait ici White, l’amour d’ un quinquagénaire pour un jeune homme de vingt ans son cadet, auraient bien de la peine à garnir un rayon.
On peut aussi lire la première partie du livre comme le journal d’une passion amoureuse aberrante, car on ne comprend pas bien, si l’on ne s’en tient qu’à la raison, pourquoi Austin-White s’est entiché de ce Julien qui nous apparaît, alors pourtant qu’il est vu par son amoureux, comme un fat égocentrique; mais il est bien connu que l’amour à ses raisons que la raison... La surprise pour cet engouement est multiplié par l’ étonnante lucidité dont fait preuve Austin-White comme en témoigne cette réflexion: <<L’une des choses qu’il aimait dans le fait de vieillir était de pouvoir satisfaire si aisément ces jeunes gens qui avaient besoin de l’approbation de leurs ainés.>>.
Comme souvent White nous fait voyager et c’est un autre plaisir du livre. Il excelle dans l'art de saisir l'esprit des lieux aux quatre coins du monde. On suit le couple de Paris en Floride, du Rhode Island au Maroc, avec des incursions dans la campagne française, à Venise ou au Québec. L’auteur nous fait découvrir des milieux qu’il épargne rarement comme celui des petites universités américaines par exemple.
Il nous délivre également quelques sentences que l’on ferait bien de méditer: << Il pris conscience que pendant les années de son absence, les américains avaient cessé de s’intéresser à la grande culture. L’Europe ne les concernait plus du tout, sauf comme un parc à thèmes facultatif, mais distrayant. Les gens ne prétendaient plus à une large connaissance générale; chaque universitaire avait sa spécialité, qu’il apprenait comme un boulanger fait son apprentissage, mais personne n’affirmait plus avoir maîtrisé toutes les techniques culinaires de la culture.>>.
Le voyage n’est pas que géographique, c’est aussi un regard cursif sur différentes composantes de la société. White est aussi doué pour dépeindre le petit monde parisien un peu snob que fréquente Austin, les gays, les aristocrates, que les professeurs d'université américains ou les petits-bourgeois, tout en ne s’oubliant jamais: << S'il se plaignait moins que ses contemporains d'être gay et d'avoir cinquante ans c'est parce qu'il n'avait jamais eu à faire ses preuves dans un bar ou dans un sauna, mais avait vécu à l'intérieur de son charmant cercle d'amis jeunes et affectionnés.>>.
C’est un autre livre qui commence vers la page 200 avec la description minutieuse des conséquences tant physique que psychique du sida sur Julien. On passe sans transition de la comédie légère à la tragédie. Edmund White réussit la performance d’être à la fois distancié en restant émouvant. C’est d’autant plus fort que l’on éprouve guère d’empathie pour le malade qui devient encore plus égoïste que lorsqu’il était en bonne santé. Notre tendresse va à Austin, admirable par sa dévotion bien que petit à petit, il perd ses illusions sur son ami. Avec beaucoup de talent, sans rien nous épargner de la déchéance physique du jeune homme, tout en ne tombant jamais dans le voyeurisme morbide, Edmund White peint avec minutie et justesse le changements de perception que le bien portant à de l’être aimé malade lorsqu’il sait que l’issue ne peut-être que fatale à brève échéance. Avec lucidité et courage, plus que dans son autobiographie, d’où l’utilité morale et artistique du masque romanesque de la troisième personne du singulier, il ose écrire avec prosaïsme ce que fut son attitude envers ses proches atteints du sida: << Les gens le louaient pour la “maturité” qui lui avait permis de survivre à la mort de nombreux amis sidéens, mais il savait que, dès l’instant où l’un d’eux tombait malade, il commençait en secret à retirer de son compte des sommes d’amour de plus en plus grande...>>.
La description au microscope des ravages du sida sur les corps ne fait pas perdre à Edmund White son talent du portrait: <<Il enduisit d’huile les étroites épaules de Peter et même son long cou, sur lequel était posée son élégante tête blanche, majestueuse comme une perruque de jeune femme peinte par Fragonard. A la fois têtu et vulnérable: étrange contradiction qui caractérisait Peter. Il avait l’air un peu hébété d’un personnage malveillant de dessin animé qu’on vient d’assommer avec un énorme marteau, pour le transformer en un toqué bon enfant.>>. Ce court passage met aussi en évidence l’étendue et la diversité des références de l’auteur, cette profondeur de la perspective intellectuelle, où l’humour vient se glisser, comme par inadvertance, est un régal pour le lecteur. On en vient à se demander si le choix du prénom Julien est fortuit pour un personnage qui n’est pas sans parenté avec le Sorel de Stendhal.
Délicatement le roman évoque la culpabilité, la détresse, la peur de la solitude... Il analyse avec pertinence le rétrécissement du monde autour du couple qui bientôt n’a plus que pour horizon, où qu’il soit, que la maladie.
L’homme marié recèle les plus “belles” pages que j’ai pu lire sur le sida, parce que débarrassées du romantisme morbide qui pollue bon nombre d’écrits consacrés au sujet.
Un autre éclairage sur le livre
26 septembre 2007
HOTEL DE DREAM d’Edmund White
Avec Hôtel de dream Edmund White renoue avec la veine historique qu’il avait déjà explorée avec Fanny. Il abandonne donc son sujet de prédilection, lui-même, pour nous faire revivre un épisode de la vie de Stephen Crane, écrivain du début du XXème siècle, célèbre en son temps, il était alors l’auteur le mieux payé, vingt livres pour mille mots, mais assez oublié dans nos contrées de nos jours. Est-ce parce qu’ Edmund White aurait épuisé son histoire personnelle que son intérêt pour les vies des autres augmente? Dans Fanny (2003), il a écrit une biographie d'une abolitionniste du dix-neuvième-siècle et d’une des premières féministes, Fanny Wright. Dans Hôtel de dream nous faisons connaissance avec Stephen Crane alors qu’il se meurt de tuberculose dans l’humide campagne anglaise. Dans son lit d’agonie l’écrivain, se remémore ce qui lui parait à posteriori, la plus extraordinaire rencontre de sa courte vie, pourtant aventureuse, celle d’Elliot, un jeune prostitué de 15 ans dans une rue de Manhattan par une froide journée d’hiver. Le livre est un constant va et vient entre le présent très précaire de l’écrivain et un passé récent de compagnonnage avec cet adolescent qui l’attira. Stephen Crane est soigné par sa compagne Cora, une ancienne prostituée et tenancière d’un bordel appelé Hôtel de Dream. Cette dernière entraîne son ami mourant dans un long périple vers la forêt noire allemande où est une clinique dont la thérapie pourrait améliorer l’état de Crane. Durant ce pénible exode, éclairé par les visites d’Henry James et de Conrad, l’écrivain lui dicte, chapitre par chapitre, ce qu’il sait être son dernier roman, Le Garçon maquillé. Nous avons donc la construction classique du roman dans le roman qui par le thème, ses protagonistes et sa progression n’est pas sans rappeler Le livre de John de Braudeau (éditions Gallimard)... Le héros du Garçon maquillé est Elliot qui vit de prostitution dans les rues de New-York quand il rencontre un banquier, Theodore Koch, un homme mariè mais qui est foudroyé par la beauté du garçon. Cette passion dévorante anéantira aussi bien la fortune de l’un que l’existence de l’autre... Il est amusant de noter que White décrit Koch, trop gros, sans attrait physique, comme il se voit dans ses mémoires...
L’apparition d’Henry James dans un roman historique ne manque pas de sel lorsque l’on sait qu’il détestait ce genre. Ce qui inquiétait James n'était pas la capacité d’un écrivain à récupérer le bric-à-brac du quotidien d’une époque, dans Hotel de dream, les corsets, les fiacres et les lumières du gaz... Beaucoup plus difficile est d’ imaginer, pensait-il avec raison, ce qui est absent du passé par rapport au présent de l’auteur qui écrit le roman historique, particulièrement les contenus des vies intérieures de ceux qui ont vécu dans des antérieures et les connaissances qui les nourrissaient telles les prétentions médicales et scientifiques d’un temps qui prenaient alors pour ces explications comme immuables, comme nous prenons aujourd’hui notre savoir comme intangible... Sur ce point White a échoué à recréer un paysage mental de nos ancêtres qui ne serait pas borné par les poteaux frontières du Freudisme... Cet exercice est il est vrai particulièrement difficile pour un homme comme White qui a baigné dès son plus jeune âge dans la psychanalyse.
Comme toujours chez White, le récit est émaillé de portraits cursifs comme celui-ci: << Comme M James et Stevie étaient différents, songeait-elle, James ne faisait rien, n’avait aucun passe temps, il était occupé qu’à écrire et à contempler la vie dans le miroir biseauté d’un esprit qui en décomposait les couleurs en les obscurcissant. Stevie était un homme d’action. Il était intrépide à la guerre, de l’avis général, et il aimait boire et courtiser les femmes...>>. Comme on le voit les considérations sur la création littéraire ne sont pas absentes de ces portraits.
Edmund White nous dépeint Crane comme un Jacques London, un Joseph Kessel que la phtisie aurait empêché de s’accomplir, un écrivain-journaliste baroudeur, dont la singularité est mis en lumière par la rencontre avec Henry James, confit de conventions et “pédéraste comme un lampadaire” qui apparaît ici comme un maître de la répression, et surtout de l’autorépression sexuelle. Néanmoins James a accepté, dans le roman comme dans la réalité, de fréquenter, ce qui n’était pas rien à l’époque, le couple illégitime que formait Crane avec Cora qui vivait avec son grand écrivain mais n’était pas marié avec lui. Une attitude qui montre que James n’était pas autant sous la coupe des traditions de la bonne société victorienne comme le suggère le roman. Il faut ajouter que Cora n’était pas qu’une ancienne putain mais aussi sans doute la première femme journaliste correspondant de guerre.


Au début, Hôtel de Dream ressemble à une simple et franche tentative d'imaginer les derniers jours de la vie de Stephen Crane, l'ami et le voisin de James, l'auteur de La conquête du courage (1895) et de l'hôtel bleu (1899), dont la vie météorique a fini à l'âge 28 dans un sanatorium de la forêt noire. Mais White, qui a écrit surtout des livres sur son propre “âge d'or” en tant que gay, a bien d'autres choses derrière la tête que de recréer le milieu des années 1890 de Crane. Pour White, la « vraie chose » est le sexe, et Crane est surtout son véhicule pour nous faire visiter les problématiques sexuelles et amoureuses de cette époque.
On peut s’étonner du choix de Crane, par White comme guide dans cette excursion du New York gay de la fin du XIXème siècle. Alors que Crane représente le parangon de l’auteur hétérosexuel, voué aux prostituées. Son premier roman, Maggie : Une fille des rues (1893), est une tentative précoce d'imaginer la chute d'une fille naïve aux mains de maquereaux et de sadiques. On voit que Le garçon maquillé est un peu la version gay de ce livre...
Comme il l’indique dans son utile postface Edmund White s’est inspiré, pour écrire son livre, du premier biographe ami et contemporain de Crane, Thomas Beer ainsi que du récit du critique new-yorkais, lui aussi ami de l’écrivain, James Gibbons Huneker. Beer a affirmé, sous l'autorité de James Huneker, que Crane avait été par le passé sollicité par « un garçon peint » rencontré au sud de Broadway. Il se serait renseigné auprès du garçon sur le milieu homosexuel new-yorkais. il aurait commencé ensuite, riche de ses informations, un roman dont le héros aurait été un jeune garçon prostitué. Le roman se serait appelé Fleur d'asphalte. Mais on n’a retrouvé aucune trace de cet écrit. Malheureusement, il s'avère que Beer était lui même plus romancier qu’historien. On sait aujourd’hui qu’il a forgé un certains nombre de documents, y compris des lettres prétendues avoir été écrites par Crane! D’ailleurs dans la postface White écrit qu’il n’est pas dupe du récit de Beer et d’Huneker, << Le curieux destin de Crane a voulu que que deux des premiers biographe à écrire à son sujet aient été des fabulateurs de grande envergure>>...
Voyons ce qu’écrit sur Crane, Marc Sapporta dans sa précieuse histoire du roman américain ( Idées-Gallimard, 1976): << Crane est l’un de ses enfants prodiges de la littérature, l’un de ces créateurs qui brusquement apparu écrivent en quelques années une œuvre décisive et meurent bientôt littéralement consumés par leur propre flamme. “La conquête du courage” annonce un réalisme à deux voies. Dans la première l’auteur utilise les documents qu’ il a réunis en qualité de journaliste new-yorkais... La destinée de Maggie vouée à la déchéance par une fatalité sociale inéluctable se place dans la ligne directe de “Nana” et de ‘L’assommoir qui pénètre en Amérique dés 1979... La notoriété vient avec “La conquête du courage”... Le paradoxe est que Stephen Crane n’avait jamais vu le feu (Crane n’avait même jamais fait un service militaire). Il avait surtout mis à contribution les connaissances de son frère William et utilisé nombre de récits de vétérans de la guerre de Sécession... La deuxième consiste à transposer ses expériences. Crane est soucieux de confirmer par l’expérience vécue ses prémonitions de romancier. Il se trouve bientôt sur les champs de bataille de Cuba et des Balkans... Son conte le plus célèbre, “Le bateau ouvert” (1898) évoque avec un souci de vérisme les suites de son naufrage au large de Cuba... Stephen Crane devait d’ailleurs mourir prématurément des suites de son immersion prolongée... Il a illustré parfaitement le rapport entre la genèse du réalisme et la guerre, comme Zola avec “La débâcle”, comme Tolstoi avec “Les récits de Sébastopol...>>.
Dans son Que sais-je? n° 407 La littérature américaine (Presses universitaires de France, 1973), Jacques-Fernand Cahen est encore plus laudateur: <<Le véritable précurseur des écrivains modernes est Stephen Crane, qui composa ses deux plus importants romans à vingt-deux et vingt-trois ans... Véritablement doué, il avait atteint seul, sans influence et du premier coup, la maîtrise d’une manière originale devenue presque classique depuis: récit nu et précis, ironie sèche et cachée pleine de sous-entendus qui sont comme des coups de sonde... Le style tranchant et clair comme d’un simple compte rendu, est illuminé parfois d’images d’une beauté d’autant plus saisissante qu’elles sont plus rares et plus concises... La conquête du courage a une composition souvent un peu confuse. Les scènes se succèdent comme des feuillets d’album tournés trop vite... Dans certaines courtes nouvelles au contraire, et particulièrement dans “The open boat” Crane atteint une sorte de perfection... Stephen Crane, jeune homme à l’ame sans illusion d’un vieillard, est plus proche des Fitzgerald et Passos de l’après première grande guerre que de sa propre génération... Comme écrivain, Crane était naturaliste par nature, par distinction, par dégoût du romantique; il l’eût été sans Howells et sans Zola, qu’il n’avait peut-être pas lu.>>
L’un des premiers plaisirs que procurent Hôtel de dream est celui de nous plonger dans le New-York 1900 des invertis, bien loin du New-York gay d’aujourd’hui que fréquente l’auteur et surtout de nous montrer comment cette frange de la population était alors rejetée par le reste de la société. On sent qu’Edmund White s’est documenté avec sérieux et a tiré un grand profit de la lecture des travaux de George Chauncey et de son livre Le Gay New-York 1890 à 1940 (éditions Fayard). Mais au delà de cette immédiate découverte nous apercevons deux thèmes plus secrets qu’Edmund White traite avec beaucoup de tact et de vérité; tout d’abord dans le livre dicté, Le garçon maquillé, la passion d’un homme mûr pour un adolescent, dépeinte comme une drogue aussi addictive que dévastatrice pour l’ainé. Puis dans les interstices de l’ouvrage imaginaire, qui prend de plus en plus de place à mesure qu’avance le livre, au total Le garçon maquillé représente la moitié des pages d’Hotel de dream, les rapports qu’un grand malade entretient avec son entourage bien portant. Nul doute que White n’a eu qu’à puiser dans les choses vues au long de sa vie pour nourrir ces deux pans de sa fiction. La mort de Crane, rendu exsangue par la tuberculose, doit avoir rappelé à White les morts émaciés d'amis et d'amants victime du SIDA.
Le constant va et vient entre les souvenirs de Crane pour le véritable Elliott et celui du roman qu’il dicte à Cora est un instantané sur le glissement de la vérité à la fiction dans la création littéraire.
Si par hasard ces lignes rencontrent des anglophones férus à la fois de Crane et de White, je serais heureux qu’ils m’indiquent si dans les passages censées être des chapitres du Garçon maquillé, donc écrit par Crane, Edmund White pastiche Stephen Crane. Très habilement White fait dire à Cora s’adressant à Crane à propos du Garçon maquillé: << Il n’est pas vraiment dans votre veine, ». Comme pour d’avance désamorcer les critiques qui pourraient comparer Le garçon maquillé aux livres de Crane... Je regrette pour ma part que White dans le final du Garçon maquillé se soit laisser aller au mélodrame, transformant sa fiction gigogne en “un mystère de New York” qui a plus à voir avec Paul Féval, Eugène Sue ou encore Dickens qu’avec Henry James. Je comprendrais que l’on puisse sur ce dernier point penser tout le contraire car ce mélo est bien “raccord” avec la littérature contemporaine de cette fiction. Si je ne peux juger de l’imitation du style de Crane par White, en revanche et cela est le défaut principal du livre, il est évident que Crane n’aurait pas pu écrire certaines considérations mis dans la bouche du banquier amoureux de l’adolescent sur les rapports d’Elliot et de son père qui sont des réflexions typiquement post-freudiennes... en 1895, parfaitement anachroniques dans le récit. Qui connaît bien l’oeuvre de White y retrouve le commerce conflictuel qu’il a entretenus avec son propre père... dans les années 50.
Si l’on cherche une équivalence dans les lettres française à ce roman historique, il faut bien dire que l’on est passé chez Edmund White de Proust au Roger Peyrefitte de L’éxilé de Capri (éditions Flammarion). Qu’on ne se méprenne pas sous ma plume c’est un repli mais non une dégringolade car l’auteur des Amitiés particulières ne mérite pas l’opprobre dans lequel il est tombé. On peut néanmoins regretter la veine autofictionnelle chez White qui nous a donné ce chef d’oeuvre proustien qu’est La symphonie des adieux (éditions 10-18).
13 août 2007
Dominique de Roux
23 juillet 2007
L’HOMOSEXUALITÉ AU CINÉMA, Didier Roth-Bettoni
La Musardine, 750 pages, 34,90 €
Didier
Roth-Bettoni déroule avec élégance l’histoire du cinéma en pointant
tout ce qu’elle recèle de gay et de lesbien. Nourrissant de ses
prodigieuses connaissances une pertinente réflexion sur la
représentation des gays dans les différentes cinématographies du monde,
ne négligeant aucune contrée, des premières images animées à
aujourd’hui.
Ce
qui épate le plus, c’est la faculté qu’à Didier Roth-Bettoni de
débusquer un personnage gay dans des films qui ne le sont pas du tout,
comme par exemple dans La Métamorphose des cloportes ou La Belle américaine. Il faut saluer l’exploit du critique qui va jusqu’à voir Embraye bidasse ça fume, Ces flics étranges venus d’ailleurs ou encore Drôle de zèbre
de... Guy Lux pour y dénicher le pédé qui s’y cachait. Tous mes
respects à l’artiste. Voilà qui prouve bien que tout bon essayiste est
un tant soit peu masochiste.
On
pourra remarquer aussi dans la plongée dans le cinéma français des
années 60 et 70 que l’auteur est un esprit libre et ne suit pas le
diktat des laudateurs sectaires de la nouvelle vague, par exemple en
reconnaissant toutes les qualités aux Amitiés particulières du honni Delannoy.
L’auteur
pousse la probité, lorsqu’il n’a pas vu un film, ce qui est rare,
d’abord de le signaler puis à citer un confrère pour nous donner un
aperçu de l’œuvre.
Le
livre au fil des pages se présente comme une formidable caverne d’Ali
Baba, faisant découvrir à son lecteur, en quelques lignes souvent très
suggestives, une quantité de films dont il aura, probablement pour un
bon nombre, jamais entendu parler, par exemple en ce qui me concerne L’Homme de désir
de Dominique Delouche. Mais surtout ce livre donne envie de découvrir
et de revoir de nombreux films, ce qui devrait être l’un des buts de
tout livre sur le cinéma.
Je
vous conseille un jeu, celui de faire la liste des films que vous ne
connaissiez pas et dont Didier Roth-Bettoni vous donne l’envie de
connaître. Vous aurez ainsi moult espérances de bonheur que vous
pourrez combler petit à petit lors de descentes dans les magasins de
vidéo et DVD en France et de par le monde. Cela sera très profitable
pour votre connaissance du cinéma mais beaucoup moins pour votre compte
en banque.
Autre jeu, je le reconnais un peu vain, celui de dresser une autre liste beaucoup plus courte, tant cet essai tend vers l’exhaustivité, des œuvres oubliées par notre forçat de la critique. Il faut toutefois rappeler que le livre embrasse tous les genres cinématographiques et que s’il privilégie le long-métrage de fiction, il n’en oublie pas pour autant les documentaires, la fiction télévisée, le court-métrage pas plus que le cinéma expérimental. À l’aune de mes modestes connaissances, j’ai réussi à trouver quelques manques : en ce qui concerne l’Amérique, j’ai noté l’absence surprenante de Victor Salva et de son très beau Rites of passage ,sans oublier ses deux Jeepers Creepers aussi horrifiques qu’homo-érotiques et surtout le quasi silence sur des séries comme Oz, Six Feet Under, Queer as folk qui, grâce à leur audience sans commune mesure avec la presque totalité des films dont il est question dans cet ouvrage, ont bouleversé la perception des gays par le grand public ; je m’étonne aussi, mais c’était déjà le cas dans Celluloïd Closet, de l’absence du film de Vicente Minelli Celui par qui le scandale arrive dont le personnage du fils est la future Sissi type ; le cinéma gay allemand se voit amputé d’une de ses plus belles réussites, la biographie de la famille Mann, Die Manns : Ein Jahrhundertroman (Thomas Mann et les siens) dans laquelle l’homosexualité est omniprésente et où on découvre l’épisode de la vie de Thomas Mann qui donnera naissance à Mort à Venise et de la romance entre deux adolescents issus d’univers opposés qu’est David au pays des merveilles. Pour l’Espagne, l’auteur a oublié le court-métrage sexy et virtuose Backroom de Guillem Morales. En ce qui concerne la France sont ignorés Le Garçon d’orage, les films de Philippe Sisbane et... Comme un frère ! Le fait que l’auteur ait fait l’impasse, la seule de cette magistrale étude, sur le cinéma d’animation nous prive pour le Japon de ses lumières sur le yaoi animé (le yaoi animé, souvent issu de mangas yaois, est un dessin animé dont les personnages sont gays, et certains sont pornographiques).
Didier Roth-Bettoni
Cette
francitude ne lui fait pas néanmoins centrer son ouvrage sur son pays,
comme c’était le cas pour le précédent ouvrage sur le sujet L’Homosexualité dans le cinéma français d’Alain Brassart. Le seul livre auquel on peut comparer cette somme, est Image in the dark
(sous-titré An Encyclopédia of Gay and Lesbian Film and Video, pas
moins !) de Raymond Murray, en anglais et datant de 1994. Cependant, il
ne parvient pas complètement à s’extraire des tics et défauts bien
spécifiques à la critique française dont le principal est une certaine
morgue, quelque peu condescendante, envers le cinéma américain et en
particulier à l’encontre du cinéma non hollywoodien souvent qualifié de
communautaire, avec la charge négative que cela comporte dans la bouche
d’un français. On voit ainsi sourdre insidieusement, probablement au
corps défendant de Didier Roth-Bettoni, un certain anti-américanisme,
stigmate presque obligatoire de tout intellectuel français de gauche
(forcément de gauche, je suis bien conscient du pléonasme).
Parfois
l’allégeance au diktat de la critique (surtout pour la période qu’il
nomme de « la visibilité », qu’il fait commencer en 1980 et poursuivre
jusqu’à nos jours, alors qu’il montre une grande liberté de jugement
pour les périodes antérieures) lui fait surévaluer les œuvres de
cinéastes qui ont le « ticket d’entrée » comme le dit son confrère, le
très lucide Michel Ciment, comme Asia Argento avec son très médiocre Livre de Jérémy, Larry Clark et celles de Gus van Sant en particulier le raté Last days, alors qu’il expédie en quelques mots le très estimable Gypsy 83 de Todd Stephens et que le très beau The Journey of Jared Price – aussi romantique qu’inventif dans sa construction – est seulement cité.
Sans parler de son admiration béate, à l’unisson de presque toute la profession, devant cette supercherie pour snobs qu’est Tarnation. En revanche, on voit avec plaisir qu’il met à sa vraie place des cinéastes comme Todd Haynes avec Velvet Goldmine et John Cameron Mitchell avec Shortbus, c’est-à-dire tout en haut, ce dont bien peu de critiques se sont aperçus.
En
ce qui concerne la production récente française Didier Roth-Bettoni est
un bien trop gentil garçon, ce que j’ai pu vérifier l’ayant rencontré
pour une longue interview qui s’est muée en un exposé magistral dans
lequel il balaya tout le spectre du cinéma gay. Cette rencontre donna
le film intitulé Un Siècle de cinéma gay qui se trouve en bonus sur le DVD To play or to die chez Eklipse, une excellente introduction et un bon complément à ce passionnant essai.
Sa
gentillesse, et peut-être le désir de ne pas se fâcher avec des gens
avec lesquels il entretient un commerce fréquent, l’amène parfois à de
coupables indulgences comme de traiter le désolant Rome désolé de
début d’un exigeant voyage artistique ou les navrantes fictions de Rémi
Lange de farces incorrectes et réjouissantes... En revanche, il fait
preuve d’une belle liberté en mettant en avant la qualité des films de
François Ozon, ce qui n’est pas monnaie courante chez ses confrères.
Si
l’on peut être en désaccord avec les opinions de Roth-Bettoni sur tel
film ou la place qu’il accorde à tel autre, on ne peut que louer cette
subjectivité assumée et étayée qui fait que l’ouvrage dépasse la
nomenclature de films gays qu’il aurait pu être si son auteur avait eu
moins de personnalité et de passion.
Un
essai c’est aussi un style et l’on ne peut qu’admirer la fluidité de
celui de Didier Roth-Bettoni dans cette promenade dans le cinéma à
travers le temps et l’espace.
Un tel livre serait d’une
utilisation bien mal aisée s’il était édité sans sérieux.
Rassurez-vous, ce n’est pas le cas. L’éditeur a pris soin d’aérer le
texte, scindé en de très nombreux chapitres. Il lui a donné de larges
marges dans lesquelles viennent s’insérer les notes. De petites
vignettes photographiques, se rapportant aux films cités, viennent
égayer la lecture. Pour faciliter la consultation, on trouve en fin de
volume deux index : l’un répertoriant les 5 000 films ; l’autre de 3
000 personnalités apparaissant dans les différents développements. S’y
ajoute une précieuse chronologie et une liste de 100 films
emblématiques accompagnés de leur pitch.
Cet ouvrage me
paraît indispensable à tous ceux qui s’intéressent à l’homosexualité et
au cinéma, donc à tous les visiteurs de ce blog. Ce gros et élégant
volume de 750 pages est une mine de renseignements où vous ne cesserez
pas de puiser.




