14 novembre 2009
Trois coupes de champagne d’Yves Pourcher
J’aime les romans situés dans l’histoire plus que les romans historiques. Je vais en particulier plus volontairement vers ceux qui se déroulent durant mes deux périodes de prédilection, l’antiquité romaine et la seconde guerre mondiale et dans cette dernière catégorie surtout vers ceux qui prennent pour décor la France occupée. Ces romans ne sont pas légion et n’encombrent guère les rayons de mes bibliothèques. Je fus en leur temps assez satisfait du “1941” de Marc Lambron (éditions Grasset) ou de “L’honneur d’un homme” d’Allan Massie (éditions Rivage).
Trois coupes de champagne qui est le portrait en creux d’un jeune homme pressé qui sera rattrapé par le temps, ne démérite pas à leurs cotés. Son auteur, Yves Pourcher est professeur à l'université de Toulouse-Le Mirail. Il a déjà publié trois essais dont 'Les Maîtres de granit' en 1987 (réédité chez Plon en 1995) et 'Les Jours de guerre' en 1994 ainsi que de deux romans, " Le rêveur d'étoiles " et " Avenue de Carthage”.
“Trois coupes de champagne” s’ouvre sur la grisaille du quotidien d’un adolescent, né dans la bourgeoisie de province au début du XX ème siècle. Cette jeunesse à qui la plupart des auteurs, pour ne pas dire tous, y aurait consacré de longs chapitres ou même un volume, Yves Pourcher la règle en une demie page. Le lecteur a immédiatement compris à quelle allure il va dévaler les années. La montée du héros à Paris donne l’occasion à l’auteur de l’évoquer par une formule lapidaire dont il a le secret: << Pour plaire autour de moi je me mis à danser. Je le fis si bien qu’un soir de 1923 j’arrivais à Paris>>.
Notre virvolteur sur parquet continue à force de valses à fasciner les femmes et l’argent tombe sur lui sans qu’il fasse le moindre effort comme pluie à la mousson. Autrement dit, il est gigolpince comme l’aurait écrit le regretté Alphonse Boudard. Il faut dire qu’il n’est pas vilain ce qui aide beaucoup dans la profession: << Elles aimaient mes mains fortes, mes hanches étroites, mes cuisses puissantes et sures. J’avais reçu tout ça sans travailler, sans forcer. Cette gratuité, ce don d’une nature qui reconnaissait les efforts des générations antérieurs, les rassurait.>>. On le voit le roman est plus dans la litote pressée que dans le naturalisme descriptif. La litote est une figure de style qu’Yves Pourcher affectionne particulièrement. D’ailleurs “Trois coupes de champagne” ne serait il pas une litote de 235 pages... La concision est également son maître mot. L’auteur a le chic , en une phrase, pour nous révéler la couleur de l’époque, << En 1927 j’étais déjà bien lancé. Cet hiver là, la princesse Jane di San Faustino vint à Paris, Très déçu de ne pas voir de nègres...>> (voilà un déception qui ne nous guette plus guère).
Les années folles s’éloignent, mais il ne s’en est pas aperçu. Il vieillit son prénom change selon les femmes qu’il accompagne; nous ne connaîtrons jamais ni son patronyme ni son prénom de baptême.
Les années trente sont pour notre jeune homme qu’une fête, continue, <<... notre chère lady Mendl a un manchon en plumes de lolofar, ce tout petit oiseau mexicain. Quand elle le porta la première fois, à dîner, la conversation et le service s’arrêtèrent...>>.
En toute logique dans cet univers de papier où tout parait un peu trop facile pour son héros, notre “sauteur” mondain est engagé par Vogue pour chroniquer les soirées parisiennes Nous sommes en 1934 et à la page 43 et le plaisir de lecture à été présent à chaque page.
Le plaisir principal que j’ai trouvé à “Trois coupes de champagne” a été de voir revivre tout un monde aussi englouti que celui des Guermante. L’auteur ressuscite un univers, avec d’autres armes que celles de Proust, avec néanmoins là aussi le temps au centre de tout, dans un style sec.
Le roman est un fabuleux carnet de bal. Le plus stupéfiant est que l’auteur semble y avoir brûlé tous ses vaisseaux (j’espère qu’il me démentira sans tarder). De chaque figure que l’on y croise aurait pu naître un autre livre. Il est rare de voir un roman, gros de toute une bibliothèque. Il est vrai que l’époque ne manquait pas de créatures fantasques et hautes en couleurs. Le roman nous en fait rencontrer beaucoup, comme par exemple Daisy Fellowes. Pour dresser son portrait je laisse la parole à Jean-Noël Liaut qui dans son essai “Les anges du bizarre, Un siècle d'excentricité” paru aux éditions Grasset ( dont il faudra bien que je vous parle un jour...), a su également, comme Pourcher, l’évoquer avec talent, << La seule vocation de l'honorable Daisy Fellowes fut d’être arbitre des élégances et romancière très mineure - pour ne pas dire plus -, fut de devenir inoubliable. Elle consacra à cette tâche chaque seconde de son existence, et ce jusqu'à sa disparition en 1962. Petite-fille d'Isaac Singer, l'inventeur de la machine à coudre, elle ne gardait aucun souvenir de sa mère, qui s'était suicidée alors qu'elle avait quatre ans. Son premier mariage, avec Jean Amédée Marie Anatole, Prince de Broglie eut une curieuse fin quand elle découvrit son mari au lit avec le chauffeur de la maison. Le prince qui avait des bontés pour le personnel mâle eut la bonne idée de mourir de la grippe en 1918... Imprévisible et élitiste, autant que séduisante et fortunée, Daisy, qui s'autorisa très vite à distiller son sadisme naturel avec jubilation, n'aimait rien tant que tendre des embuscades. On parle encore de l'un de ses dîners - donné en pleine canicule dans une pièce surchauffée et hermétiquement close - où elle n'avait rassemblé que des convives se haïssant : une épouse et la maîtresse en titre de son mari, un couple de divorcés ou encore un écrivain et un critique littéraire ayant assassiné son dernier ouvrage. Logique venant d'une femme qui trouvait seyante la couleur mauve des hématomes et offrait de la cocaïne en guise d'aspirine à ses femmes de chambre migraineuses.>>.
Plus problématique est le personnage de Jean Fontenoy, écrivain et journaliste qui ne semble pas avoir laissé des œuvres inoubliables (je n’ai rien lu de ce monsieur, mais je ne suis pas une référence, un de nos passants pourra peut être nous en dire plus sur les écrits de cet aventurier...). Il est mort sous l’uniforme de la division Charlemagne en se battant avec les derniers défenseurs de Berlin en ruine. Yves Pourcher lui consacre un chapitre fort enlevé qu’il a intitulé “Rouletabille poète... Nous apprenant ainsi qu’il y avait au moins un poète parmi les derniers nazis défendant les décombres de la capitale du troisième reich. On peut comme moi n’être pas un laudateur du politiquement correct et un peu “tiquer” sur ce chapitre...
Il y a bien d’autres figures auxquelles on se frotte dans ces pages, outre les personnages par ailleurs cités, en voici une petite liste non exhaustive: Pierre David-Weill et madame, Roland de l’Espée, Jean Cocteau, Jean-Michel Frank, Nathalie Paley, Lucien Lelong, Marie-Laure de Noaille, Jean-Louis de Faucigny-Lucinge, Cecil Beaton, Denise Bourdet, Misia Sert, Cora Madou, Serge Lifar, Michel de Brunhoff, Edith de Beaumont... C’est un peu le carnet de bal de Charles de Beistegui... Pourcher fait revivre tout un monde disparu et oublié qui s’étourdissait de cocktails en soirées de nuits blanches en défilées de mode, de concours d’élégance en bals masqués. Une coterie parce qu’elle se retrouvait dans les pages glacées des magazines dans lesquelles pour la première fois la photo suplantait le texte, le livre donne des couleurs aux clichés de “L’illustration” et de “Vue”, croyait faire l'Histoire, sans voir qu’au delà des frontières s’ourdissait sa perte.
Mais bientôt le roman bifurque. Alors que jusque là, il n’était question que de fêtes et des beaux atours des dames, en particulier ceux signés Schiaparelli, “Lui”, comme l’appelle Lili de Rothschild, par l’intermédiaire du mannequin vedette de cette grande maison de couture, va fréquenter un homme politique de premier plan, Gaston B. Presque le seul personnage fictif, avec le héros, du roman (mais après tout peut être que “Lui” aussi a existé.).
Il me semble qu’avec ce personnage le romancier a fait deux erreurs; la première est de faire obliquer son récit, qui était avant cette intrusion une délicieuse chronique post proustienne du grand et du demi-monde parisien, écrite d’une plume trempée dans l’encrier de Paul Morand, vers les marécages de la politique; la seconde, plus grave, est que ce changement de direction soit causé par un personnage peu crédible tout du moins en regard de ce que nous connaissons de l’histoire de France. En outre, Gaston B. ne changeant pas le cours de l’histoire, il ne peut donc pas s’agir d’une uchronie.
Si l’on cherche des équivalents à Gaston B dans la politique française de l’époque, on n’en trouve pas. Ce que pour ma part, rétrospectivement, je regrette. L’histoire de notre pays en aurait été bouleversée et la face du monde peut être changée... Dans ce Gaston B., il y a de l’Eugène Deloncle (le chef de la cagoule), du Léon Degrelle, et même aussi un peu de Paul Marion et de Marceau Pivert me semble-t-il.
Lorsque nous sommes en 1938, Gaston B se réclame ouvertement du fascisme et semble être le chef de ce courant en France, un peu à la manière de ce que fut un Oswald Mosley en Angleterre. Dans l’histoire réelle ni Doriot et encore moins Marcel Buccard (dit la grande Marcelle) ont eu cette aura. Très bon connaisseur de cette époque, Yves Pourcher est l’auteur en 2002 d’un “Pierre Laval vu par sa fille” aux éditions du Cherche-Midi, cette dernière, Josée de Chambrun, joue un rôle important dans le roman (on a parfois le sentiment que le romancier est un peu un ami de la famille). Il sent littérairement le danger pour son livre. Habilement, il fait donc pâlir l’étoile de Gaston B. et l’éloigne du centre des opérations, alors qu’il en avait fait jusqu’alors une sorte de Zelig de la politique européenne. Mais si on laisse de coté le vérisme historique, on semble être transporté dans le “Contrepoint” d’Huxley... Très fin, l’auteur sait aussi nous amener dans l’époque de ses héros en s’amusant à employer des expressions gouailleuses d’alors, aujourd’hui si désuètes que le sens s’en est perdu, comme, c’est roulant, qui veut dire c’est amusant...
Ces dépaysements nous valent tout d’abord un raid jusqu’en Afrique en hydravion, c’est Saint-Exupery chez Porco Rosso; puis Pourcher à l’excellente idée de faire de son Gaston B, que suit notre héros pour s’occuper de la femme de l’homme politique à la demande de ce dernier(!), l’ambassadeur de France à Moscou; et enfin, à partir de 1942 l’auteur à la mansuétude de nommer Gaston B. représentant de Vichy chez les turcs. L’excellence est toujours suivi comme son ombre par “Lui”, son factotum préféré. Ce poste périphérique évitera vraisemblablement à nos héros quelques avanies à la libérations (nous sommes dans cette partie du livre, un peu chez Eric Ambler). “Trois coupes de champagne” se termine en 1951 peu après le fameux bal vénitien de Charles de Beistegui. Je ne vous en dirais pas plus en ce qui concerne l’intrigue pour ne pas déflorer ce pétillant roman, sachez seulement que même les gigolos anonymes ont un cœur...
C’est un tour de force de faire aussi bien apparaitre une société à travers les yeux d’un homme sans qualité, et cela en est un autre de nous faire sentir l'allégresse et les illusions de sa jeunesse.
Yves Pourcher c’est un peu Sagan chez Schiaparelli et Paul Morand chez Otto Abetz et ce n’est pas rien...
Trois coupes de champagne, Yves Pourcher, éditions Grasset, 2009
09 novembre 2009
Roger Peyrefitte
Roger Peyrefitte participe à l’émission « En Français dans le texte » à l’occasion de la sortie de son livre « L’exilé de Capri » (1959).
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03 novembre 2009
Journal d’un voyage en France par Renaud Camus (mise à jour)
Certains
livres dorment des années dans une de mes bibliothèques, avant que je
les réveille, sans que je sache le pourquoi de leur si long sommeil,
ni de mon intérêt soudain pour eux. Ce fut le cas du “Journal d’un
voyage en France de Renaud Camus. Ce volume m’avait été offert, peu de
temps après sa parution, par un ami d’alors, Guy B.. Qu’est devenu
celui qui dans un de ses poèmes parlait de vaches en jachère ?
Comme
son nom l’indique, le livre narre, au jour le jour, un voyage en France
et plus précisément dans le centre et le sud du pays, durant deux mois,
du 15 avril 1980 au 15 juin de la même année.
Sur plus de cinq cent
pages Renaud Camus mêle descriptions de paysages et de châteaux et
recensement de ses plans culs avec la même scrupuleuse précision;
ajoutons que l'ouvrage, remarquablement édité possède, en fin de volume
un index des personnes, personnages et oeuvres sités et un autre des
lieux visités ou nommés. Ce mélange d’érudition patrimoniale et de
drague ressuscite des mondes aujourd’hui complètement disparus, celui
de la baise homosexuelle en toute insouciance, presque à toute heure et
partout et celui d’une province érudite, celle des sociétés savantes
locales. Un temps, à en croire ces pages, où tous les pédés étaient
moustachus et où certains pans du territoire avaient su garder leur
charme quatrième république...

"La plus belle maison de Clermont, la seule en tout cas qui témoigne d'une civilisation un peu douce, policée, raffinée..." (Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, page 98).

chateau de Tournoel.
Une des profondeurs du livre, que l’on pourrait assimiler à la profondeur de champ d’une photographie, est donnée par le fait que l’écriture du texte se fait en trois temps, la première mouture est prise sur le vif, la seconde consiste, le soir même ou le lendemain, dans la mise au net des notes écrites à chaud, et la troisième se situe lors des corrections des épreuves, quelques mois plus tard, début 81.
château de la Barge.
Si la promenade n’est jamais ennuyeuse, certaines pages sont néanmoins assez déconcertantes; comme celles dans lesquelles des considérations architecturales, presque toujours passionnantes, sont interrompues par des bouffées de souvenirs de l’auteur, parfois quelque peu absconses pour le lecteur qui ne partage pas toutes les vésanies de l’auteur. Ces ruptures, on comprend pourquoi Renaud Camus, je ne sais plus où, fait un éloge de l’ anacoluthe, sont parfois l’occasion de coq à l’ âne savoureux. C’est dans ces passages que le texte offre ses plaisirs les plus incongrus comme cette déploration de la disparition du mot socquette du grand Larousse. Renaud Camus tiendra à rassurer son lecteur marri d’un tel vide, quelques pages après, il avait mal orthographié le mot omettant le C! Ce qui l’avait empêché de retrouver l’humble cache pied dans le docte volume...
ancien collège des jésuites à Clermont Ferrand,
Outre l’ intérèt de guide, un guide qui, comme les petits volumes carmins passés des anciens guides Baedeker fait revivre un passé, un pays qui nous parait d’autant plus désirable qu’il a été englouti. Le livre, pour le lecteur camusien, pour ma part je suis loin d’avoir arpenté tout le massif des oeuvres de Renaud Camus, permet aussi de découvrir son écrivain favori mettant au point, sans le savoir, la recette de ses journaux, qui seront son principal fond de commerce. Il ne faudrait pas voir dans cette dernière expression une quelconque connotation péjorative, qui curieusement elle a fini par prendre... Pourtant quoi de plus respectable que de tenir un fond de commerce dont le chaland sort comblé. Mais pour cela encore faut il que le magasin possède un riche stock. Tel est bien le cas pour tous les journaux que Renaud Camus nous livre maintenant régulièrement depuis une quinzaine d’années. Le “stock” de ces précieux journaux, à commencer par celui de ce premier, tout du moins chronologiquement paru, est son immense culture dans des domaines très divers et parfois assez inattendus.
château de Busséol.
Plusieurs points me surprennent dans ce journal, tout d’abord le fait que Renaud Camus se vive, à l'époque, comme un homme de gauche, ce que visiblement, à le lire, il n’a jamais été. C’est curieux cette propension qu’on de nombreux hommes de droite, ou d’ailleurs, à s’imaginer de gauche... Est-ce par confort intellectuel? Dans un tout autre domaine, dans ce livre, on voit notre diariste baiser “à couilles rabattues”, ce qui ne surprend pas le lecteur de “Tricks” mais ce qui m’ étonne c’est qu’aujourd’hui, du moins dans ce que j’ai lu, Renaud Camus ne se sente pas une sorte de survivant du sida, impression, (posture?) que j’éprouve souvent lorsque pour ma part je regarde vers le passé, et position que j’ai ressenti par exemple chez Téchiné dans son film, “Les témoins”.
Le manoir de Bélime (Courpière).
Page 344 du livre, en creux, par les lignes suivantes, l’auteur dit bien ce qu’est son ouvrage: << Les guides habituels paraissent toujours destinés à de purs esprits, et l’oeuvre de corps glorieux. Le réalisme est dans le subjectif, l’humeur, l’accident, le désir satisfait ou pas, à quelque ordre qu’il appartienne.>>.
Chalain d'Uzore en Forez.
On peut écrire bien des choses à propos des différents volumes du journal de Renaud Camus à commencer sur “Le voyage en France” qui est la première pierre de cette grande oeuvre, mais le plus important est que dans tous les tomes de ses journaux et dans les albums des “Demeures de l’esprit", Renaud Camus apprend à ses lecteurs à voir.
prieuré de saint Romain-le-Puy.
Nota: mis à part, la reproduction de la couverture du volume, j'ai choisi pour illustrer ce billet des photos de Denis Trente-Huittessan qui, pour les trente ans de "Journal d'un voyage en France", semble avoir mis ses pas dans ceux de Renaud Camus, en ayant l'ambition d'illustrer l'ouvrage, comme le fait aujourd'hui Renaud Camus lors de ses plus récents voyages. En cliquant sur Le projet de Denis comme le nomme l'excellent Véhesse, vous pourrez découvrir de nombreuses autres photographie.
château d'Essalois.
11 octobre 2009
L’ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon
Malgré le bandeau quelque peu putassier ( C’est nouveau ça les bandeaux sur les livres de poche!) qui indiquait 12 millions d’exemplaires déjà vendus dans le monde, je n’avais jamais entendu parler ni du livre ni de son auteur Carlos Ruiz Zafon, depuis je me suis un peu renseigné... L’appel au chaland sur le bandeau était renforcé par un extrait d’une critique provenant du mensuel “Lire” ,apposé directement sur la couverture, et qui avertissait le lecteur de l’addiction que pouvait provoquer l’ouvrage en ces termes: << Si vous avez le malheur de lire les trois premières pages de ce roman, vous n’avez plus aucune chance de lui échapper.>>.
Autant de choses qui auraient du m’éloigner des piles branlantes de ce livre disposées au milieu de l’allée centrale du rayon librairie à la FNAC des Halles et pourtant j’en ai saisi un, aggravant encore la prolifération livresque qui envahit la maison.
Cet acte d’achat fut sans doute déclenché d’une part par la photo de couverture, signée Catala-Roca et d’autre part par la quatrième de couverture qui pour une fois, une fois le livre lu, ne s’est pas avérée mensongère. Elle campe si bien les débuts du roman qu’il serait dommage de se priver de la reproduire: << Dans la Barcelone de l’après-guerre civile, par un matin brumeux de 1945, un homme emmène son petit garçon, Daniel Sempere, le narrateur, dans un lieu mystérieux du quartier gothique: le cimetière des livres oubliés. L’enfant est ainsi convié par son père à un étrange rituel qui se transmet de génération en génération: il doit y “adopter” un volume parmi des centaines de milliers. Là, il rencontre le livre qui va changer le cours de sa vie et l’entrainer dans un labyrinthe d’aventures et de secrets “enterrés dans l’âme de la ville”: L’ombre du vent. Avec ce tableau historique, roman d’apprentissage évoquant les émois de l’adolescence, récit fantastique où les mystères s’ emboîtent comme des poupées russes, Carlos Ruiz Zafon mêle inextricablement la littérature et la vie.>>.
La phrase issue de la critique de lire non plus ne ment pas. Le livre de Zafon procure un immédiat plaisir de lecture. On peut juste reprocher à l’auteur un à peu trop malin post modernisme. Zafon semble avoir tout lu. Il doit vivre dans son cimetière des livres oubliés même si à la lecture de son ouvrage ce sont surtout des noms d’auteurs fort célèbres (mais pas tous) qui me sont venus à l’esprit. Daniel, le héros, à quelque chose de Rouletabille, de Tintin et du Jordi de “Jordi mon fils” un roman espagnol des années 60, alors très présent dans les bibliothèques des garçons de bonne famille où l’ouvrage côtoyait la saga du prince Eric... Mais il est enfoui dans une de mes bibliothèques et le rechercher pour vous en donner l’auteur me prendrait trop de temps... Sachez seulement que “Jordi mon fils” est un peu le pendant franquiste de l’admirable “Tanguy” de Michel Del Castillo. J’ai lu ce dernier ouvrage lorsque j’avais l’âge du héros, une douzaine d’années, et il est resté à jamais gravé dans mon cœur et ma mémoire. C’est un des quelques livres, lus à un âge tendre, qui la cause de mon amour de la littérature...
Zafon ranime toutes les ficelles du roman populaire du tournant du XIX ème siècle. Il connaît son Gaston Leroux sur le bout des doigts, il a même l’audace d’en faire une citation en introduisant dans son roman un avatar du défiguré du “fantôme de l’opéra”. Il n’hésite pas plus à utiliser toute les ingrédients des drames romantiques, écrivain phtisique, vierge abusée, amitié bafouée, jeune femme fatale au teint d’ albâtre qu’il mêle avec une habileté diabolique aux archétypes des feuilletonistes, policier corrompu, esthètes décadents, livres maléfiques ( l’auteur connaît bien également son Umberto Ecco), maisons mystérieuses aux cryptes dissimulées... Le tour de force est que ce mélange d’Hugo et d’Eugène Sue n’est pourtant jamais désuet. Sans doute parce que Zafon a compris qu’il fallait ajouter à son roboratif récit des ingrédients plus modernes. On pense immédiatement avec ce cimetière des livres oubliés et son gardien, à Borges; Et plus subtilement, pour la construction du récit et les obsessions topographiques qu’on y relève au Perec de “Vie et mode d’emploi”.
Barcelone est un personnage essentiel du livre. Il me semble qu’il serait judicieux de lire “L’ombre du vent” avec une carte (ancienne?) de la ville. Ce que je n’ai pas fait, ayant lu, une fois de plus, ce roman le ventre sur le sable d’une plage...
Sous la plume de l’auteur l’ensoleillé Barcelone (certes pas toujours je peux en témoigner, ayant là, essuyé une mémorable tempête...) se transforme en une ville brumeuse et suintante qui évoque le Prague de Kafka. L’auteur a voulu par cette atmosphère pluvieuse renforcer le sentiment de l’ étouffement grisâtre que l’on pouvait ressentir dans l’Espagne des années cinquante. Faut-il le préciser que dans “L’ombre du vent” les gentils ont des sympathies républicaines alors que les méchants sont les suppôts serviles du pouvoir. Mais il n’y a plus guère que moi qui éprouve encore quelques sympathies nostalgiques pour le caudillo malgré son bedon et ses ridicules calot à glands...
J’ai appris depuis ma lecture que Zafon avait été scénariste à Hollywood ce qui se voit par son art du suspense à la fin de chaque chapitre, le lecteur a alors la même impatience de connaître la suite, même si parfois les ficelles sont un peu grosse et il la devine, que le téléspectateur suivant une série comme Lost par exemple.
Daniel est parfois un peut trop candide et ainsi demande au lecteur de l’être également pour accepter autant de rebondissements qui parfois sont un peu trop prévisibles mais néanmoins jamais on s’ennuie à “L’ombre du vent” dont je ne sais dans quelle mesure ce que le style soigné du roman doit à son traducteur François Maspero, auteur, lui aussi d’un magnifique livre de formation, car “A l’ombre du vent” , parmi bien d’autres choses en est aussi un, “Le sourire du chat” (Le seuil éditeur).
Si j’ai cité à propos de ce thriller trépident bien des auteurs illustres, on pourrait y ajouter Simenon, Leblanc, Poe et sans doute bien d’autres, mais ma culture n’étant pas comparable à celle de l’auteur, je n’ai pas su déceler dans son ouvrage leur influence, néanmoins l’ombre la plus présente sur le roman est celle de Dickens. Les personnages de “L’ombre du vent” avec à la fois leur candeur et leur truculence, au bord de la caricature, évoquent ceux du génial anglais. Il est toutefois dommage que Zafon ait un peu tendance à trop aimer les siens...
L’ombre du vent, Carlos Ruiz Zafon, 2004, le livre de poche n° 30473
04 septembre 2009
Voix off
J’ai eu une instinctive méfiance pour les livres signés par des comédiens (français notamment car il en va tout autrement pour les comédiens anglais qui sont souvent de fins lettrés et qui ont une tradition de longue date de saltimbanques romanciers. En outre il n’ont pas souvent les mêmes origines sociales que leurs confrères français. L'appartenance de Denis Podalydès à la bourgeoisie n'est pas pour rien dans la qualité et le sel de son livre). Cette répugnance m’avait fait hésiter depuis sa parution depuis plus d’un an, à acquérir “Voix off” de Denis Podalydes. Et puis, un de mes amis me l’a offert, connaissant mon admiration pour le comédien, il est entre autres l’un des acteurs importants de mon film de chevet, “Laisser passer” de Bertrand Tavernier. Ne voulant pas décevoir mon donateur, je l’ai commencé le soir même. Dès la première page, on a la certitude qu’en la personne de Denis Podalydès, on est en présence d’ un écrivain qui se délecte des mots et joue avec la syntaxe.
Sans modestie, dès la première “séquence”, le livre est très découpé mais sans que cela évoque pour autant un quelconque montage cinématographique, se met sous l’égide de Marcel Proust en réussissant ce tour de force à n’être jamais ridicule. Combien d’écrivains professionnels pourraient en dire autant? Comme dans “La recherche” le sujet principal de “Voix off “ est le temps. L’originalité du livre est de traquer le souvenir par le biais des voix des êtres qui ont marqué sa vie. Dans ces évocations l’émotion est toujours présente mais toujours tenue. Ces voix se font entendre dans le plus grand désordre chronologique dans la tête de l’auteur. Chacune est portée par un style différent. On passe d’une prose poétique, parfois un peu amphigourique, l’amour des mots fait parfois tomber Denis Podalydes dans la belle page d’écriture, à une narration très sèche, sans doute pour justement contenir l’émotion, née du drame familiale que Denis Podalydes semble, et ne veut pas oublier. Et puis soudain on arrive sur une relation cocasse d’un souvenir de théâtre, une irruption de charentaises fourrées au beau milieu d’une représentation de “Bérénice”. Ces constantes ruptures de ton, de sujet, on passe de la tendresse à la violence, de l’indignation à l’admiration rend la lecture de “Voix off” extrêmement vivifiante.
Ils étaient jolis les frères de Denis..
qui n'était pas mal non plus...
Cet ouvrage mélange avec bonheur des genres qui semblent à première vue antagoniste. Il est tout à la fois un essais sur le métier de comédien, une tentative d’autobiographie, une réflexion sur le son, les souvenir d’un acteur et même une auto fiction... Cette dernière facette on ne la découvre qu’à la fin du volume, ce qui nous est présenté comme les deux premiers chapitres d’un roman. On n’a qu’un regret que celui-ci ne continue pas sur plus de pages tant c’est épatant. On pense beaucoup en le lisant aux grands humoristes anglais, au Graham Greene de “Pouvez-vous nous prêter votre mari?” ou surtout à Jérôme K. Jérôme. Le livre est tellement riche que j’ai oublié d’écrire que c’est aussi une suite de poèmes en prose, une auto-analyse, une mise en forme sensible de souvenirs d’enfance et une lettre d’amour à Versaille. Au milieu de tout cela très savamment tricoté, Denis Podalydès en profite pour entrelarder ses cogitations d’extraits de textes qu’il aime. On rencontre ainsi Racine, Beaudelaire, Proust... Par l’essence même de sa construction en patchwork, “Voix off” est inégal, certains passages m’ont touché plus que d’autres, mais aucun n’est anodin.
Il faut souligner qu’en dehors de ses qualités littéraires, le volume de “Voix off” est un bel objet illustré de photographies de grande qualité qui éclaire le texte sous une élégante couverture sur laquelle se déploie une calligraphie de Pierre Alechinsky. Au livre a été adjoint un C.D. qui nous permet d’entendre certaines voix dont il est question dans le texte.
A propos de “Voix off” on pourra lancer la réplique des “ chaises” de Ionesco: << On a ri! On a ri!...>> mais la gorge s’est serrée souvent...
Voix off, Denis Podalydès, 2008, éditions Mercure de France
31 août 2009
Aguets, journal 1988, de Renaud Camus
On peut considérer “Aguets”, comme chronologiquement le véritable premier tome du monumental journal de Renaud Camus. En effet ce journal de 1988 n’a pas le prétexte cette fois d’un voyage ou d’un séjour particulier. Il est entendu que j’ai laissé de coté les deux volumes intitulés “Traverse” qui n’ont pas la même forme et ne sont pas circonscrits à une seule année.
Ce qui ne cesse de m’ étonner le plus, depuis que je me suis plongé dans le fleuve camusien de son journal, je lis les volumes du journal dans le plus grand désordre et dans des lieux différents (amis lecteurs je n’ai toujours pas trouvé le “Journal romain” s’il s’empoussière chez vous pensez à moi, je l’adopterais volontier) c’est le constant changement de ton et de couleur de l’écriture d’une année à l’autre. J’allais écrire le changement de style; même si celui-ci ne change pas vraiment, on s’aperçoit que la manière d’écrire de Renaud Camus s’infléchit assez fortement dans une direction ou une autre suivant les années d’écriture du journal, selon l’humeur de l’auteur. “Aguets” est d’un style plus moelleux, plus “écrit” que “Vigiles”, chronologiquement le précédent opus. Peut être parce que l’on sent l’auteur plus serein, ce qui est paradoxale car son quotidien est beaucoup moins tranquille et balisé qu’il ne l’était lorsqu’il résidait à Rome, villa Médicis.
Dans cette année 1988, Renaud Camus est essentiellement parisien. Dans tous les sens d’abord géographiquement, il y a peu de voyage, à l’exception d’un paradisiaque séjour sur la côte d’azur et un court périple en Italie qu’il a du mal à quitter malgré les reproches qu’il adresse aux italiens. Il profite de cette sédentarité pour faire une cure de parisianisme dans le bon sens du terme. Il nous fait ainsi profiter rétrospectivement de toute l’actualité culturelle du moment avec une prédilection pour la musique et toujours comme à son habitude sans langue de bois. Pourtant pour la première fois, depuis que je le lis, il me navre en ne comprenant absolument rien à Almodovar! Il se rachète à mes yeux, à la fin du volume en faisant l’éloge de Zefirelli, ce qu’on ne lit pas souvent. Il serait cependant stupide d’en conclure que Renaud Camus n’entend rien au cinéma puisque, quelque dizaines de pages plus loin, il nous délivre une critique particulièrement perspicace de “De bruit et de fureur de Jean-Claude Brisseau, magistrales lignes que se sont encore bonifiées avec le temps.
saint Sérapion par Zurbaran.
Il faut louer le remarquable oeil de Renaud Camus pour l’art contemporain. Ils étaient bien peu ceux, qui en France, avaient repéré, comme lui, en 1988, Jeff Koons dont l’oeuvre laisse toutefois le diariste assez dubitatif.
Cet érudit curieux peut néanmoins parfois faire preuve d’une exceptionnelle étroitesse d’esprit; comme à propos d’ “Une visite inopportune” de Copi, qui reste, en ce qui me concerne, un grand souvenir de Théâtre, grâce surtout à l’époustouflante interprétation de Michel Duchaussoy que Renaud Camus réussit à ne pas citer! Son dégoût de la pièce est nourri par la détestation de l’image de l’homosexualité qui y est montrée. Il exprime son rejet de la folle et par contamination de l’oeuvre de Copi, sous prétexte que ce n’est pas son genre. Ce qui est aussi pertinent de refuser l’oeuvre de Renaud Camus sous prétexte que l’on a peu d’attirance pour les moustachus! Ce qui est intéressant et qui fait une partie de la grande valeur du journal camusien est que par une digression dont l’auteur à le secret est que de cette absurde opinion il glisse au questionnement sur la notion de rôle, actif, passif dans les relations homosexuelles et en vient à exposer ses propres pratiques avec une tranquille et rare franchise: <<... T’es actif ou passif demandent ils tous, sur le minitel, et cette question pour moi n’a pas de sens. Comme je ne suis pas du tout passif je me range, si vraiment l’on insiste, parmi les actifs; mais je n’y tiens pas autrement. Je n’encule, à l’occasion que par convention (que j’observe parfois avec plaisir, soyons véridique); mon esprit ni même mon désir n’auraient jamais conçu tout seuls l’idée de cette pratique là. J’éprouve d’ailleurs, de temps en temps, désormais, certaines difficultés physiques à m’y livrer. Mon érotique personnelle n’aspire qu’à l’effusion, à l’embrassement, à l’étreinte toujours plus étroite: frottages, léchages, suçages (et encore...) sexe contre sexe, foutre se mélangeant. Ne serait-il pas concevable que cette particularité (à laquelle, accessoirement, je dois toute vraissemblance d’être encore en vie) recoupe, chevauche, explique, ma particularité toujours plus marquée parmi les gays, ma sainte horreur des copines, mon inappartenance militante?>>. Et voilà qu’au détour d’une page Renaud Camus m’éclaire à la fois sur mon attitude dans la vie et sur sans doute la raison pour laquelle je suis toujours de ce monde (au grand déplaisir de certain)... 
portrait d'un gentilhomme par Bartolomeo Veneto
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Sa grande occupation de cette année 1988 est l’achat d’un appartement. Il en trouve un rue saint-Paul qui comble à la fois son désir de centralité et de ciel. Auparavant il y a eu un intermède de quelque semaines dans un logi d’attente, rue Campagne première, épisode qui reste flou. Il quitte donc l’appartement qu’il louait depuis seize ans rue du Bac. Ce déménagement nous vaut une interruption de plus d’un mois du journal, ce qui est bien inhabituel chez notre diariste.
Il renoue avec un plaisir presque sans mélange avec la vie parisienne dont il était sevré depuis deux ans et qui ne consiste pas seulement en jouissances culturelles mais en moult tricks et autres marivaudages maraisiens...
Brutus et Portia par Michele Da Verona.
Comme je le signalait dans le billet précédent, je prend connaissance du journal de Renaud Camus dans le plus grand désordre chronologique. Dans cette pratique sans doute peu orthodoxe, il est alors très surprenant de passer de l’ ermite de Plieux des années 2000 au “muscadin” des années 80. Je suis bien conscient que le terme muscadin induit la jeunesse, ce qui n’est plus le cas pour Renaud Camus, il a alors 43 ans lorsqu’il rédige “Aguets” et pourtant on a constamment l’impression de lire le journal d’un jeune homme.
Mais en ces années, la légèreté ne pouvait être qu”éphémère et en une phrase simple et poignante, il retranscrit bien ce qui nous étreignait tous: << L’horreur de la situation présente, c’est que tous ces garçons qui furent en somme votre jeunesse (mais nous ne le savions pas), si nous ne les apercevons plus jamais, l’affreuse pensée nous vient que peut être ils sont morts.>>.
cosmos lunaire par Georges Noel
En tant que lecteur, égoistement, je regrette qu’ autant de galipettes soient comtées par le menue. Non par pudibonderie, vous vous en dotez bien, mais par lassitude de ces répétitions gymniques. D’ailleurs Je m’etonne, et j’ en suis rétrospectivement un peu jalous, des succès sexuels, à 43 ans, de l’auteur; sans pourtant jamais les mettre en doute alors, qu’en revanche, j’ai toujours douté de la bonne fortune, parmi les nymphettes, de Gabriel Matzneff, succès qu’il étale complaisamment dans son sien journal. Ceci dit, je ne suis pas mécontent que les derniers tomes de celui de Renaud Camus soient allégés des exploits de lit ce qui en outre en facilite la lecture car tous ces amants numérotés et surnommés rendent parfois la lecture du journal aussi ardue que celle d’un roman fleuve russe..
allégorie maritime par Jules-Elie Delaunay
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C’est pourtant plus l’amour que le sexe que le Renaud Camus de 1988 espère trouver en multipliant les rencontres, comme le suggèrent ces lignes: << Il me semble que les êtres, les contrées et les choses, lorsqu’on sait bien qu’on va les perdre, sont un peu moins perdus, tout de même, si quelqu’un qui nous est proche, de préférence, mais pas nécessairement, a partagé notre regard, et peu attester auprès de nous, plus tard, que nous n’avons pas rêvé, que ce visage n’était pas un mirage, ni cet orage, ni cette foudre.>>.
Renaud Camus n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il s’interroge, comme il le fait par exemple le 30 septembre, à propos de l’exposition Garouste au Centre Pompidou, sur la hiérarchie des artistes, le marché de l’art et sa posture devant l’art contemporain. Il n’hésite pas à remettre en question ses certitudes sur ces sujets avec une liberté d’esprit rare en ce domaine et qu’il n’a pas toujours, il faut bien le dire, pour d’autres problématiques. Les fluctuations de la réception de l’art le questionne: << Cette passion que nous avons aujourd’hui, pour les ébauches, les esquisses et les oeuvres inachevées, charrie probablement beaucoup d’ambiguité. Ce n’est pas le génie de l’artiste ou son originalité que nous chérissons dans ces cas là, c’est la curieuse intimité que semble suggérer la rapidité de sa main, la nervosité de son pinceau, la fraîcheur forcément “moderne” de sa touche. >>.
Olivier Mosset
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Mais c’est surtout la peinture italienne de la rennaissance qui a sa prédilection. Au fil des pages il nous délivre, toujours avec légèreté, un véritable cours de l'histoire de l'art sur cette période. Pourrais-je lui suggérer de rassembler dans un volume illustré, sur le modèle de ses “Demeures de l’esprit”, tous les nombreux passages qui se trouvent dans les différents volumes de son journal?
Mastelletta
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L’auteur se connait bien et se permet de donner une bonne définition de lui-même: << mélange de modernisme choisi et de conservatisme profond, d’audace délibérée et de classicisme foncier, de pessimisme grognon et d’humour.>>.
Ce volume comporte de beaux passages poétiques, tel cette évocation d’un soir à Antibes: << Six heures... On a un continent en face de soi, pourtant, avec ses sommet, ses cités, ses routes et ses solitudes. Alentour, des pins, des parcs profonds quelques balustrades, des terrasses. On s’assoit côte à côte à une branlante table de fer, devant le petit café qui jouxte la chapelle. On se tait, les mains se frôlent pour atteindre les verres ou se passer les jolies cartes postales anciennes qu’on vient d’acheter. On songe aux singularités du destin, à la fragilité des amours, à la tendresse des soirs, à la préciosité des moment, à des morts, à des disparus, à des oubliés, à des inoubliables qui vous oublient.>>.
Apollon et Daphné par Maratta
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Il y a aussi quelques beaux morceaux de bravoures dont l’humour n’est pas absent comme dans cet épisode du noeud papillon récalcitrant lors d’une soirée de duchesses en la présence du prince de Danemark ou encore cette visite à l’exposition des années 50 au centre Pompidou en compagnie d’une de ses connaissances, que je ne peux imaginer, aller savoir pourquoi, que ressemblant à la tante Zulma dans “Oscar le petit canard”, une bande dessinée que je chérissait en ma lointaine enfance et à laquelle je ne pense pas tous les jours, or donc cette redoutable personne ne fait que dénigrer les artistes exposés, Rothko, Pollock, Burri... ce qui embarrasse fort le malheureux Camus qui ne manque pas de rencontrer force connaissances très surpris de le voir en cet équipage.
Alberto Burri
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C’est pourtant le passage évoquant une après-midi mélancolique à Drouot qui m’a le plus parlé lors d'une vente aux enchères, Renaud Camus pose une question qui me tarabuste également depuis longtemps, comment certains marchands d’antiquités peuvent ils être aussi vulgaires et d’une âme aussi médiocre alors qu’ils côtoient journellement des merveilles?
Je vais reprendre ma marotte de considérer ce journal comme une suite romanesque, ce que d’aucun doivent trouver stupide, dont le narrateur en serait le héros. Le lecteur désordonné que je suis est encore amené à se poser, à la lecture de cet épisode de 1988 de nombreuses questions. Comme celle de se demander comment notre écrivain désargenté, c’est lui qui le proclame régulièrement, peut être en possession de tableaux, assez suffisant en nombre et en qualité, dont la vente peut lui permettre l’achat d’un logement parisien qui, s’il ne semble pas être un palais, n’est pas, bien que sous les combles, un galetas non plus.
Francesco Maffei
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Comme le faisait remarquer Véhesse , on trouve dans un volume des réponses aux questions que l’on se posait dans un précédent “chapitre”. Ainsi dans “Aguet” je suis rasséréné sur le devenir de D. dont la disparition dans “Vigiles” m’avait inquiété...
Quant aux projets littéraires de l’auteur, 1988 est une année peu féconde. Je me demande si en cette année 1988, il ne pressent pas que c’est le journal qui va devenir la pièce maîtresse de son oeuvre, ce dont je ne suis pas si sûr, et ce dont Renaud Camus ne doit pas l’être plus et je subodore même qu’il ne le désire pas.
Comme à son habitude l’auteur dans cet ouvrage nous apparait comme multiple. Mais dans “Aguets” celui qui s’impose c’est Renaud Camus ravi de Paris.
Jean-Baptiste Debret
Nota:
1/ Je sais bien que je fais un peu le bénet en m’ interrogeant sur les béances de ma lecture du journal; d’une part parce je la fais d’une manière non chronologique (j’aggrave encore mon cas en ne chroniquant pas les différents tomes du journal dans l’ordre où je les lis), mais ce n’est qu’en parti volontaire, puisque j’avais déjà certains de ces volumes dans ma bibliothèque, certains lus et d’autres que je n’avais jamais ouverts et qu’en plus lorsque je veux en acquérir de nouveaux je n’ai pas toujours le choix, le volume que je convoite n’étant pas toujours disponible en librairie (je n’ai toujours pas trouvé le journal romain) et d’autre part que je m’empêche de consulter la chronologie sur le site personnel de Renaud Camus , une merveille, je ne le visite que pour ses images, qui serait fort utile pour compléter mon information mais qui me priverait de mes rêveries.
2/ Il faut une fois encore saluer l'excellence de l' édition de volume qui est complété par deux index l'un des noms propres et l'autre des lieux ce dernier etant divisé en plusieurs sections, musées, palais, villas, ... transformant ce livre en un guide aussi pratique que subjectif...
3/ J'ai choisi pour illustrer ce billet des oeuvres d'artistes dont il est question dans "Aguets".
4/ Sur ce site vous trouverez un dictionnaire propre à cet ouvrage, très éclairant.
Aguets, journal 1988, Renaud Camus, 1990, éditions P.O.L.
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22 août 2009
Roma aeterna
Faisons
un rêve, si les monothéismes n’avaient pas attristé le monde, si
l'Empire romain existait toujours ? Si les paroles de Jupiter, rapportées par Virgile dans l'Enéide : <<
Jupiter dit ''Aux Romains, j'ai donné un Empire sans fin''>>, s'étaient vérifiées... Tel
est le sujet de Roma aeterna, excellent roman uchronique signé d’un grand
nom de la science fiction, Robert Silverberg
. Le livre s’étale sur plus de 1500 ans (hors retours en arrière) à
compter de l’écrasement des barbares germains vers 500 de notre
époque jusque dans les années 1970 (selon notre façon de numéroter des ans). Le roman nous entraîne dans un monde parallèle qui diffère
essentiellement du nôtre par quelques heureuses bifurcations que
malheureusement le notre n’ a pas prises et qui changent radicalement
l’ Histoire.
Dans ce continuum alternatif, le point de divergence
crucial se situe au XIIIe siècle avant notre ère lorsque l'exode des
juifs (à ce propos, récemment un historien israélien nous a expliqué que
la notion de peuple juif était une faribole) échoue au bord de la Mer
rouge (damned ils n’avaient pas Cecil B. De Milles). A la fin du volume
les juifs ne sont qu’une petite secte du moyen orient. De ce fait pas
de royaume d'Israël, pas de Christianisme et pas de déclin de l'Empire
romain... La thèse principale de Silverberg, juif américain, est que le
déclin des romains à pour cause le christianisme et plus largement les
monothéismes. Thèse développée par Gibbon au XVIIIème siècle et que je
fais globalement mienne en y ajoutant le recours à l’esclavage qui a
empêché tout développement technique en raison de ce qu’il apportait
une main d’oeuvre en nombre illimitée et peu coûteuse. C’est la même
fatale erreur qu’à fait l’Europe dans les années 1970 en favorisant à
outrance l’émigration ce qui est la cause principale de son déclin et
signera sa perte. Bien d’autres thèses ont fleuri sur les cause du
déclin de Rome. Elles remplissent des bibliothèques entières. Bon mon maître Jérôme Carcopino, en bon vieux corse
bigot, ne pouvait se résoudre à voir dans le christianisme la cause de
la mort de son cher empire romain, lui accusait le plomb des marmites dans
lesquelles l’empire faisait mijoter son frichti. Le plomb passant dans la
nourriture aurait donné le saturnisme aux vaillantes légions et leur
aurait ramollit le bulbe...
Le défaut principale du livre de
Silverberg est de faire l’impasse sur l’esclavage qui est pourtant un
des grands problèmes de l’empire romain.
Or donc, les juifs n’ont jamais
quitté le royaume des pharaons. Quelques siècles plus tard, un envoyé
spécial de l'Empereur élimine un prophète d'Arabie avant qu'il ait eu
le temps de fonder l'islam. Ce dernier événement, dont personnellement
je regrette chaque jour qu’il ne se soit pas produit, nous vaut la
nouvelle la plus savoureuse du livre. Domitius Cabula, un patricien romain, est
exilé à La Mecque pour avoir lutiné le jeune favori de l’empereur. Dans
ce coin perdu de l’empire, qui est néanmoins un carrefour commercial, il
fait la connaissance d’un riche marchand illuminé, un certain Mahomet
qui prêche à une poignée d’ extravagants une nouvelle religion. Notre
pédéraste banni a immédiatement la prescience que ce Mahomet, qui lui
fait grande impression, est un danger potentiel pour l’empire, avant
que cette religion se propage Cabula fait occire Mahomet. L’idée que
l’islam soit empêché par un pédéraste me ravit particulièrement...
Ainsi, l'Empire a survécu, avec ses dieux auxquels plus personne ne
croit.
Dans cette histoire racontée par Silverberg, les trois religions monothéistes ne se sont pas développées.
Silverberg
qui ne manque pas d’audace, nous fait assister à la désastreuse
tentative des romains pour conquérir les Amériques. La raison principale
de cet échec est que ces benêts d’indiens ont pris comme roi un viking
(ce qui devrait beaucoup plaire à Alain de Benoist) réchappé d’une non
moins calamiteuse expédition et néanmoins scandinave. Le grand homme blond a
inculqué aux indigènes cuivrés les rudiments de la stratégie militaire. Ce qui leur permet de repousser l'envahisseur romain. Tout le livre,
discrètement, nous suggère l’évidente supériorité de l’homme blanc sur
les autres bipèdes. Voilà qui n’est guère politiquement correct. Il est
a parier que sous une autre plume moins sémite, cela aurait causé
quelques remous dans le landerneau des lettres...
Nous assistons aussi
à des guerres sans merci entre Rome et Byzance pour la
suprématie impériale, car curieusement, comme
dans notre monde, l’empire romain c’est scindé en deux, à de nombreuses révolutions de palais et autres
changements de régimes (Monarchie impériale décadente, Terreur
sanglante, puis République vertueuse...).
L'Amérique, jamais
conquise par les romains se développe en parallèle à l'empire. De même, Rome ne
s'attaque jamais sérieusement ni à l'Inde ni à la Chine. l'Empire est
déjà trop grand, trop difficile à gérer et à maintenir uni. Pourtant,
un empereur entreprend de faire le tour de la Terre et y parvient.
Nous
voyons le développement d'une langue "romaine" (italienne) à partir du
latin et un progrès technique un petit peu plus lent maintien de
l'esclavage oblige, que dans notre monde.
Vers l'an 2650 AUC ( Ab
Urbe Condita, soit ''depuis la fondation de la ville''...), qui
correspond à la fin de notre XIXe siècle, le téléphone existe et
l'automobile fait son apparition... A propos du calendrier, pour encore
plus de plaisir de lecture, je conseille aux lecteurs de retrancher des
dates proposées dans "Roma aeterna", 736 ans ( 736 Avant J.C. étant date
traditionnellement admise de la création de Rome, date relevant du
mythe bien sûr et non de l’histoire).
Comme presque tous les auteurs
d’uchronie Silverberg profite du genre pour nous parler de notre
monde. En particulier dans le chapitre “Un avant poste du royaume” dans
lequel un proconsul romain explique à sa maîtresse grecque que Rome est
condamné à sa politique impérialiste, est obligé de gérer le monde et
ceci non par plaisir ou goût de puissance mais par devoir. Si l’on
remplace dans cette diatribe romain par américain, on ne sera pas très
loin des discours tenus durant des années par l’administration Bush
fils... Je rappelle que le livre est sorti en 2003 aux Etats-Unis, il aura fallu une
bonne année à Jean-Marc Chambon pour venir à bout de la traduction de
ce livre qui était très attendu par tous les amateurs d’uchronie et de
Silverberg...
Grand connaisseur de l’Histoire, l'auteur s’inspire
de l’Histoire réelle pour construire son Histoire d’une Rome éternelle.
Le chapitre “Le règne de la terreur”, qui se déroulerait en 1815 selon
notre comptage des années, est un démarquage assez subtile de la folie
meurtrière qui s’empara de Robespierre et consort durant notre
révolution. D’ailleurs comme quasiment toutes les uchronies, Roma
eterna plus elle s’éloigne de son point de divergence, et plus elle se transforme en pastiche de notre réalité.
Ce qui est amusant et
original est, que Silverberg porte à la fois un regard classique sur
l’histoire, ce sont les grands hommes qui la font, tout en semblant
acréditer la notion marxiste de sens de l’histoire!
Silverberg a eu
l’intelligence de choisir ses héros, le narrateur change à chaque
nouvelle qui est séparée de la précédente de plusieurs dizaines
d’années, non parmi les personnages qui font l’Histoire mais il les a
plutôt recruté, sans que cela soit systématique, dans la classe des
témoins privilégiés proches des hautes sphères du pouvoir, ceux comme
il l’écrit, qui << pendant que la plupart d’entre nous dorment,
d’autres, plus futés, refont l’histoire le temps d’une nuit.>>.
Roma aeterna bénéficie d''une
excellente construction littéraire; c'est plus une suite de nouvelles,
écrites en une douzaine d’années, qu’un véritable roman. L'auteur greffe intelligemment des éléments imaginaires sur des
situations historiques réelles, ce qui donne un ensemble crédible. Chacun des
chapitres-nouvelles se situe habilement dans les périodes charnières de
ce continuum parallèle. Le roman est clair et fort bien écrit. Silverberg y développe tout son grand talent de conteur. Il
devrait ravir les amateurs d'histoire antique romancée (ou non). Sans
oublier les joueurs frénétiques de “Civilization”, jeu permettant de
prendre les rênes d’une civilisation pour la faire progresser à travers
les âges, ce roman réveillera bien des échos à ceux qui comme moi se
sont délecté de ces interminables parties, au cours desquelles
quelques décisions peuvent avoir d’incalculables conséquences sur le
déroulement de l’Histoire tout comme dans le roman de Silverberg qui, malgré quelques facilités est une réussite.
Roma eterna, édition : Robert Laffont, Collection : AILLEURS ET DEMAIN, 2004
et aussi Le livre de poche, ISBN 9782253089889, 2009
18 août 2009
Vigiles, journal 1987 de Renaud Camus
Vigiles, le millésime 1987 du journal de Renaud Camus, se déroule pour les trois quart en Italie et, hors une longue incursion en Sicile, principalement à Rome où il réside à la villa Médicis. Je ne sais pas exactement à quel titre, n’ayant pas pu me procurer jusqu’à maintenant le précédent tome du brillant diariste qui se nomme Le journal romain et couvre la période 1985-1986. La réponse à mon interrogation quant à la situation de Renaud Camus dans cette prestigieuse institution doit s’y trouver (cher lecteur je suis acheteur de ce volume qui ne semble pas courir les bouquinistes). Comme presque toujours lorsque l’écrivain est loin de ses pénates, le Camus enthousiaste supplante le camus ronchon. Ainsi presque tout n’y est que légèreté et poses “humoureuse” loin de << la vraie vie, pâteuse à son habitude, cafouilleuse et de trait flou avec ses contingences et ses petites misères, ses prudences, ses longueurs et ses répétitions>> n’a pas encore rattrapé l’auteur. Tout n’y est qu’émerveillement et le plus souvent considérations humoristiques sur les aléas du quotidien. Il faut dire que Rome aide beaucoup à cette badine humeur. Camus définit ainsi sa ville de résidence: << La ville est une lionne amoureuse et lascive, qui rampe et se retourne et prend des poses offertes, aux genoux du chantonneur enchanté.>>. Enchanté il l’est assurément par l’Italie mais beaucoup moins par les tergiversations sexuelles des italiens. Il brosse du tableau de la vie quotidienne à Rome une image bien loin de celle de la “dolce vita” mais plutôt, avec beaucoup d’humour, celle d’une ville où l’on s’ ennuie avec componction.
Monet, Venise
Comme pour les autres tomes de son journal, “Vigiles” procure à son lecteur des satisfactions extrêmement diverses, anecdotes croustillantes, potins mondains, évocations érotiques, critique littéraire (très intéressant sur Combescot et Mathieu Lindon par exemple), tableaux de moeurs (sur entre autres le petit monde de la villa Médicis), lignes savantes sur la musique... et surtout à presque à chaque détour de page le livre se transforme en un guide touristique leste et érudit.
Au fil des pages, j’ai eu le plaisir de constater que Renaud Camus, comme moi, est un adepte raisonnable du psycho morphisme.
Twombly, Leda, 1962
La lecture de “Vigiles” est aisée grâce au style fluide de l’auteur, néanmoins certaines de ses références désarçonnent parfois lorsque l’on ne possède pas son érudition. Si la prolifération des images que de nombreuses lignes font naitre dans l'esprit du lecteur peut est une gène pour le lecteur passif, c'est au contraire un bonheur pour le curieux.
Le saint Jacques de Ribera
Je conseillerais, pour une première lecture, si possible, de la faire non loin d’une bibliothèque, riche en ouvrages d’art et surtout d’une discothèque bien fournie particulièrement en musique de chambre (L’ordinateur branché sur Google sera également bien utile). Le plaisir fait de constant allez et retour entre elles et le livre en décuple le plaisir de lecture que l’on retire. La découverte terminée, l’ouvrage est a emporter pour une deuxième lecture lors d’un voyage en Italie; le voyage n’en aura que plus de couleurs. Le coté “utile” du livre est renforcé par des remarquables index, le premier, habituel, des noms cités, le deuxième des lieux, s’y ajoute cette fois un troisième concernant les lieux spécifiques à Rome. Il n’y manque que des photographies. Il ne reste plus à espérer que Renaud Camus consacre bientôt un de ses “Demeures de l’esprit” à l’Italie.
Giovanni Di Vecchi
Encore plus que dans ses autres écrits il me parait que le grand art pour Renaud Camus soit l'architecture, << De tous les arts c'est certainement l'architecture qui est le plus immédiatement à même de donner du style à l'existence. Je ne pense pas tant aux monument fameux qu'on va religieusement visiter, ni même à la beauté bien ordonnancée des places, de certains quartiers réservés, de quelques villes dans leur ensemble, qu'à l'architecture comme valeur d'usage, cadre de vie..>>. Quelques années plus tard il ira au bout de cette réflexion en achetant le château de Plieux.
Sicile, Selinonte
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Il ne faudrait pas croire que les paragraphes sur l’art ne consistent qu’en de simples descriptions des lieux et des oeuvres. Renaud Camus se pose constamment de nombreuses et variées questions sur l'art, comme celle de sa place dans le monde moderne, parfois au sens premier du terme, du spectateur par rapport au tableau ou au bâtiment observé, où et comment la peinture doit être exposée, encadrée, éclairée... Il s’interroge sur le pourquoi de son goût pour tel ou tel artiste. De sa position dans la hiérarchie des créateurs à la lumière tant de l’histoire que de la géographie. A quelques unes de ces questions, il trouve des réponses ainsi définit-il les conditions de son amour pour une oeuvre: << Le tableau dont vraiment nous pouvons nous dire amoureux, c'est celui que nous désigne à la fois des raisons objectives, son exceptionnelle qualité, le génie du peintre, et d'autre part des motifs dont la critique sérieuse peut mal rendre compte, qui tiennent à notre érotique picturale au sens large, à notre histoire, à nos goûts particuliers.>>.
Velasquez, jardin de la villa Medicis (entrée de la grotte).
Jean Mailhe.
Comme il l’ énonce lui-même, << Mais sans doute n’adhère-t-on jamais au monde d’un écrivain que par deux ou trois angles, quelques malentendus, quelques coïncidences. Pour le reste la sympathie littéraire, comme l’amour, finit toujours par venir buter sur l’irréductible “altérité de l’autre”.>>, le lecteur n’est pas sommé de faire de l’évangile camusien sa religion. Pour ma part si je suis souvent d’accord avec notre diariste, je ne voue pas, loin de là, une exécration semblable à la sienne pour Cremonini, ni le même dédain pour les romans de Rinaldi. Je placerais plus haut dans la hiérarchie artistique Bacon et moins Rauschenberg, Fontana ou Twombly, qui ne sont néanmoins pas rien...
Fontana
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Ce qui m’agace le plus chez Renaud Camus est sa posture de se vouer , en art et en littérature au grand genre, méprisant tout ce qui n’y entre pas tel la bande-dessinée, la chanson, la science-fiction, le roman policier. Cette attitude de recroquevillement sur les valeurs classiques me semble parfaitement petite bourgeoise, ce qui est pourtant pour lui l’horreur absolue. Cette posture à son symétrique, beaucoup plus fréquente et encore plus détestable qui est celle de se targuer de ne lire que de la littérature de genre. Ces gens ont ainsi une perspective totalement faussée sur l’art et surtout sur la vie. Renaud Camus a conscience de ce défaut: << Mais l'instant d'après, comme l'instant d'avant, je me reproche au contraire d'être trop fermé dans mes goûts, trop dur, trop dogmatique, de m'interdire par principes certaines jouissances d'art qui ont leur charme et leur réalité, de me barricader dans des refus appauvrissants.>>.
Yuri Kuper
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La drague tient toujours une place dans ces écrits profus qui semblent vouloir capturer l’écoulement des jours. Le lecteur est ainsi soumis à de curieuses et inattendues ruptures de ton. Par exemple après plusieurs lignes sur Suetone, on trouve cette phrase: <<... Je suis bien content de ses visite, je lui ai léché le cul pendant des heures...>>. Ces carambolages sont un des charmes du journal intime de Renaud Camus.
Joaquim Torres-Garcia
Je suis pourtant un grand lecteur de journaux intimes et néanmoins jamais il ne s’est produit ce que je vis à propos du narrateur de ce journal, donc de Renaud Camus, tout du moins tel qu’il apparaît dans son oeuvre autobiographique, à mesure que je découvre ce journal son auteur m’apparait de plus en plus comme un personnage de roman et ses journaux comme une saga dont on a qu’une envie, c’est d’en connaître la fin (que j'espère en l'occurence la plus lointaine possible). Il me semble que la raison de ce glissement de perception vient du fait de l’incomplétude pour le lecteur du narrateur, qui ne se décrit pas par exemple, qui ne présente pas chaque personnage qui entre dans le champ de son écriture, autant de chose qui apparente le journal et ce journal en particulier, ce qui est le cas dans la quasi totalité des journaux intimes, avec le romanesque. La confusion que je fais, est sans doute entretenue grâce au style beaucoup plus tenu que dans presque tous les journaux que j’ai pus lire; de ce fait il ressemble aux romans les plus “modernes”.
Oliviero Rainaldi
Mais prenant le journal pour une matière romanesque, lisant les tomes en désordre, je suis un peu comme le lecteur du satiricon, essayant de combler les trous. Ainsi je m’étonne, six ans plus tard, de la disparition de D. le compagnon attitré du “Voyage en France" qui n'est évoqué je crois qu'une seule fois dans "Vigiles"...
Le Valentin
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Curieusement, à mon sens, l’auteur, dans “Vigiles”, comme dans les autres volumes de son journal, du moins ceux que j’ai lus, parle peu de son travail d’écrivain, sinon celui qui consiste justement à écrire le journal que l’on est en train de lire. Ce dernier remplit parfaitement l’une des fonctions que Renaud Camus, à propos de Vittorini, assigne à la littérature: << La littérature fait frémir, et moi devant eux, des horizon que je n’ai pas ou mal contemplés. Elle ouvre des chemins, dispose des banc sur des terrasses, soulève le rideau de la fenêtre, dans la dernière maisondu dernier village.>>. 
la villa Medicis
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Il ne faut pas cacher que la fréquentation de ces pages vaut au lecteur quelques exaspérances car l’auteur s’y montre, comme à son habitude, d’une susceptibilité maladive. Je remarque que de nos jour l’ épidémie de susceptibilité aigue a atteint, Renaud Camus en la matière était un précurseur, toutes les couches de la société. Sont contaminées du lascar jusqu’au plus fin érudit en passant par les différents professionnels de la profession... Ce qui me sépare le plus de Renaud Camus est son inappétance aux plaisirs balnéaires.
Dosso Dossi
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Le fait que j’ai particulièrement aimé ce volume ci du journal tient à des considérations des plus subjectives comme celles d’avoir, comme l’auteur, gelé en arpentant Venise ou que notre voiture ce soit retrouvée bloquée dans les ruelles gravissant les pentes de Syracuse. Mais surtout parce que "Vigiles" est avant tout un journal de voyage et qu’un certain nombre d’années, aujourd’hui nous sépare de la date de son écriture. Ainsi mes souvenirs de certains lieux que décrit Renaud Camus se sont déposés dans ma mémoire et y ont pris des couleurs qui les éloignent du réel et les font entrer dans ma légende personnelle.
Le caravage
.
Vehesse sur son excellent site , a consacré de nombreuses lignes aussi utiles que passionnantes au journal de Renaud Camus, lecture indispensable pour tous les “camusien” . Il a cette illumination qui me semble résumer l’entreprise du diariste: << Soudain, je compris que l’écriture du journal donnait une forme à la vie. Ce retournement fut à mes yeux extraordinaire, il me semblait que le fil des heures était la glaise, et le journal les pouces qui donnaient la forme... le journal, c’était la forme, la syntaxe, la discipline>>.
Serodine
Renaud Camus, Vigiles, journal 1987, éditions P.O.L., 1989.
30 juillet 2009
HOTEL DE DREAM d’Edmund White (mise à jour)
Avec
Hôtel de dream Edmund White renoue avec la veine historique qu’il avait
déjà explorée avec Fanny. Il abandonne donc son sujet de prédilection,
lui-même, pour nous faire revivre un épisode de la vie de Stephen
Crane, écrivain du début du XXème siècle, célèbre en son temps, il
était alors l’auteur le mieux payé, vingt livres pour mille mots, mais
assez oublié dans nos contrées de nos jours. Est-ce parce qu’ Edmund
White aurait épuisé son histoire personnelle que son intérêt pour les
vies des autres augmente? Dans Fanny (2003), il a écrit une biographie
d'une abolitionniste du dix-neuvième-siècle et d’une des premières
féministes, Fanny Wright. Dans Hôtel de dream nous faisons connaissance
avec Stephen Crane alors qu’il se meurt de tuberculose dans l’humide
campagne anglaise. Dans son lit d’agonie l’écrivain, se remémore ce qui
lui parait à posteriori, la plus extraordinaire rencontre de sa courte
vie, pourtant aventureuse, celle d’Elliot, un jeune prostitué de 15 ans
dans une rue de Manhattan par une froide journée d’hiver. Le livre est
un constant va et vient entre le présent très précaire de l’écrivain et
un passé récent de compagnonnage avec cet adolescent qui l’attira.
Stephen Crane est soigné par sa compagne Cora, une ancienne prostituée
et tenancière d’un bordel appelé Hôtel de Dream. Cette dernière
entraîne son ami mourant dans un long périple vers la forêt noire
allemande où est une clinique dont la thérapie pourrait améliorer
l’état de Crane. Durant ce pénible exode, éclairé par les visites
d’Henry James et de Conrad, l’écrivain lui dicte, chapitre par
chapitre, ce qu’il sait être son dernier roman, Le Garçon maquillé.
Nous avons donc la construction classique du roman dans le roman qui
par le thème, ses protagonistes et sa progression n’est pas sans
rappeler Le livre de John de Braudeau (éditions Gallimard)... Le héros
du Garçon maquillé est Elliot qui vit de prostitution dans les rues de
New-York quand il rencontre un banquier, Theodore Koch, un homme mariè
mais qui est foudroyé par la beauté du garçon. Cette passion dévorante
anéantira aussi bien la fortune de l’un que l’existence de l’autre...
Il est amusant de noter que White décrit Koch, trop gros, sans attrait
physique, comme il se voit dans ses mémoires...
L’apparition d’Henry
James dans un roman historique ne manque pas de sel lorsque l’on sait
qu’il détestait ce genre. Ce qui inquiétait James n'était pas la
capacité d’un écrivain à récupérer le bric-à-brac du quotidien d’une
époque, dans Hotel de dream, les corsets, les fiacres et les lumières
du gaz... Beaucoup plus difficile est d’ imaginer, pensait-il avec
raison, ce qui est absent du passé par rapport au présent de l’auteur
qui écrit le roman historique, particulièrement les contenus des vies
intérieures de ceux qui ont vécu dans des antérieures et les
connaissances qui les nourrissaient telles les prétentions médicales et
scientifiques d’un temps qui prenaient alors pour ces explications
comme immuables, comme nous prenons aujourd’hui notre savoir comme
intangible... Sur ce point White a échoué à recréer un paysage mental
de nos ancêtres qui ne serait pas borné par les poteaux frontières du
Freudisme... Cet exercice est il est vrai particulièrement difficile
pour un homme comme White qui a baigné dès son plus jeune âge dans la
psychanalyse.
Comme toujours chez White, le récit est émaillé de portraits cursifs
comme celui-ci: << Comme M James et Stevie étaient différents,
songeait-elle, James ne faisait rien, n’avait aucun passe temps, il
était occupé qu’à écrire et à contempler la vie dans le miroir biseauté
d’un esprit qui en décomposait les couleurs en les obscurcissant.
Stevie était un homme d’action. Il était intrépide à la guerre, de
l’avis général, et il aimait boire et courtiser les femmes...>>.
Comme on le voit les considérations sur la création littéraire ne sont
pas absentes de ces portraits.
Edmund White nous dépeint Crane comme
un Jacques London, un Joseph Kessel que la phtisie aurait empêché de
s’accomplir, un écrivain-journaliste baroudeur, dont la singularité est
mis en lumière par la rencontre avec Henry James, confit de conventions
et “pédéraste comme un lampadaire” qui apparaît ici comme un maître de
la répression, et surtout de l’autorépression sexuelle. Néanmoins James
a accepté, dans le roman comme dans la réalité, de fréquenter, ce qui
n’était pas rien à l’époque, le couple illégitime que formait Crane
avec Cora qui vivait avec son grand écrivain mais n’était pas marié
avec lui. Une attitude qui montre que James n’était pas autant sous la
coupe des traditions de la bonne société victorienne comme le suggère
le roman. Il faut ajouter que Cora n’était pas qu’une ancienne putain
mais aussi sans doute la première femme journaliste correspondant de
guerre.


Au
début, Hôtel de Dream ressemble à une simple et franche tentative
d'imaginer les derniers jours de la vie de Stephen Crane, l'ami et le
voisin de James, l'auteur de La conquête du courage (1895) et de
l'hôtel bleu (1899), dont la vie météorique a fini à l'âge 28 dans un
sanatorium de la forêt noire. Mais White, qui a écrit surtout des
livres sur son propre “âge d'or” en tant que gay, a bien d'autres
choses derrière la tête que de recréer le milieu des années 1890 de
Crane. Pour White, la « vraie chose » est le sexe, et Crane est surtout
son véhicule pour nous faire visiter les problématiques sexuelles et
amoureuses de cette époque.
On peut s’étonner du choix de Crane, par
White comme guide dans cette excursion du New York gay de la fin du
XIXème siècle. Alors que Crane représente le parangon de l’auteur
hétérosexuel, voué aux prostituées. Son premier roman, Maggie : Une
fille des rues (1893), est une tentative précoce d'imaginer la chute
d'une fille naïve aux mains de maquereaux et de sadiques. On voit que
Le garçon maquillé est un peu la version gay de ce livre...
Comme il
l’indique dans son utile postface Edmund White s’est inspiré, pour
écrire son livre, du premier biographe ami et contemporain de Crane,
Thomas Beer ainsi que du récit du critique new-yorkais, lui aussi ami
de l’écrivain, James Gibbons Huneker. Beer a affirmé, sous l'autorité
de James Huneker, que Crane avait été par le passé sollicité par « un
garçon peint » rencontré au sud de Broadway. Il se serait renseigné
auprès du garçon sur le milieu homosexuel new-yorkais. il aurait
commencé ensuite, riche de ses informations, un roman dont le héros
aurait été un jeune garçon prostitué. Le roman se serait appelé Fleur
d'asphalte. Mais on n’a retrouvé aucune trace de cet écrit.
Malheureusement, il s'avère que Beer était lui même plus romancier
qu’historien. On sait aujourd’hui qu’il a forgé un certains nombre de
documents, y compris des lettres prétendues avoir été écrites par
Crane! D’ailleurs dans la postface White écrit qu’il n’est pas dupe du
récit de Beer et d’Huneker, << Le curieux destin de Crane a voulu
que que deux des premiers biographe à écrire à son sujet aient été des
fabulateurs de grande envergure>>...
Voyons ce qu’écrit sur Crane, Marc Sapporta dans sa précieuse
histoire du roman américain ( Idées-Gallimard, 1976): << Crane
est l’un de ses enfants prodiges de la littérature, l’un de ces
créateurs qui brusquement apparu écrivent en quelques années une œuvre
décisive et meurent bientôt littéralement consumés par leur propre
flamme. “La conquête du courage” annonce un réalisme à deux voies. Dans
la première l’auteur utilise les documents qu’ il a réunis en qualité
de journaliste new-yorkais... La destinée de Maggie vouée à la
déchéance par une fatalité sociale inéluctable se place dans la ligne
directe de “Nana” et de ‘L’assommoir qui pénètre en Amérique dés
1979... La notoriété vient avec “La conquête du courage”... Le paradoxe
est que Stephen Crane n’avait jamais vu le feu (Crane n’avait même
jamais fait un service militaire). Il avait surtout mis à contribution
les connaissances de son frère William et utilisé nombre de récits de
vétérans de la guerre de Sécession... La deuxième consiste à transposer
ses expériences. Crane est soucieux de confirmer par l’expérience vécue
ses prémonitions de romancier. Il se trouve bientôt sur les champs de
bataille de Cuba et des Balkans... Son conte le plus célèbre, “Le
bateau ouvert” (1898) évoque avec un souci de vérisme les suites de son
naufrage au large de Cuba... Stephen Crane devait d’ailleurs mourir
prématurément des suites de son immersion prolongée... Il a illustré
parfaitement le rapport entre la genèse du réalisme et la guerre, comme
Zola avec “La débâcle”, comme Tolstoi avec “Les récits de
Sébastopol...>>.
Dans son Que sais-je? n° 407 La littérature
américaine (Presses universitaires de France, 1973), Jacques-Fernand
Cahen est encore plus laudateur: <<Le véritable précurseur des
écrivains modernes est Stephen Crane, qui composa ses deux plus
importants romans à vingt-deux et vingt-trois ans... Véritablement
doué, il avait atteint seul, sans influence et du premier coup, la
maîtrise d’une manière originale devenue presque classique depuis:
récit nu et précis, ironie sèche et cachée pleine de sous-entendus qui
sont comme des coups de sonde... Le style tranchant et clair comme d’un
simple compte rendu, est illuminé parfois d’images d’une beauté
d’autant plus saisissante qu’elles sont plus rares et plus concises...
La conquête du courage a une composition souvent un peu confuse. Les
scènes se succèdent comme des feuillets d’album tournés trop vite...
Dans certaines courtes nouvelles au contraire, et particulièrement dans
“The open boat” Crane atteint une sorte de perfection... Stephen Crane,
jeune homme à l’ame sans illusion d’un vieillard, est plus proche des
Fitzgerald et Passos de l’après première grande guerre que de sa propre
génération... Comme écrivain, Crane était naturaliste par nature, par
distinction, par dégoût du romantique; il l’eût été sans Howells et
sans Zola, qu’il n’avait peut-être pas lu.>>
L’un
des premiers plaisirs que procurent Hôtel de dream est celui de nous
plonger dans le New-York 1900 des invertis, bien loin du New-York gay
d’aujourd’hui que fréquente l’auteur et surtout de nous montrer comment
cette frange de la population était alors rejetée par le reste de la
société. On sent qu’Edmund White s’est documenté avec sérieux et a tiré
un grand profit de la lecture des travaux de George Chauncey et de son
livre Le Gay New-York 1890 à 1940 (éditions Fayard). Mais au delà de
cette immédiate découverte nous apercevons deux thèmes plus secrets
qu’Edmund White traite avec beaucoup de tact et de vérité; tout d’abord
dans le livre dicté, Le garçon maquillé, la passion d’un homme mûr pour
un adolescent, dépeinte comme une drogue aussi addictive que
dévastatrice pour l’ainé. Puis dans les interstices de l’ouvrage
imaginaire, qui prend de plus en plus de place à mesure qu’avance le
livre, au total Le garçon maquillé représente la moitié des pages
d’Hotel de dream, les rapports qu’un grand malade entretient avec son
entourage bien portant. Nul doute que White n’a eu qu’à puiser dans les
choses vues au long de sa vie pour nourrir ces deux pans de sa fiction.
La mort de Crane, rendu exsangue par la tuberculose, doit avoir rappelé
à White les morts émaciés d'amis et d'amants victime du SIDA.
Le
constant va et vient entre les souvenirs de Crane pour le véritable
Elliott et celui du roman qu’il dicte à Cora est un instantané sur le
glissement de la vérité à la fiction dans la création littéraire.
Si
par hasard ces lignes rencontrent des anglophones férus à la fois de
Crane et de White, je serais heureux qu’ils m’indiquent si dans les
passages censées être des chapitres du Garçon maquillé, donc écrit par
Crane, Edmund White pastiche Stephen Crane. Très habilement White fait
dire à Cora s’adressant à Crane à propos du Garçon maquillé: <<
Il n’est pas vraiment dans votre veine, ». Comme pour d’avance
désamorcer les critiques qui pourraient comparer Le garçon maquillé aux
livres de Crane... Je regrette pour ma part que White dans le final du
Garçon maquillé se soit laisser aller au mélodrame, transformant sa
fiction gigogne en “un mystère de New York” qui a plus à voir avec Paul
Féval, Eugène Sue ou encore Dickens qu’avec Henry James. Je
comprendrais que l’on puisse sur ce dernier point penser tout le
contraire car ce mélo est bien “raccord” avec la littérature
contemporaine de cette fiction. Si je ne peux juger de l’imitation du
style de Crane par White, en revanche et cela est le défaut principal
du livre, il est évident que Crane n’aurait pas pu écrire certaines
considérations mis dans la bouche du banquier amoureux de l’adolescent
sur les rapports d’Elliot et de son père qui sont des réflexions
typiquement post-freudiennes... en 1895, parfaitement anachroniques
dans le récit. Qui connaît bien l’oeuvre de White y retrouve le
commerce conflictuel qu’il a entretenus avec son propre père... dans
les années 50.
Si l’on cherche une équivalence dans les lettres
française à ce roman historique, il faut bien dire que l’on est passé
chez Edmund White de Proust au Roger Peyrefitte de L’éxilé de Capri
(éditions Flammarion). Qu’on ne se méprenne pas sous ma plume c’est un
repli mais non une dégringolade car l’auteur des Amitiés particulières
ne mérite pas l’opprobre dans lequel il est tombé. On peut néanmoins
regretter la veine autofictionnelle chez White qui nous a donné ce chef
d’oeuvre proustien qu’est La symphonie des adieux (éditions 10-18).
.

Le romancier et poète américain Stephen Crane et sa femme Cora Crane ont habité ce manoir en 1899 et 1900. Ils y ont donné une grande fête de plusieurs jours pour la nouvelle année 1900. Ils y ont reçu la visite d'Henry James, venu de Rye en voisin, et de Joseph Conrad. (photo et légende Renaud Camus)
08 juillet 2009
Pour se souvenir de Pol Vandromme
Les lettres françaises ont perdu un de leurs plus grands serviteurs en la personne de Pol Vandrome qui est décédé le 28 mai (je ne l'ai appris qu'hier) à Loverval en Belgique son pays natal. Peut être êtes vous nombreux à méconnaitre ce grand critique. Il faut dire que ses sains goûts n'étaient guère partagés par nomenclatura de la culture française. Ce belge amoureux des lettres françaises entretenait un rapport compliqué avec son pays << de crémiers d'arrière-boutique et d'actionnaires frileux >> était néanmoins un grand chantre des artistes belges. Il fut le premier en 1959 à se pencher sérieusement sur le monde de Tintin et de son créateur. Il a aussi écrit sur Jacques Brel (Brel ou l'exil au Far West) et sur Simenon dans un essais très critique paru à l'Age d'homme. Mais la plus grande partie des cinquante livres qu'il a publiés ont été consacré à la littérature française. Il se positionnait contre Victor Hugo qu'il définissait comme la <<gauche sentimentale>> et se revendiquait proche d'Alexandre Dumas qu'il assimilait à << la droite songeuse et cabriolante>>; ce qui l'amena à promouvoir Roger Nimier, avec lequel il fut très proche et aussi Paul Morand, Jean Giono, Anouilh, Marcel Aymé, qu'il adorait, Jacques Perret, Jacques Laurent, Antoine Blondin, Michel Déon. Il n'avait pas peur de dire son admiration et ses sympathies pour Céline, Léon Daudet ou Brasillach. On comprend qu'avec cette liberté affichée on avait peu de chance de le lire dans la presse française ou de l'entendre sur France-Culture, inféodés à la doxa du pré à penser progressiste...

