14 mai 2008
La chambre de Giovanni de James Baldwin

Curieusement je n’avais jamais lu le roman le plus gay d’un de mes écrivains préférés, James Baldwin, peut être parce que à l’époque où je découvrais le grand écrivain américain, au début des années 70, “La chambre de Giovanni” était difficilement trouvable. Chronologiquement, il date de 1956, ce court roman, est un des premiers textes de Baldwin et précède les deux chef d’oeuvre du romancier, “Un autre pays” (1962) et “L’homme qui meurt” (1968), comme de ses grands livres politiques tel “La prochaine fois le feu”, mais il est postérieur aux premières nouvelles qui composent “Face à l’homme blanc”. Autant de livres édités par Gallimard, alors que ” La Chambre de Giovanni” est paru chez Rivage.
Mais avant d’aller plus loin il me semble indispensable de revenir sur la personnalité de James Baldwin. Il est né en 1924, Premier de neuf enfants et enfant illégitime, Il ne rencontra jamais son père biologique et n’a même sans doute jamais connu son identité. James Baldwin est élevé par son beau-père pasteur fondamentaliste et prédicateur. Il grandit dans les rue de Harlem. Alors que son père s’opposait à ses aspirations littéraires, Baldwin trouva du soutien auprès d’un professeur ainsi qu’auprès du maire de New York, Fiorello H. LaGuardia. A l’âge de 14 ans, il devint prêcheur dans une église pentecôtiste de Harlem. Après avoir obtenu son diplôme de fin d’études au lycée DeWitt Clinton dans le Bronx, il s'est installé dans Greenwich Village où Il commence à écrire. Il gagne un prix littéraire pour ses articles. Ce qui lui permet de quitter les Etats Unis, dégoûté par leur injustice raciale. Il s'installer à Paris où il vit dans la pauvreté. Il y retrouve d’autres exilés noirs américains comme Chester Himes et Richard wright, son mentor en littérature. Il publie son premier roman, “Les élus du seigneur”, partiellement autobiographique, en 1953. En 1957, il retourne aux Etats-Unis pour participer au Civil Right' s Movement aux côtés de Martin Luther King et Malcolm X. Il publie son essai sur les relations raciales, 'Nobody Knows my Name', en 1961 suivi de son grand roman 'Another Country (Un autre pays) et en 1962, et de son essai 'The Fire Next Time (La prochaine fois le feu), considéré comme l'un des plus brillants essais sur l'histoire de la protestation des Noirs, lui attirant une large audience. Il y prédit une explosion de violence à travers le pays si les Blancs ne changent pas d'attitudes envers la population noire. James Baldwin a également écrit deux pièces de théâtre, 'The Amen Corner' (1955) et 'Blues for Mister Charlie' (1964). D’autres romans suivront “L’homme qui meurt”, “Harlem quartet” ... Il meurt d’un cancer le1 er décembre 1987 à Saint-Paul de Vence.
James Baldwin à l'époque de l'écriture de la chambre de giovanni
L’homosexualité est un des thèmes récurrent dans son œuvre. Pour Baldwin l’Amérique est une famille déchirée, la haine du noir se nourrit de la psychosexualité tourmentée héritée du puritanisme dans lequel le noir est objet de rejet mais aussi de désir. Sa nouvelle “A la rencontre de l’homme blanc” est emblématique de la vision des relations humaines qu’a Baldwin. On y voit un homme noir qui est lynché à la fois à cause d’un désir homosexuel inavouable de l’homme blanc qui en même temps considère le noir comme son rival sexuel par sa supposée grande virilité.
On peut considérer James Baldwin comme étant l’écrivain qui a le plus influencé Toni Morrison.
“La chambre de Giovanni” présente un intérêt spécial pour le lecteur français et en particulier parisien puisqu’il se passe dans le Paris de la quatrième république ce qui est le cas aussi, mais pour une partie seulement, d’”Un autre pays” pour lequel on a parfois le sentiment que “La chambre de Giovanni” a servi d’ esquisse. A ce propos quelques erreurs de détail montrent que le livre n’a pas écrit par un français, géographiques la rue Bonaparte ne relie pas la Seine à Montparnasse, passée le boulevard Saint Germain, elle devient la rue de Rennes, sociologique, il est fort improbable que le galetas de Giovanni possède le téléphone au milieu des années cinquante alors que bien des bourgeois ne parvenaient pas à l’obtenir! Mais ce ne sont là que vétilles car l’ouvrage ressuscite remarquablement cette époque.
Le livre dissèque, en une suite de retours en arrière, l’histoire d’amour en deux hommes au milieu de la vingtaine, David un américain qui est en France pour se fuir et Giovanni un émigré italien, tous deux vivent d’expédients dans le monde faisandé du Saint Germain post existentialiste. Quand ils se rencontre David est seule à Paris, la femme qu’il croit aimer, Hella est parti faire une escapade en Espagne pour réfléchir à leur possible avenir commun. Dans les toutes premières pages du roman on apprend que Hella est repartie en Amérique et que Giovanni va être guillotiné. Les 200 pages de “La chambre de Giovanni” nous apprendront comment ils en sont arrivé là. Le roman nous entraîne dans un monde à la Modiano, avec à la fois plus de psychologie et une syntaxe moins maigre. Plus que sur l’amour homosexuel, “La chambre de Giovanni” est un roman sur la honte de soi et sur l’incapacité de reconnaître ce que l’on est, dans le cas du narrateur de cette histoire, qui la raconte à la première personne, celle d’être homosexuel. On peut même dire David a une sorte d’homophobie intérieure. En cela, et pas seulement par son décor, ce livre me parait daté, mais peut être suis-je dans l’erreur, aveuglé par la permissivité, un peu en toc, urbaine.
Si ce livre est modianesque c’est par son décor avec ses cafés désuets et un peu minables qui n’avaient alors pas vraiment changés depuis Zola mais qui ont totalement disparu depuis. C’est aussi par ses personnages interlopes. Mais à la différence de Modiano, qui n’ a toujours fait que frôler le monde homosexuel avec une certaine fascination mais n’osant pas y entrer, sans doute parce qu’il “n’en est pas”, Baldwin met lui son livre au cœur de ce milieu. Aujourd’hui, le roman apparaît aussi comme une sorte de reportage d’un certain monde homosexuel parisien des années cinquante, ce que ne pouvait pas, bien sûr, imaginer d’autant que l’on ressent un certain dégout, une certaine volonté de distanciation de la part de Baldwin envers ce monde. Sans doute parce qu’à l’époque où il écrivait ‘La chambre de Giovanni”, lui aussi avait du mal à accepter sa sexualité. David comme presque tous les héros de Baldwin est un looser mais sa particularité est que c’est un médiocre avec lequel le lecteur a beaucoup de mal à entrer en empathie. L’autre particularité de David par rapport aux autres personnages principaux de l’écrivain est qu’il est blanc. On peut penser que cela a été une manière pour Baldwin de se mettre à distance de son homosexualité.
La lecture est de l’ouvrage est pénible par le dénie au bonheur possible d’un homosexuel. Voici un exemple significatif de son ton: <<C’est une question banale, mais l’ennui avec la vie, c’est qu’il est si banal de vivre. Tout le monde, en fin de compte, suit la même route sombre (et la route a une façon d’être à son plus sombre, à son plus traître, losqu’elle semble la plus claire) et il est vrai que personne ne reste dans le jardin d’Eden. Évidemment le jardin de Jacques n’était pas le même que celui de Giovanni. Le jardin de Jacques était peuplé de footballeurs et celui de Giovanni était peuplé de jeunes filles mais, finalement, ça ne parait pas avoir une grande différence. Peut être que tout le monde a un jardin d’Eden, je ne sais pas; mais on a à peine le temps de l’entrevoir avant que surgisse l’épée flamboyante. Peut être que le seul choix que la vie nous laisse est de garder le souvenir du jardin ou de l’oublier...>>.
“La chambre de Giovanni” est particulièrement cruel pour les vieux invertis qui ne sont décrits que comme de pauvres hères ridicules qui ne peuvent qu’acheter les faveurs d’une jeunesse qui les méprise et les exploite.
La chambre de Giovanni n’est ni le plus grand livre de son auteur ni le plus agréable à lire mais il est un témoignage poignant de la difficulté intérieure à vivre son homosexualité, il y a seulement cinquante ans.
14 avril 2008
Le livre de poche
Ecrivant l'article sur "La paix des dupes", j'ai éprouvé le besoin de vérifier l'orthographe du nom de l'auteur du "Poisson chinois". Encore plus que l'orthographe des noms communs celui des noms propres me plonge dans une abyssale perplexité. Je me souvenais parfaitement dans quelle édition je possédais ce roman, "Le livre de poche".
Je descendis donc un étage pour trouver le meuble dévolu à cette collection. La contemplation de ces nombreux volumes, pour la plupart achetés il y a très longtemps et pour les premiers d'entre eux offerts par mon grand-père lors de nos promenades au "Prisunic" qui venait d'ouvrir, il a fermé il y a déjà de nombreuses années, dans notre ville de banlieue qui n'avait rien à voir, et c'est toujours le cas, avec ce que l'on désigne sous ce vocable de nos jours, me plongea dans une remémoration douce amère. Ces petits parallélépipèdes de carton et de papier m'ont causé tellement de bonheur soit allongé sur le vieux canapé défoncé du salon de la maison familiale, soit sur les chaises de pont inconfortables faites d'une grosse toile aux rayures parallèles et multicolores que le soleil avait décolorée par endroit, soit encore à plat ventre sur la plage au sable blond et dur dont les grains, toujours sensibles à l'appel du vent, s' immisçaient entre chaque page, si bien que plus de quarante ans après, lorsque l'on ouvre de nouveau un de ces petits volumes, il n'est pas rare de voir du sable s'en échapper. Ce doit être vers ma onzième année que je découvris un tourniquet, dans le magasin déjà cité, ou ces livres au couvertures illustrées étaient disposés. Cet objet chromé fut bientôt pour moi tout à la fois une sorte de totem, un arbre à savoir et un mas de cocagne. Ses fruits remplacèrent très vite dans ma quête, les romans des aventures de Bob Morane qui faisaient jusque alors les délices de mes dimanches aprés-midi.Compulsant les titres de ces livres lus dans m'a jeunesse, je m'aperçus que probablement bien peu de garçons ayant l'âge aujourd'hui que j'avais alors devaient avoir de telles lectures... Cette réflection m'attrista sans que je puisse en trouver la raison.
13 avril 2008
La paix des dupes de Philip Kerr
En matière de roman d’espionnage je suis resté de la vieille école autant dire que je m’intéresse peu aux histoires de barbus mais fais toujours mon miel des histoires méandriques de la guerre froide, avec ce maître incontesté qu’est John Le Carré tout du moins avant qu’il tombe dans un tier-mondisme-écolo-obscurantiste, plus rarement je m’ aventure du coté de la deuxième guerre mondiale avec une tendresse pour les classiques du genre que sont les romans d’Eric Ambler et de Jean Bommart.
Je n’avais encore rien lu de Philip Kerr , romancier anglais spécialisé apparemment dans les intrigues policières situées dans l’Allemagne nazi, avant d’ouvrir La paix des dupes (éditions Le Masque). Je vous le dit tout de suite j’espère que ce premier livre sera suivi de nombreux autres dans ma bibliothèque si tous les livre de cet auteur ont la qualité de celui-là.
Dans “La paix des dupes” nous sommes en 1943 et nous suivons deux espions de haut vol intimes de leur chef d’état respectif d’une part le professeur Willard Mayer, philosophe de renom et néanmoins ponte de l’OSS (l’ ancètre de la CIA) et à la fois d’origine juive et allemande et d’autre part Schellenberg, général allemand très peu nazi responsable du contre espionnage. Schellenberg pour sauver l’Allemagne, déjà en fort mauvaise posture en cette fin 1943 à imaginer le plan machiavélique de tuer les trois grands, Roosevelt, Churchill et Staline lors de leur rencontre au sommet à Téhéran. Plan que Mayer va tenter de faire échouer.
Les deux héros de Philip Kerr, pas très héroïques (quoique vers la fin du volume Mayer nous prend un petit air de Jack Bauer) souvent ils ont quelque chose du désabusé d’un Marlowe. Le roman est d’ailleurs très proche de la tradition du polar “hard boiled” américain, dans lequel un homme est en prise avec un monde bancal, essayant de sauver quelques miettes de dignité et d'honnêteté alors que tout le reste s'effondre, inexorablement.
Ne comptez pas sur moi pour vous dire si ce roman est une uchronie, ou plus exactement le point de départ d’une formidable uchronie, dans le cas où Schellenberg et ses sbires réussissent ou si dans le livre le plan échoue et devient un roman à la Dumas brodant sur les marges de l’histoire.
En espérant que le suspense vous conduira sans retard à acheter ce livre épatant que l’on ne peut pas lâcher après la lecture de la première page malgré un début un peu lent inhérent au genre.
Au delà du plaisir enfantin de connaître la suite “La paix des dupes” nous rappelle la complexité des choses en brouillant le manichéisme qui est de rigueur lorsque l’on envisage cette période de notre histoire.
Ce qui me rend d’ emblée Kerr sympathique c’est sont anti soviétisme primaire attitude qui aujourd’hui se fait rare ce que je regrette tous les jour. Ce n’est pas que l’on sente chez cet homme une grande idée du nazisme, du colonialisme ni même des démocraties occidentales. Pas plus qu’un amour immodéré des anglais, des américains, des allemands, des polonais des égyptiens ou des iraniens autant de peuples qui traversent le livre. Notre distingué plumitif aime peut être les esquimaux ou les natifs de Bornéo mais comme ils n’ ont joué qu’ un rôle modeste durant la seconde guerre mondiale, il n’en parle pas...
Il n’en demeure pas moins que ce livre, qui a demandé une connaissance parfaites des arcanes de la seconde guerre mondiale peut déplaire. Tout d’abord par le style qui fait que la progression dramatique est presque exclusivement due aux dialogues, mais dans ce cas ce lecteur qui sera gêné par ce mode de narration sera allergique à quatre vingt quinze pour cent de la littérature anglo-saxonne contemporaine... Plus sérieusement il peut avoir un peu de mal à entrer dans l’intimité d’Hitler, Himmler et consort qui perdent ainsi leur statut de monstre pour devenir des hommes presque ordinaires. L’auteur lui même semble avoir éprouvé quelques malaises à cette fréquentation car à partir de la seconde partie du roman Willard Mayer est beaucoup plus présent que Schellenberg. Ce qui déséquilibre ce qui me semblait être le projet initial de Kerr.
Je crois vous l’avoir déjà dit précédemment, j’ai toujours un grand plaisir, un peu snob je l’avoue, à découvrir aux détours des pages d’un livre quelqu’un que j’ai croisé dans “la vraie vie”. Je dois dire que je ne m’y attendais pas dans un tel roman, et voici que surgit entre deux péripéties sanglantes et historiques, Enoch Powell que j’avais eu l’insigne honneur de rencontrer lorsqu’il briguait la place de leader des torys; mais il fut battu par Thatcher. Je songe que si les choses avaient tourné autrement l’East end londonien serait moins coloré et qu’ ainsi il n’y aurait pas eu l’ attentat qui a endeuillé Londres... Ah quand le virus de l’uchronie vous tient...
“La paix des dupes” n’est pas seulement un divertissement haletant il a aussi le grand mérite d’humaniser cette période en donnant chair aux grands de ce monde (et aux petits). Il met en évidence aussi que les deux camps en présence étaient loin d’être homogènes et que même dans les grandes pages de l’histoire presque tous les hommes, grands et petits, songent surtout à jouer leurs cartes personnelles.
28 mars 2008
Color

La paruton de “Color” va me permettre d’introduire dans mon blog l’objet manga et plus spécifiquement yaoi, qui curieusement, n’y avait pas encore pénétré.
Ce manga est une rareté sous notre latitude, un manga Yaoi. Pour le béotien qui se serait égaré dans ce lieu, je me sens dans l’obligation de définir ce qu’est un manga yaoi. C’est une bande dessinée venue du japon nous racontant une histoire dans laquelle des garçons se papouillent. Il peut prendre aussi la forme d’un dessin animé. Le yaoi est un sous genre du shôjo ces derniers sont les mangas destinés plus particulièrement aux adolescentes. Car, ce qui ne saute pas aux yeux en France, ces bandes dessinées ont pour première cible des jeunes filles et leurs auteurs sont presque toujours des femmes.
Avant toute chose évacuons la question du dessin et de la mise en page qui dans Color sont archétypaux du shôjo standard. Les personnages évoluent devant des décors souvent réduits aux seuls supports physiques des actants et aux objets indispensables aux péripéties du scénario. Les volumes et l’éclairage sont transcrits par des jeux parcimonieux de trames. La case et la page sont ainsi à dominante plus blanche que noire.
Comparé aux pages des bandes dessinées franco-belges les mangas comportes beaucoup moins de cases par page, pas seulement en raison de leur format, plus petit, mais aussi par le fait que l’alternance de grandes cases et de petits dessins dynamise le récit; la forme et la taille de la case sont partie intégrante du découpage de celui-ci.
Le prétexte pour la rencontre des deux héros est plaisant. Il sont tout deux collégiens, peintres à leurs heures perdues; lors d’une exposition de jeunes artistes, organisée par un jeune homme gay et aisé, propriétaire d’une galerie, ils montrent chacun une oeuvre qui porte le même titre, color; les toiles sont si semblables qu’on les accroche l’une près de l’autre; surpris par leur proximité artistique, après quelques péripéties convenues, les deux jeunes artistes se lient d’amitié.
L’auteur à la bonne idée de ne jamais nous montrer les fameuses oeuvres. Il y a de l’humour dans cette modeste mise en abyme, des tableaux dans un manga, qui plus est intitulé le volume “color” alors que le livre est dessiné entièrement en noir et blanc!
Nos deux tendrons fileront le parfait amour durant toutes leurs années de lycée. Mais comme on le lit dans une des bulles << Le temps passe>> et dans une autre << la réalité ne fait pas de cadeaux>>. Je ne m’avancerais pas plus loin dans le descriptif du récit pour ne pas déflorer l’intrigue sentimentale...
En ce qui me concerne un des grands intérêts du yaoi, et de bien des mangas en général, est la confrontation de son monde édulcoré, régit par des canons artistiques et économiques extrêmement contraignants pour les auteurs, et du message sociale que ces derniers essaient néanmoins de faire passer, comme en contrebande.
Le yaoi répond à de quasi invariants. “Color” en est un bon exemple.
Le premier est que, comme la grande majorité des mangas, il se déroule dans le milieu du collège et du lycée. J’avancerais l’explication de la fascination des japonais pour leurs années de formation en ce qu’elles sont celles où l’individu a le plus de liberté (très relative) dans la société japonaise, même s’il y a évolution mais “color” a été dessiné en 1999 par Eiki Eiki sur un scénario de Taishi Zaou.

Tarzan par Hogarth Alex Raymond
Autre trait commun au genre, les protagonistes sont tous donc des adolescents ou/et de jeunes hommes; ce qui induit déjà une esthétique mais en plus ils ont toujours la même silhouette longiligne au corps maigre et mou à la fois, dont les muscles ne sont que peu dessinés. Le héros type du yaoi est physiquement l’anti super héros américain. Apparemment les dessins d’Alex Raymond ou de Hogarth ne sont pas arrivés au Japon et les cours de dessin anatomique ne doivent pas être les plus suivis par les mangakas de shôjo!

personnages de shônen
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Il n’en va pas de même pour les auteurs de Shônen (manga pensés pour un public de jeunes garçons, lu au Japon à partir du collège) qui eux on du voir trop souvent Rambo et Bruce Lee sur leur petit écran... Seul les héros des seinens (mangas pour adultes) ont en général un dessin réaliste, mais pas toujours, voir les chef d’oeuvre de Tezuka.
Dans le yaoi les garçons possèdent des traits androgynes qu’ accentuent de curieuses coiffures, les cheveux longs et catogans sont fréquents. En outre, comme dans tout les mangas, les traits européens, ou supposés tels, y sont accentués, grands yeux, nez et mentons pointus...
Certaine conventions graphiques propre à cette littérature dessinée sont utiles à connaître pour bien pénétrer dans les histoires; comme celle de voir apparaître des fleurs dans les moments de tendresse entre deux personnages. 
Les “adultes” quand ils ne sont plus jeunes, donc plus désirables selon les canons du yaoi, n’interviennent dans le scénario (ils sont souvent absent du dessin) que comme “bifurcateur” de l’histoire, presque toujours comme obstacle à l’ idylle de deux tourtereaux comme c’est d’ailleurs le cas dans “color”.
On arrive ainsi à des scénarios qui reprennent toutes les ficelles et ressorts du mélodrame et du feuilleton du XIX ème siècle. Le manga doit beaucoup à la littérature française post romantique et à Dickens et ses épigones. Comme par exemple celle de faire d’un des deux garçons un rejeton d’une famille fortunée, alors que son amoureux est une pauvresse!
Le hasard est un des grands pourvoyeurs des scénarios; comme ici le fait que nos deux peintres en herbe se retrouvent miraculeusement dans le même lycée.
Venons en maintenant à l’aspect sexuel de la chose, “Color” est un yaoi tiède; on s’y encastre tardivement et dans l’ellipse, c’est le cas dans la majorité de la production (mais pas toujours il y en aussi de fort chauds)...
Très souvent dans le yaoi on se tourne longuement autour avant de conclure physiquement, ce qui n’est pas une règle, dans certaines histoire un simple baiser suffit à la félicité des amoureux. A noter qu’un yaoi qui se limite aux baisers (et encore) est appelé « shonen-aï » soit littéralement amour entre garçons, ce qu’est presque color, alors que le terme yaoi concerne généralement des mangas un peu plus chauds.
Le yaoi a la singularité de présenter un modèle inédit dans sa représentation sous nos cieux de la relation homosexuelle, celle que l’on peut qualifier d’amour courtois.
Michel Foucault explique très clairement, dans les lignes suivantes pourquoi l’amour courtois en occident, et donc ses transcriptions artistiques, est uniquement hétérosexuelle: << Pour les Grecs, l’amour courtois entre hommes était plus important qu'entre hommes et femmes. Rappelez-vous Socrate et Alcibiade. Mais la culture occidentale chrétienne bannissant l'homosexualité, celle-ci se concentre sur l'acte sexuel. Les homosexuels ne pouvaient pas élaborer un système d'amour courtois parce que l'expression culturelle d'une telle élaboration leur était interdite. Le coup d'oeil dans la rue, la décision au quart de seconde, la vitesse à laquelle les relations homosexuelles sont consommées, tout cela est le produit d'une interdiction. Aussi, lorsque une culture et une littérature homosexuelles se sont développées, il était normal qu'elles se concentrent sur l'aspect le plus ardent des relations homosexuelles.>>.
L’orient n’ayant pas connu la culpabilité judéo chrétienne à l’encontre de l’homosexualité s’y est développé, en marge certes , pensons aux communautés de samouraïs, une geste des amours gays pas seulement axée sur l’assouvissement sexuel. Le Yaoi en est souvent une bonne illustration. En cela l’apport du yaoi n’est pas négligeable pour la construction d’un imaginaire gay moderne.
“Color” représente bien (malheureusement) le niveau moyen des yaois, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de perles dans le genre, je devrais y revenir sans tarder, et que ce livre ne soit qu’ un “harlequin” au pays du soleil levant; sous cet indéniable aspect se cache un récit émouvant dont le sous texte dénonce la pesanteur de la société normative. Les coeurs d’ artichaut se poigneront et en seront tout ignés.
01 mars 2008
A propos de Bernard Buffet, le samouraï

Si le titre de la biographie de Bernard Buffet par Jean-Claude Lamy est beau, il est assez peu conforme à la réalité du personnage du peintre. J’aurais préféré une biographie un peu moins hagiographique et d’un style plus tenu. Le lyrisme du début frise le ridicule et les premiers chapitres sont riches en digressions certes intéressantes mais qui bousculent par trop la chronologie. Mais ce ne sont là que des vétilles devant le plaisir de lecture que procure cette biographie qui espérons le remettra au premier plan un artiste qui aura beaucoup fait pour ruiner sa réputation.
L’une des qualités du livre, à la documentation sans faille, est de faire revivre une époque, l’immédiate après guerre où Paris était encore la capitale de l’art mondial, pour bien peu de temps encore mais aucun des acteurs qui s’agitaient sur la scène de l’art parisien le pressentait.
Dans cette après guerre où la bataille entre abstraction et figuration faisait rage, l’art était un enjeu politique majeur. Il faut imaginer le rustre Maurice Thorez, secrétaire générale du Parti Communiste, alors premier parti de France, arpentant les allées du salon d’Automne, suivi de l’oppotuniste Aragon qui n’avait pas encore troqué son costume d’ apparatchik contre celui de la vieille folle noctambule, pour soutenir Fougeron champion français du réalisme socialiste.
La notoriété dans la Quatrième République des artistes est inconcevable aujourd’hui, comme l’est la fulgurante ascension de Bernard Buffet qui connaît ses premiers succès à 18 ans! Il faut dire que ses tableaux d’ ascète sont en phase et aux couleurs de l’époque. Il est bon de se les remettre dans l’oeil pour se souvenir de leur force...

Lamy me confirme le rôle de découvreur du peintre par Henri Héraut (1894-1982), (Comme le livre que je traite est largement disgressif, je m’autoriserai ce plaisir coupable, dont je suis un fervent pratiquant, assez souvent dans ce texte...). Ce que m’avait confié, dans les années 70 ce curieux personnage qu’était ce peintre et critique. Je n’oublierais jamais ma visite dans son “atelier” en fait un petit appartement dans un immeuble récent qui dominait la gare Montparnasse. Héraut m’expliqua qu’il n’avait pas l’électricité puisque la gare éclairait son logis ! Ainsi muni d’une lampe électrique et juché sur un escabeau je pus admirer des dessins de Delacroix et des Buffet des années quarante... Voici comment Lamy raconte la découverte du jeune peintre par Heraut: << Maison rue des Batignolles; à chaque étage, au palier, une vaste glace reflète son image. “Le feutre vert sur l’oreille, je m’imagine beau. Au deuxième, je pousse la porte, j’entre chez Bernard Buffet. D’immenses toiles d’hommes nus, tristes, pourris de solitude... je me vois vrai”.>>.
Les anges d'Héraut...
Henri Héraut avait fondé en 1935 un Groupe de peintres figuratifs français qui s’intitule Les peintres des Forces Nouvelles parmi eux: Henri Héraut, Robert Humblot, Henry Jannot , Jean Lasne, Alfred Pellan, Georges Rohner , Tal Coat... Dans leur manifeste on peut lire: << ... qui ont compris que le temps des escamotages de dessin ou surcharge de pâte était révolu" et qui prônent le "retour au métier consciencieux de la tradition dans un contact fervent avec la Nature >>. Ils sont Convaincus que cette attitude, dans le contexte de l'avant-guerre, représentait la plus osée des audaces, que la modernité n'est pas formelle, les peintres de Forces Nouvelles se prononcent contre l'impressionnisme, "ennemi public numéro 1", le surréalisme ou le cubisme. A l'école de Georges de la Tour, des frères Le Nain ou des artistes classicisant des années vingt, cette peinture se veut un retour au dessin et au modelé, au métier. Le groupe se disperse en 1939, mais certaines manifestations en prolongent l'esprit pendant les années d'occupation.
tableau de Jannot
On comprend son adhésion immédiate à l’oeuvre de Buffet. Lorsque j’ai rencontré Héraut, il était d’une saleté repoussante, qui contrastait avec le soin qu’il prenait de sa petite moustache blanche, parfaitement taillée. Il portait un immuable costume trois pièces bleu; le devant du gilet était ciré de crasse et l’arrière de sa veste était en lambeaux comme si elle avait été déchirés par un fauve. Il se vantait d’avoir autant d’ attirance pour les garçons que les filles tout en étant toujours resté vierge. Il ne peignait plus que des anges. Il avait toujours le même petit feutre vert sur l’oreille que trente ans au par avant lors de sa première visite chez Buffet.
La rencontre en 1948 de Buffet avec Pierre Descargues, l’un des critiques les plus respectés et les plus influents de l’époque, est déterminante pour l’avenir du jeune peintre. Voici ce que Descargue écrivit sur Bernard Buffet dans le livre qu’il lui a consacré: << Il témoigne puissamment du désarroi de notre époque. L'inaction de ses personnages, leur vie absurde, Bernard BUFFET les exprime comme un mal dont on est soi-même victime, avec violence en se donnant soi-même tout entier à cette œuvre de vengeance, c'est à dire en y mêlant intimement l'amour et la haine. >>.
Pour un vieux et fidèle auditeur, comme moi de France-Culture, on ne peut lire un texte de Descargue sans entendre sa voix qui à su passionnée tant de gens pour l’art moderne, et cela sans exclusive durant tant d’années. C’est une curieuse expérience pour un vieil habitué de ses confidences radiophoniques de le découvrir dans ces pages tout jeune et déjà passionné. Pierre Decargue, dans ses récents livres de souvenir, il me semble (je ne les ai pas par de vers moi), est bien oublieux de son ancienne admiration pour Buffet...
Un des grand mérite du volume est de rappeler l’incroyable précocité de Bernard Buffet qui entre à I'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris en décembre 1943, dans l'atelier du peintre Eugène Narbonne, où il est déjà considéré comme très doué. Il s'y lie notamment d'amitié avec les peintres Maurice Boitel et Louis Vuillermoz.
un tableau de Maurice Boitel.
“Bernard Buffet le samouraï” me procurera tout au long de ses pages de constants bonheurs de découvrir jeunes des gens que j’ai croisés, et parfois admirés, chenus, principalement sous la voûte du Grand Palais lors des Salons d’Automne des années 80. La vénérable institution brillait alors de ses derniers feux sous la férule de Mac Avoy... Il en est ainsi de Jean-Pierre Capron, Boitel et de bien d’autres...
Est-ce un soupçon de vanité mais il est toujours curieux et parfois émouvant, de découvrir dans les pages d’un livre des gens que l’on a côtoyés, connus ou même seulement croisés. Ainsi il m’est étrange de découvrir que Jean-Pierre Capron a été l’un des amis les plus proches et les plus fidèles de Bernard Buffet, je le croisais dans les allées du Grand Palais lors de chaque Salon d’Automne, toujours d’une urbanité parfaite, toujours accompagné de son compagnon d’un si petit format qu’ avec Jean-Claude Farjas nous l’avions surnommé le jockey. Ce garçon paraissait être le petit fils de son ami... C’est lui qui apportait rituellement la contribution de Capron au Salon, bien peu était impatient de découvrir la toile de l’artiste qui pourtant vivait très bien de sa production ce qui resta mystère pour moi... Les peintres contemporains qui semblaient avoir l’aval de Bernard Buffet me semblaient bien médiocres. Mais peut-être comme pour Boitel il voulait surtout rester fidèle à ceux qui ne l’avaient pas méprisé à ses tout débuts?
tableau de Jean-Pierre Capron
Portrait de Capron par Buffet.
Le hasard du calendrier a voulu que pendant que je lisais cette biographie, je reçoive un e-mail m’invitant à la pose d’une plaque commémorative, peinte par Jean-Pierre Alaux pour le souvenir de Maurice Boitel...
La première exposition de Bernard Buffet, se déroule dans la librairie-galerie de Guy Weelen et Michel Brient. Le soir du vernissage : personne. C’est un jour de grève, et en plus, il neige. Mais, insensiblement, comme l’a dit Bernard Buffet lui-même : « c’est parti tout seul », et toutes les œuvres ont été vendues. Raymond Cogniat achète pour le Musée National d'Art Moderne de Paris une peinture : " Nature morte au poulet ". Comme toutes les toiles du peintre achetées par les pouvoirs publics, elle est remisée aujourd’hui dans les réserves du musée! Pierre Descargue est le premier à noter ce qui distingue d’emblée le nouveau venu : « Il témoigne puissamment du désarroi de notre époque. L’inaction de ses personnages, leur vie absurde, Bernard Buffet les exprime comme un mal dont on est soi-même victime, avec violence, en se donnant soi-même, tout entier, à cette œuvre de vengeance, c’est-à-dire en mêlant intimement l’amour et la haine. ». Presque en même temps meurt à 38 ans Francis Gruber dont on a vu un moment, à mon sens à tort, le grand inspirateur de Buffet. Aujourd’hui le rapprochement de Gruber avec Julian Freud me parait pus pertinent...
tableau de Gruber
Jean Claude Lamy n’élude les penchants homosexuels du peintre. Bien au contraire il met au centre de son livre l’amour entre Bernard Buffet et Pierre Berger: << Un soir d’avril 1950, Buffet se trouve à la galerie Visconti Richard Anacréon passe une tête, accompagné de son jeune assistant (Pierre Bergé). Maurice Garnier remarquent immédiatement leur attirance réciproque.>>. Pierre Bergé dans “Les jours s’en vont je demeure” Gallimard Folio n° 4087) narre ainsi leur rencontre: << Il avait vingt ans, j’en avais dix huit et, comme tous les coups de foudre, le nôtre frappa à la vitesse de l’éclair... Nous nous retrouvâmes le dimanche suivant... Le soir nous avons cherché un hôtel et finîmes dans un endroit douteux, rue des canettes, où une femme digne et silencieuse nous conduisit à une chambre non sans nous avoir donné une serviette ravaudée. C’était Céleste Albaret, l’ancienne gouvernante de Proust...>>.
L’auteur sait à propos de cette extraordinaire histoire d’amour, même souvent trouver les mots justes qui font sourdre l’émotion: << A Manosque comme à Reillanne, les séjours de Bernard et de son compagnon n’ont laissé aucune trace visible. Pas de rue portant le nom du peintre ni de plaque commémorative. Après la disparition des derniers survivants qui fréquentèrent les deux jeunes gens que l’on croyait lié à la vie et à la mort, il ne reste qu’un sentiment de vide comme celui qui suit un amour brisé. Le triptyque “Horreur de la guerre”, ce chef d’oeuvre que Bernard à peint à Nanse en 1954, méritait un lieu d’exposition dans la région. Car c’est en Haute Provence que son art essentiellement concret, domina toute la peinture de sa génération.>>. Dans tout le livre c’est la seule fois où transparaît l’avis de Lamy la peinture de Bernard Buffet et ceci à la lumière de l’amour qui unissait Buffet et Bergé. En ce qui me concerne je ne partage pas cet avis de considérer La série des horreurs de la guerre (thème largement partagé à l’époque) comme le sommet de l’oeuvre qui reste pour moi les toiles dites “misérabiliste” de la période 1945-1950.
Le récit de la vie du peintre a dans l’ouvrage toujours en contre point la réception critique de son travail, Lamy quant à lui s’interdit (à une exception prés) de porter un jugement sur la peinture de son sujet. La plupart des extraits de critiques sont à la fois défavorables à Buffet et bien Choisis, comme cette dernière, datant de 1960, de Pierre Cabanne: << Après avoir été le symbole d’une époque angoissée et dure, Buffet semble n‘être plus aujourd’hui, aux yeux de beaucoup, que le produit de la publicité et de la spéculation, la victime de la complaisance mondaine ou le forçat de sa surabondance et de sa facilité.>>.
On un pu parler d’un véritable phénomène Buffet. Les prises de positions sur son art dépassait de loin le cercle restreint (néanmoins beaucoup moins qu’aujourd’hui) des critiques d’art. Ainsi Viallatte s’ enflamme dans sa chronique de “Spectacle du monde”: << La signature de Bernard Buffet ressemble à un fagot d’épines. Quand il peint un bouquet c’est un bouquet de chardons: un animal c’est le homard ou le grondin, une bête tout en pinces, en arrêtes et en griffes; en piquants et en barbelé. Ses personnages n’ont que des os; ses poires aussi, il a inventé la poire en bois, longue, noire et mince comme un fil, pour les jours de deuil et de famine. Tout ce qu’il peint naît en carême... Ces toiles pourtant ne sont pas sans âme. Elles ont même une âme véhémente; pauvre, agressive, hargneuse et douloureuse; une âme maigre, longue acide, d’orphelin qui revient du cimetière dans une chambre où il n’y a pas de feu; une âme menaçante et menacée qui se venge de l’homme, qui gâche la joie, qui fait avorter les récoltes, qui jette un sort sur les navets... Avec ça des dons éclatants: la composition est solide, le dessin sûr, la couleur rare; une manière qui étonne par sa délicatesse. Il est ferme, brutal, subtil. Il a créé un monde à lui. Il impose sa règle du jeu; c’est la marque des grands.>>. (Alexandre Vialatte.
Bernard Buffet est certainement le premier peintre vivant dont je vis un tableau, expérience commune à bien des personnes de ma génération. Pendant longtemps une reproduction de son “Grand duc” décora ma chambre d’enfant...
La meilleure part du livre est celle où Lamy avec beaucoup d’intensité et de chaleur ressuscite tout le petit monde intellectuel et mondain de la IV République. Un temps où Paris Match consacrait dix pages couleurs à un peintre de vingt huit ans... Un article qui déclencha un tollé causé aussi bien à cause des déclarations de l’artiste que par l’étalage du luxe dans lequel il vivait... Epoque où pouvait exister une prestigieuse revue culturelle de droite, La Parisienne, dans laquelle François Nourissier étrillait le peintre; des année où “Le Berry républicain” comparait les mérites de Carzou et de Buffet... Qui se souvient aujourd’hui de Carzou, de ses toiles au fons monocolore sur lequel une femme rencontrait un canon, tout pareillement hérissés de piquants tels d’incongrus porcs-épics. Peut-être qu’un jour, la postérité ne sera plus oublieuse, tant mieux, tant pis!? Qui peut le savoir? Mais soyons reconnaissant à Jean-Claude Lamy de faire revivre, l’espace d’une lecture, tout un monde, qui, l’instant d’une république s’est cru immortel.
tableau de Carzou.
“Bernard Buffet, le samouraï” en filigrane pose de nombreuses questions comme celle de la place du marchand dans la carrière d’un peintre: << Emmanuel David a misé sur Buffet comme un joueur bien inspiré à la roulette. Cela lui rapportera gros. Mais le peintre lui, sort il gagnant de cette “affaire”? Pierre Descargues se pose la question en s’étonnant que l’artiste accepte de peindre des oeuvres en série au rythme d’un tableau par jour... Il regrette ensuite implicitement le choix qu’a fait Buffet de confier ses intérêts à Emmanuel David: << Que serait il advenu si au lieu de se confier à David, Buffet avait répondu à la proposition d’un autre marchand qui fut celui de Miro, des surréalistes et par la suite de Riopelle, de Paul Kallos, de Mathieu et de Veira da Silva. Le marchand se nommait Pierre Loeb. >>.
portrait de Maurice Garnier par Bernard Buffet
.
L’ouvrage par ailleurs s’interroge à la fois sur le pouvoir de la critique d’art sur celui de l’état sur le goût de l’ intelligentsia. Celui qui fut longtemps le bras droit d’Emmanuel David puis son successeur, Maurice Garnier explique ainsi le retournement de la critique envers son poulain: << Oui, absolument ! Il y a eu plusieurs raisons, en 1958, qui ont fait basculer Bernard Buffet dans l'incompréhension vis-à-vis des pouvoirs officiels, mais pas du grand public. Justement, c'est son succès auprès du plus grand nombre qui a déplu. André Malraux, en créant le Ministère des Affaires Culturelles, à voulu soutenir l'art abstrait, ce qui était tout à fait légitime. Mais pour cela, il fallait évincer, éliminer Bernard Buffet car l'artiste était "encombrant". Il marquait trop fortement la continuité de la peinture classique, figurative. Bernard Buffet a été trop tôt considéré comme un "phénomène". Il n'avait que trente ans !>>. Déclaration qui soulève le problème de l’art officiel et de l’influence de Malraux durant le pouvoir gaulliste. Cette main mise du ministre de la culture sur l’art, pour lui le grand peintre contemporain était Chagall, ne pourrait il pas expliquer en partie le déclin de Paris et son remplacement comme capitale de l’art par New-York?
Lorsque l’on referme le livre de Lamy on a appris beaucoup de choses mais nous ne pouvons pas véritablement cerner qui était Bernard Buffet. On a le sentiment d’avoir rencontré un homme faible dont l’art a correspondu miraculeusement, durant quelques années à l’attente de son époque. Et dont des personnes au début inconsciemment en on fait un véhicule de leurs espoirs, de leurs ambitions, de leurs idées... Le pur Buffet meurt dès sa rencontre avec le galeriste Emmanuel David qui enclenche le processus de production à outrance en permettant l’écoulement de la production de la machine à peindre Buffet qui ne savait que peindre et qui finalement n’aimait que cela. Puis viendra le système de la grande exposition annuelle mis en place par Pierre Berger et son marchand Maurice Garnier. Mais il serait réducteur de n’y voir qu’un dessein mercantile de ses hommes. Ils étaient aussi animé par l’admiration pour l’oeuvre et par le souci de préserver le fragile équilibre du peintre qu’il n’atteignait que par un travail forcené. Buffet était une sorte de monstre prisonnier de sa frénésie de peinture...
L’inavoué personnage central du livre n’est pas Bernard Buffet mais Pierre Bergé . Je suggère que Jean-Claude Lamy lui consacre son prochain livre qui ne pourrait être que passionnant sur ce prodigieux entremetteur dont l’émergence de sa fortune reste pour moi un grand mystère. Mais l’écriture d’un tel livre ne doit pas être sans risque... La couverture est toute trouvé, écoutons Mag Bodard qui découvrait le nid du couple Bergé-Buffet: << La maison de Buffet est ravissante... Ses plus belles toiles y sont au mur dont un immense portrait de “la commode” tout nu, avantages au vent... >>, il faut savoir que “la commode” était le surnom de Bergé; on disait alors des deux inséparables amis, voilà Buffet et sa commode! Ce tableau ferait un parfait “visuel” pour cette biographie... Il sera intéressant de guetter si “Bernard Buffet, le samouraï” est chroniqué dans “Têtu” dont Pierre Bergé est le propriétaire...
La thèse sous jaçante de Lamy est que privé de son amant mentor, l’art de Buffet n’a fait que s’étioler ne répondant plus à une nécessité intérieure mais ne devenant plus qu’une mécanique de survit, une occupation addictive vide de sens. On peut remarquer une importante différence entre le témoignage de Pierre Bergé dans son livre qui écrit qu’il était resté en contact avec son ancien amant et la biographie de Lamy qui laisse entendre que les deux hommes ne se serait plus revu après leur séparation.
Sans doute par manque d’audace ou par égard pour Annabel l’auteur ne fait que murmurer son opinion mais elle reste clairement audible. La pagination est très révélatrice de la thèse de l’auteur. Il consacre 140 pages au début du peintre, puis 120 pages de ce que l’on peut appeler l’ère Bergé (1950-1958) et seulement 45 pour les quarante dernières années de la vie de Bernard Buffet!
Je ne suis pas certain que Lamy ait voulu que l’on perçoive la biographie de Bernard Buffet qu’il a écrite comme je l’ai ressenti, comme la faillite douloureuse d’un homme...
Laissons le dernier mot à Pierre Bergé qui a fait dans “Les jours s’en vont je demeure” un portrait touchant de Bernard Buffet dans lequel il ne pas de ses responsabilités et qui me parait lucide même s’il n’est sans doute pas dénué d’amertume: << Avec la célébrité, des gens de toute sorte entrèrent dans sa vie. Beaucoup de parasite. Il n’était pas dupe, me le disait, s’en amusait. En fait, un peu avant l’âge de trente ans il avait abdiqué. J’ai toujours su qu’il avait mesurer l’impasse dans laquelle il s’était fourvoyé, dont il ne pouvait plus sortir. Il a essayé de peindre différemment, d’aborder la couleur, de changer sa technique. C’était en juillet 1957. Il fit ainsi une dizaine de toiles, me les montra, les détruisit. Nous n’en reparlâmes jamais. Il reprit ses pinceaux et continua à cerner de noir des bouquets de chardons, des poissons plats, des têtes de clown. Il était devenu amer, se consolait avec l’alcool, le sexe. Il peignait toujours, avec une espèce de rage, comme pour se venger de cette célébrité qui l’encombrait et qu’il savait, d’une certaine manière, usurpée. Il aurait voulu tout recommencer, revenir à la peinture telle qu’il l’avait aimée dans son enfance lorsqu’il traversait Paris pour suivre, place des Vosges, les cours de M Darbefeuille. C’était trop tard. J’avais été complice, probablement coupable. J’avais tant cru en son génie. Tout cela tourna mal. Une guerre de marchands s’engagea. Le plus malin l’emporta. La vérité est qu’il n’eut jamais de marchand à l’égal d’un Kahnweiler, Rosenberg, Pierre Loeb, Vollard. Capable de le comprendre - surtout de comprendre la peinture - de lui parler, de le mettre en garde, de le guider. Il partait à la dérive devant des témoins béats d’admiration, incapable de voir qu’il allait se fracasser, se perdre. Ils se contentait de le rassurer, de subvenir à ses besoins, de jouer le rôle de banquier, de secrétaire, d’intendant. Il ne savait rien, on lui cachait tout. Il n’avait plus aucun rapport avec la vie ni avec l’art de son temps. Il ne lui restait que des japonais qui l’admirait on ne sait trop pourquoi. Il était trop intelligent pour s’en satisfaire, il n’était pas dupe...>>
25 janvier 2008
Danseur
Quand j’ouvris ce livre je n’en connaissais que le thème, la vie romancée de Noureev et ce qu’en avaient écrit certains blogs . (ah l’effet prescriptif de la blogosphère). Je ne savais rien de son auteur, Colum McCann. Et mes souvenirs de Noureiev étaient vagues. Pourtant j’avais eu la chance de le voir sur scène dans “Casse noisette (?) à l’Opéra (?). A ma grande honte sa prestation s’est peu inscrite dans ma mémoire; beaucoup moins par exemple que la première fois que je vis Patrick Dupont traversant une vaste scène de coure à jardin en un prodigieux bond qui me sembla durer si longtemps que j’eus la fugitive impression qu’il allait s’envoler dans les cintres pour ne plus toucher terre. Je me rappelait le danseur russe, déjà très malade, dans un somptueux costume chamarré porté par tous les premiers danseurs, lors de sa dernière chorégraphie (?), “la bayadère” (?) un peu comme le héros du film “ Indian summer” comme lui atteint du sida. Et puis bien sûr je me rappelais son passage à l’ouest qui fut un coup de tonnerre en pleine guerre froide. Je suis certain que son souvenir est plus présent dans bien des mémoire que dans la mienne. Cependant quoi de plus éphémère que l’art du danseur auquel les captations rendent, le plus souvent, bien mal hommage.
Danseur n’est pas une biographie mais s’apparente a un roman historique dont le héros ne serait pas un obscure militaire ou un général fastueux mais un grand artiste contemporain de la majorité des lecteurs de l’ouvrage. Colum McCann mélange personnages historiques et/ou réels avec des figures imaginaires qui sont principalement des “compressions” de personnes ayant comptés pour le danseur. C’est la recette goûteuse de Dumas appliquée a un Falstaf doublé d’un grand créateur du vingtième siècle. Dans ses remerciements à la fin de son livre l’auteur donne à ses lecteurs quelques secrets de sa cuisine: << Afin de préserver l’intimité de personnes vivantes, mais pour donner forme également à des destins fictifs, bien des noms et des lieux ont été modifié dans ce roman. Si j’ai parfois condensé en un seul, j’ai aussi reparti sur plusieurs les traits d’un individu unique...>>. Cela fait penser au traitement qu’inflige, dans ses romans, à sa propre vie, Edmund White...
Le livre se divise en deux parties distinctes, avant la fuite libératrice à l’ouest et après. Il commence avec une scène dantesque qui serait presque hors sujet si elle n'était pas fondatrice,, épié par Rudik enfant, des revenants russes de guerre, blessés et pouilleux, lavés par de vieilles femmes. Si le livre est captivant de bout en bout, ce sont les chapitres sur la jeunesse en URSS que j’ai préférés. D’abord parce qu’ils nous montrent comment un petit moujik tatare devient Noureev et surtout parce qu’ils font sortir du passif oubli le monstrueux système soviétique où il commence à glisser. La description de cet empire grisâtre qui n’est qu’un vaste camp de concentration pour sa population, est terrifiante. Après l’échappée à l’ouest du danseur, l’auteur nous donne encore des nouvelles, jusqu’à la fin des années 80, de ceux qui sont restés comme soudés à la glèbe russe à cet immense goulag. Colum McCann réussit a nous faire comprendre la psychologie de ces aliénés à un régime aberrant et surtout de constamment nous émouvoir de leurs pauvres vie dévastées par l'histoire. Ayons en mémoire en lisant ces passages les paroles de Georges Marchais, premier secrétaire du Parti Communiste français, qui dans ces mêmes temps disait que le bilan de l’Union Soviétique était globalement positive!
Le héros est appelé par son nom, seulement lorsqu'il atteint la notoriété, avant il n'est désigné que par son prénom, Rudik...
Si l’évocation des frasques de Noureev dans le Manhattan et le Paris des seventies est un peu moins convaincante, nous offrant néanmoins de beaux portrait, c’est que l’on sent McCann gêné aux entournures, ne pouvant pas nous livrer les noms réels de bien des protagonistes, ce qui aurait donné un tout autre relief à la fin du volume.
La maladie et la mort de Noureev sont curieusement escamotées, l’auteur ne voulait peut être pas peindre son héros déchu physiquement...
Le talent de McColum est d’avoir su parfaitement digéré sa documentation sur la danse et les danseurs et de nous émouvoir des tristes destinées, désormais inoubliables, des accoucheurs et des comparses de la gloire de l’étoile.
Dans “Danseur” le “je” est vagabond comme dans le dernier roman de Modiano. Noureev se l’ approprie que fugitivement, sous la forme d’un journal intime sec et lacunaire. Le plus souvent le “je” échoit aux passants de la vie du danseur. Autant d’angles de vue différents qui dessinent en creux le portrait d’un jouisseur perfectionniste et tourmenté...
Les deux photos qui illustrent l’article sont d’ Amelie Handscomb.
28 décembre 2007
La vérité ou presque de Stephen McCauley
Au fil du Nil, petits fragments de ce livre savoureux:
<<Les couples de garçons qui affichent leur fidélité sont généralement rangés dans la catégorie eunuque et invités à des dîners où les gens parlent de chiens...
Il avait fini par comprendre que les gens ont hâte de déverser leurs plus noirs secrets parce qu'ils sont persuadés que tous les homosexuels vivant comme ils le font dans un marécage d'ambiguité morale, ne sont pas en position de juger les autres...>>
19 décembre 2007
McCauley au fil du Nil
Habituellement en voyage j'emporte, si possible, des ouvrages dont l'action se situe sur les lieux de ma villégiature. En l'occurrence pour l'Egypte le merveilleux "Sinouhé l'égyptien" étant trop volumineux, j'ai dérogé à mon habitude.
Ainsi sur le pont du bateau entre ombre et soleil qui me conduisait de Louxor à Edfou, je me suis plongé dans "La vérité ou presque", le seul roman de Stephen McCauley que je n'avais pas encore lu. Je vous recommande la lecture de tous les livres de cet écrivain, tous publiés chez 10-18 domaine étranger, dont les tranches de vie mélangent humour et gravité et sont toujours situées dans les parages de Boston. Son meilleur livre est à mon avis "Et qui va promener le chien?"...
A la page 335 j'ai relevé cet assertion: <<La grande masse du public de ce pays a fini par assimiler l'ironie à son cousin pauvre, le sarcasme, essentiellement grâce à cette bonne vieille télé. Aussi, en m'asseyant devant ma table pour écrire ce livre, me suis-je dit, au diable l'ironie essayons quelque chose de nouveau et soyons réellement sophistiquée: jouons la sincérité venue du fond du coeur, l'Authenticité sans fard.>>
Si ce constat vaut pour le public américain, il vaut encore plus pour le public français intoxiqué par le fameux "esprit" Canal qui n'ait nourri que par la mauvaise conscience occidentale et la honte de soi. Espérons qu'à l'instar du personnage de McCauley nos créateurs suivent le conseil de Jean Cocteau: jouer coeur.
23 novembre 2007
LE MOT ET LA BOMBE d’Hanif Kureischi
Pour ceux qui l’aurait oublié Hanif Kureischi est entre autres le scénariste de "My Beautifull laundrette" que réalisa Stephen Frears. Le mot et la bombe est un recueil de textes et d’articles de réflexion sur l’impossible mixité raciale. L’auteur est bien placé pour en parler étant issu lui même d’un père pakistanais et d’une mère anglaise. On devrait porter une grande attention à ce livre. Dans Black album en 1995 ne décrivait-il pas ungroupe de jeunes musulmans nés à Londres, anglais et pourtant dévorés par la haine de l’Occident.
Voici quelques lignes extraites de Le mot et la bombe (Christian Bourgois éditeur) le nouveau livre salubre d’Hanif Kureischi:
<< Contes, rêves, poèmes, dessins, tout cela nous permet de nous percevoir comme étranger à nous mêmes, et d’examiner notre mode de vie... James Baldwin, Richard Wright, Ralph Ellison qui suivaient les mutations profondes et permanentes subies par la société anglaise, mutations qui parties de l’empire étaient rentrées, en quelque sorte au bercail... La haine du corps et la terreur engendrée par la sexualité, caractéristiques d’une majorité de confessions, peuvent pousser les croyants à masquer leur corps par pudeur, mais aussi à se considérer comme des bombes humaines. Une critique objective représente le seul moyen de tempérer cet héritage incontournable composé de rancœur, de haine et d’antagonismes... Plus une chose semble étrange, plus il est probable qu’elle nous est proche. Les musulmans radicaux de Grande Bretagne, décidés à attaquer et à détruire la société qui les accueille, représentent, dans leur violence, une pulsion originaire de l’intérieur et non de l’extérieur. L’Orient a beau afficher trop de valeurs, des valeurs excessivement contraignantes, l’occident à mes yeux en manque cruellement... L’islam a imposé une identité et un sentiment de solidarité à une communauté assaillie de toute part. Son versant radical est devenu synonyme de rébellion, de pureté, d’intégrité. Et le piège s’est refermé... La communauté musulmane a subi de nouvelles contraintes s’est barricadé, isolée des sources potentielles de créativité, dissidence critique, sexualité. Le despotisme asphyxiant de nature fasciste pour tout observateur extérieur rejetait ce libéralisme même dont la communauté avait besoin afin de s’épanouir au sein du monde moderne...>>
19 novembre 2007
Dans le café de la jeunesse perdue
Tout d’abord et c’est la première bonne nouvelle que nous annonce la parution du nouveau roman de Patrick Modiano , Dans le café de la jeunesse perdue, est la réponse à cette inquiétude, que dis je, à cette angoisse qui tenaillait depuis deux ans les admirateurs de l’écrivain, dont je suis, mais je m’explique mal comment un amoureux des lettres ne pourrait il pas être un fervent de Modiano, à mon humble avis le seul grand écrivain français en activité, écrirait-il encore après l’époustouflant “Pedigree”? Livre, qui nous offrait, d’une façon aussi lapidaire que magistrale, les clefs de l’oeuvre, même si nous avions déjà un trousseau bien fourni qui en ouvrait la plupart des portes. Nous voici rassuré avec Dans le café de la jeunesse perdue, Pedigree n’était donc pas le chant du cygne. La deuxième bonne nouvelle est que ce dernier opus est un chef d’oeuvre. Si Pédigrée est comment Modiano est devenu l’homme qu’il est aujourd’hui, Dans le café de la jeunesse perdue est comment il est devenu l’écrivain qu’il est (et qui scandaleusement n’est pas encore dans la Pléiade!).
Il se déroule au début des années soixante; il commence dans un café du coté du carrefour de l’Odéon, le Condé, fréquenté par une jeune femme, Louki. Pour se souvenir d’elle, Modiano convoque trois personnages (auxquels il prêtera son je), un étudiant, un détective et un apprenti romancier. Il recueille aussi la confession testamentaire de Louki, la jeune fugueuse qui aime à la fois la drogue, l’ésotérisme et les errances dans Paris.
Nous retrouvons le Paris de Modiano une ville imaginaire, une cité onirique où les époque se superposent et s’incarnent.
Dans notre littérature française, un grand écrivain se reconnaît, pas seulement, mais tout de même, par son talent à faire vivre sur la page ce précipité de Paris qu’est le café, comme avant lui Céline, dans un registre bien différent Modiano est un maître en l’exercice. Au Condé à la fois louche et littéraire se croisent, parmi les déclassés Adamov , Olivier Larronde , Maurice Raphaël et bien d’autres personnages mystérieux. A propos de Maurice Raphaël (1918-1977), voici ce qu’écrivait de lui Olivier Bailly dans Le Nouveau Quotidien, << Maurice Raphaël , styliste du gluant, exerçait ses talents en exergue du grand air, se confinant au rayon exténuant de la poisse, de l’étouffoir, de l’impasse, se mouvant dans l’air vicié, naviguant entre le bris et le débris.». Quant à Alfred Eibel il en fait un membre de la carlingue, « responsable aux Questions juives pour les départements de l'Eure et de l'Eure-et-Loir durant l'Occupation, et membre de la Gestapo française de la rue Lauriston. Il y « torturait, au service de l'occupant, avec les braqueurs, faussaires, bordeliers, bookmakers et tueurs à la lame facile qui constituaient la bande Bonny-Lafont » Modiano ne pouvait pas passer à coté d’un tel personnage. Il l’a rencontré Maurice Raphaël alias Lepage alias Bastiani à l’époque où il situe Le café de la jeunesse perdue: << Quant à Victor Maurice Le Page, c'était un ami de Breton et de Queneau. Il a eu des ennuis après la guerre et fait de la prison. Quand je l'ai rencontré, dans un café de la rue de Seine, j'ignorais tout de son passé trouble sous l'Occupation. Il écrivait des romans policiers, il avait un physique très bizarre, inquiétant, célinien, il aurait pu jouer dans des films noirs, “Touchez pas au grisbi”, par exemple.>>. De la légende de Maurice Raphaël, écrivain oubliè, Modiano page 139, en une phrase, nous dit tout: «On dit tant de choses... Et puis les gens disparaissent un jour et on s'aperçoit qu'on ne savait rien d'eux, même pas leur véritable identité.».
Au Condé on ne se contente pas de frôler des écrivains on y lit aussi des livres comme “Louise du Néant” de Jean Maillard , mais aussi “Horizons perdus.” de James Hilton le livre qui a inspiré le film éponyme de Capra. Cette métaphore du paradis terrestre fut un best-seller très connoté sixties, que bien des voyageurs en partance pour Katmandou emportaient dans leur sac en l'idéalisant.
Le ton et les thèmes du livre ne surprennent pas, l’habitué de l’oeuvre de Modiano, mais sa forme, très originale, ne pourra que combler les amoureux à la fois de la tradition littéraire et de l’avant garde. Oui Modiano est d’avant garde, c’est dire qu’il ne reprend pas les vieilles lunes lettristes ou situationnistes, dont pourtant ce roman fait écho, mais ose une figure littéraire rare: le je multiple. Si l’écrivain emploie la première personne du singulier ce “je” n’a pas toujours la même voix; il le prête tour à tour à plusieurs de ses personnages qui ne sont que des masques sous lesquels perce le jeune Modiano d’hier.
Modiano une fois de plus, heureusement, nous fait une topographie de Paris ou plutôt celle d’une nouvelle traversée de Paris qui nous mène du carrefour de l’odéon à Pigalle. Pour les maniaques de l’exactitude géographique et historique, il faut signaler que “Le Condé” (mot à double sens à la fois le grand commis de l’état mais aussi un policier en argot) n’a jamais existé mais est une addition de plusieurs cafés situés entre l’Odéon et Saint Germain des prés. Mais comme le dit justement Modiano: << “Le condé” appartient désormais à l’imaginaire.>>.
Les nom sont toujours important chez l’écrivain. Si certaines célébrités ou demie célébrités passent dans ses livres c’est souvent parce qu’il les a connu mais aussi parfois parce que leur patronyme lui plaît, << Je n’ai pas connu le danseur Babilée , mais je l'ai mis là parce que c'est un nom dont la sonorité me fait rêver.>>. Ailleurs un des protagonistes louche du roman se nomme Béraud-Bedoin, Béraud comme l’écrivain collaborationiste, une autre Jeannette Gaul, Gaul comme Charly Gaul le champion cycliste luxembourgeois dont les exploits sont contemporains à l’action du roman...
Ce dernier livre réussit à faire une synthèse des plus improbable entre Fargue, Pérec, Nimier, Roussel et Debord (auquel il emprunte le beau titre de l’ouvrage) et c’est une merveille.
La première surprise du livre est dans la signature de la magnifique phrase aposée en ouverture du roman, << A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et triste, dans le café de la jeunesse perdue.>>. Elle est de Guy Debord, avec un peu de reflection, elle n’aurait cependant pas du nous surprendre, mais on avait oublié, sous le tumulte de ses partisans, la douceur mélancolique du ton de nombreuses pages du pape du situationisme. Lorsque l’on s’en souvient on s’aperçoit alors que Pédigrée ressemble au panégérique de Debord et que chez ce dernier la figure de la jeune fugueuse est fréquente; enfin que les situationistes, après Benjamin, ont légitimé intellectuellement les dérives pédestres dans paris.

photo Olivier Roller
Modiano est le seul écrivain qui réussit à écrire court sans jamais être sec. Lorsqu’on refermera, l’ouvrage, la dernière ligne lue, longtemps il cheminera en nous. Plus que la nostalgie pour une époque Modiano à le talent pour faire émerger à la surface de notre conscience les regrets et même les remords d’être passé à coté, d’avoir esquivé, des paysages et des personnes a jamais disparus... Il nous amène à cette évidence, nous ne sommes que de piètres observateurs à la mémoire défaillante. Alors que lui bien qu’il dise le contraire jouant l’eternel amnésique, peut être pour ne pas nous accabler, à tout vu, à tout compris, se souvient de tout et de tous. Entre les mots en filigrane de l'histoire qu'il raconte, il fait surgir d'autre romans possibles qu'il laisse au lecteur le soin d'échafauder.

photo Olivier Roller
Nous nous retrouvons en pays de connaissance avec les personnages du roman. Louki ressemble aux jeunes filles portraiturées dans “Des inconnues” et aussi à la jacqueline, (Jacqueline est le véritable prénom de Louki) Du plus loin de l’oubli (Gallimard,1996) qui passait ses journées dans les cafés de la rue Dante, reniflait de l’éther et se voyait fuir à Majorque. Elle épousait un certain Georges Caisley...
Chaque livre de Modiano plus qu’un roman me parait être une strophe d’un grand poème sur la fuite du temps, << Quelquefois, je me demande si mes livres sont vraiment des romans, s'ils ne sont pas plutôt une romance, une sorte de musique qui se poursuit de l'un à l'autre.». On trouve dans cette dernière livraison, les invariants de l’oeuvre, comme ce refus des contingences quotidiennes, << Et chaque fois, à la perspective de retourner à Neuilly, elle éprouvait une sorte de découragement. Ainsi elle était condamné désormais à prendre toujours le métro sur la même ligne. Changement à Etoile. Descente à Sablons...>> (page 105), le bonheur dans l’esquive, dans la fuite, la détestation de l’installé, << Je n’étais vraiment moi même qu’à l’instant où je m’enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue.>> (page 95), les circonvolutions du temps, << Au creux de ces aprés-midi d’été où vous ne savez plus très bien en quelle année vous êtes. Tout va recommencer comme avant. Les mêmes lieux, les mêmes rencontres. L’Eternel Retour.>> (page 107)...

Jean Babilée
Il suffit d’une phrase à Modiano pour bouleverser le lecteur mais pour cela il faut être vigilant, car avec sa syntaxe limpide l’auteur demande une lecture attentive, << Je ne savais pas qui était mon père. J’étais né là-bas en Sologne, mais nous n’y étions jamais retournées. Voilà pourquoi ma mère me répétait souvent: “Nous n’avons plus de charpente...”>>(page 72). Tout est dit en une phrase du malheur des déracinés.
L’ excellent Jean-Paul Enthoven, dans “Le Point” sur le café de la jeunesse perdue a écrit une sorte de petit chef d’oeuvre à la fois analytique et statistique que voici:<< Signalons aux vrais toxicos de Modiano que son opus mentionne quatre-vingt-trois rues ou squares parisiens ; que le mot « étrange » - ce mot-modiano qui sert d'enseigne à sa boutique spécialisée dans la vente d'articles flous - apparaît dès la seizième ligne : n'est-ce pas par ce genre de comptabilité qu'on distingue désormais un nouveau Modiano du précédent ou du suivant ? Mais cette obsession topographique n'est pas gratuite, tant le romancier et ses antihéros ont besoin de repères, d'itinéraires, d'adresses précises, afin de mimer quelque appartenance à une réalité que tout, en eux, congédie par ailleurs. L'ensemble est parfait. C'est une version épurée et humide des registres de mains courantes qu'on trouve dans les commissariats. C'est un galet compact qui ricoche sur l'eau trouble d'un lac rempli de passé et de questions auxquelles nul ne répond.>>.
Alors que l’on met souvent en exergue les premières lignes d’un roman avec les dernières pages de Dans le café de la jeunesse perdue, Modiano réussit une des fins les plus poignantes, tout en étant d’une remarquable sobriété, du roman français contemporain. L’art de Modiano est de pousser l’ellipse à son comble tout en nous donnant un roman bouleversant.









