09 novembre 2009
Culture et civilisation
<< ... ce mot-là, culture, ne constitue pas, pour la chose qu’il
désigne et pour les individus qui se battent en faveur de ce qu’il
circonscrit (mal), une bonne ligne de défense. Nous l’avions certes
adopté, ce mot, ce nom, et lui avons porté la plus grande
considération ; nous l’avons entouré de tout notre respect et lui avons
voué, et lui vouons encore, même, un certain amour ; mais nous aurions
dû nous méfier, peut-être, de l’origine un peu trop récente, au sein de
notre langue — un siècle ou deux, pas davantage —, de l’acception
flatteuse que nous lui prêtions le plus souvent. Peut-être aurions-nous
dû ne pas oublier que la culture était apparue, sinon sur les
ruines, du moins à proximité et presque en remplacement, de l’art, de
la connaissance, des Lettres et des Belles Lettres, des Humanités, de
la lecture au sens où l’on disait d’un homme qu’il avait beaucoup de lecture,
à l’époque classique : mais le même personnage, pour se montrer tout à
fait accompli, et pleinement conforme à l’idéal de l’honnête homme, devait avoir aussi du goût, de l’entregent, de la politesse et de l’usage du monde,
toutes qualités qui le qualifiaient, s’il le souhaitait, pour la
société policée, et lui permettaient de témoigner pour la civilisation,
et d’y participer comme il en participait. Cependant nous n’allons pas nous lancer ici dans le vieux débat entre culture et civilisation,
enté de ses trop rituelles variations selon qu’il est question de
France ou d’Allemagne, par exemple. Qu’il suffise de rappeler que la
culture est à l’accomplissement de soi, tel que le concevaient le Grand
Siècle ou les Lumières, ce que l’esthétique, telle que Hegel
en constate et en précipite non sans réticence l’avènement, est à
l’art : une sorte de second degré, en deuil de la naïveté des origines
mais peut-être aussi, pour une société, en deuil du pouvoir de croire et de créer.>>
Renaud Camus, Éditorial n° 45 du Parti de l’in-nocence, décembre 2007
05 novembre 2009
La résistance des isolats
<<... Les «Français de souche», matraqués par le tam-tam lancinant des droits de l’homme, de «l’accueil à l’autre», du «partage» cher à nos évêques, etc., encadrés par tout un arsenal répressif de lois dites «antiracistes», conditionnés dès la petite enfance au «métissage» culturel et comportemental, aux impératifs de la «France plurielle»
et à toutes les dérives de l’antique charité chrétienne, n’auront plus
d’autre ressource que de baisser les frais et de se fondre sans moufter
dans le nouveau moule «citoyen» du Français de 2050. Ne
désespérons tout de même pas. Assurément, il subsistera ce qu’on
appelle en ethnologie des isolats, de puissantes minorités, peut-être
une quinzaine de millions de Français – et pas nécessairement tous de
race blanche – qui parleront encore notre langue dans son intégrité à
peu près sauvée et s’obstineront à rester imprégnés de notre culture et
de notre histoire telles qu’elles nous ont été transmises de génération
en génération. Cela ne leur sera pas facile.>>.
Jean Raspail, (Le Figaro, 17/06/2004, dans la série : « Qu’est-ce qu’être français aujourd’hui ? »)
18 octobre 2009
Le meilleur de l'art d'aujourd'hui
<< Le meilleur de l'art d'aujourd'hui paraîtra sans doute à une autre génération, d'une légèreté sans nom, d'une inconscience morale, sociale, politique et historique à bien peu inégale. Aux périodes de guerres, de vraies révolutions, de misère et de malheur, cet art de gosse de riches n'aura pas grand chose à dire. Mais les temps de paix, d'oisiveté, d'abondance, aimeront peut être notre discours tremblé, si peu sûr de lui même, de sa voix, de son identité et de ses points d'appui.>>
Renaud Camus, Journal de Travers I, 1976, page 741, édition Fayard, 2007
12 octobre 2009
L'art moderne est un art du contexte
<< Répétons-le: tout l'art moderne, autant et plus que l'art classique, et contrairement à ce que soutiennent des matérialistes primaire qui voudraient que pour juger une oeuvre on s'en tînt à elle seule, considérée comme nécessairement "self-sufficient (devant se suffire à elle-même), est un art du contexte. Tous ceux qui prétendent que pour apprécier de telles oeuvres il ne faut que les regarder encore, elle et rien d'autre, n'étalent que leur démagogie et, paradoxalement, leur idéalisme (la contemplation pure, l'immaculée conception du sentiment esthétique). Il faut au contraire une bonne connaissance de l'histoire de l'art, du contexte culturel dans lequel elles s'inscrivent, et du travail de l'artiste ( ses propres explications, ou celles de critiques, peuvent être d'un grand secours). Il est possible toutefois, quoique dangereux, de sauter certaines étapes. Beaucoup d'américains, en particulier, sont très familiers de l'art d'avant-garde tout en ignorant parfaitement l'art classique (tout de Bruce Nauman, mais rien de Poussin). Cependant un autres élément nécessaire, sur lequel on ne saurait trop insister à mon avis, est le consentement préalable. Il faut accepter d'entrer, de se renseigner, de s'interroger, de consacrer à tel artiste le temps que l'on pourrait employer à autre chose (c'est à dire estimer, d'emblée, que l'investissement d'attention est esthétiquement (et moralement) judicieux ("rentable")).>>
Renaud Camus, 1976, Journal de Travers 1, page 527, éditions Fayard, 2007
06 octobre 2009
Le double tabou de l'inceste homosexuel
<< Le double tabou de l'inceste homosexuel me parait être parmi les plus absurdes qui soient, calqué sur le tabou de l'inceste hétérosexuel qui, lui, bien sûr, a des fondements dans des considérations sans doute solides, génétique en particulier, liée à la filiation. Mais quel inconvénient y-a-t-il à des rapports incestueux homosexuels, à partir d'un certain âge, et quand aucune volonté n'est forcée? Quels inconvénients réels? Qu'est ce que ça peut bien faire à qui que ce soit que deux frères ou deux soeurs de vingt ou vingt cinq ans couchent ensemble? Bien sûr, et surtout lorsque les générations sont différentes, ça risque d'être terriblement traumatisant, à cause du poids du tabou, poids qu'un adolescent ressent plus peut-être qu'un adulte; mais c'est le tabou qui crée le traumatisme, pas l'inverse. Et à par ça , je ne vois pas ce qu'on peut trouver à redire à la chose.>>
Renaud Camus, Journal de Travers I, page 179, le 26 avril 1976, éditions Fayard, 2007
10 septembre 2009
peuple et éducation
<<Pendant quarante siècles se cultiver c'était quitter le peuple. Aujourd'hui, par délicatesse morale et scrupule idéologique, on prétend affiner le goût sans sortir de lui et même en retournant en son sein - quadrature du cercle: c'est le désastre de l'éducation contemporaine, où on apprend à lire dans Pierre Perret.>>
Renaud Camus, Corée l'absente, journal 2004, éditions Fayard
05 septembre 2009
La religion n'est qu'une incarnation des superstitions enfantines
«La
parole de Dieu n'est pour moi que l'expression et le produit des
faiblesses humaines. La Bible n' est qu' une collection d'honorables légendes, mais
néanmoins tout à fait primitives et infantiles. Aucune
interprétation, aussi subtile, soit elle ne peut (pour moi) changer cela. Pour
moi la religion juive, comme les autres religions, est une incarnation
des superstitions les plus enfantines. Et le peuple juif, auquel je suis
heureux d'appartenir et avec lequel j'ai une affinité
profonde, pour moi, n'a pas de qualités que n'ont pas les autres
peuples. En ce qui me concerne, j'ai constaté que les juifs ne sont pas meilleurs que
les autres groupes humains, bien qu'ils soient protégés contre les
pires cancers par un manque de pouvoir. D'ailleurs, je ne vois aucun
d'entre eux "élus". ».
Albert Einstein, le 3
Janvier 1954, lettre au philosophe Eric Gutkind, en
réponse à son livre "Choose Life"
01 septembre 2009
Bonheur des injures
<< C'est une révélation que d'être insulté, méprisé publiquement. On fait la connaissance de certains mots qui n'étaient jusqu'alors que des accessoires de tragédie et dont on se voit tout d'un coup affublé, accablé. On n'est plus celui qu'on croyait. On n'est plus celui que l'on savait, mais celui que les autres croyait. On n'est plus celui que l'on savait, mais celui que les autres croient connaître, reconnaître pour tel ou tel. Si quelqu'un a pu penser cela de moi, c'est qu'il y a quelque vérité là-dessus. On essaie d'abord de prétendre que ce n'est pas vrai, que ce n'est qu'un masque, une robe de théâtre qu'on vient de jeter sur vous par dérision et on veut les arracher, mais non; ils adhèrent tellement qu'ils sont déjà votre visage et votre chair, et c'est soi-même qu'on déchire, en voulant s'en dépouiller.>>
Marcel Jouhandeau, De l'abjection, éditions Gallimard
27 août 2009
Alain Finkielkraut à propos d'"un coeur intelligent"
<< J'ai découvert "un coeur intelligent", expression biblique, en lisant Hannah Arendt. Le roi
Salomon, rappelle Arendt, adjure l'Eternel de lui accorder un «coeur
intelligent», c'est-à-dire un coeur sagace et perspicace. Dieu garde le
silence, mais, pour nous doter peut-être (il faut rester modeste) d'un
coeur intelligent, nous avons la littérature. En elle, l'affect et le
concept sont perpétuellement enchevêtrés. Comme la philosophie, la
littérature nous parle de l'Homme, mais c'est aux hommes qu'elle a
affaire et non à l'Homme directement. Elle éclaire l'Histoire, la vie,
le monde, sans jamais sacrifier les individus sur l'autel de la
connaissance...
Je récuse (avec un certain nombre de philosophes, d'ailleurs) le
partage communément admis qui voudrait que la philosophie pense et que
la littérature raconte. La philosophie n'a pas le monopole de la
pensée. La littérature pense aussi, mais cette pensée possède quelque
chose de miraculeusement affectif...
«Aucune philosophie, aucune analyse, aucun aphorisme, quelque profonds
soient-ils, ne peuvent se comparer en plénitude et en intensité à une
histoire bien racontée», écrit ainsi Hannah Arendt. Si l'on me
demandait de décrire ma bibliothèque idéale, je citerais les neuf
textes dont traite "un coeur intelligent", mais j'ajouterais d'autres romans comme
L'homme sans qualités, A la recherche du temps perdu, Madame Bovary, ou
encore Cent ans de solitude, j'ajouterais des poètes et bien sûr des
philosophes (Lévinas, Jonas, Arendt, Heidegger...). Il y a les livres
que l'on a lus une fois pour toutes et ceux auxquels on revient
inlassablement. Ce sont ces livres jamais refermés qui constituent la
bibliothèque idéale... Je crois que l'intelligence laissée à elle-même est un
des vertiges de la modernité: le vertige du fonctionnalisme de la
raison instrumentale et, pour le dire de manière plus abrupte, de la
bureaucratie. Quant au coeur, libéré de toute astreinte, c'est, au
mieux, le kitsch (on vient de le voir se déployer au moment de la mort
de Michael Jackson) et, au pire, l'idéologie. L'idéologie au sens d'une
division du monde en deux camps, une sorte de réduction du phénomène
humain au mélodrame. Je crois que l'expérience totalitaire nous impose
de relier le coeur et l'intelligence car leur disjonction est
dévastatrice...
Le roman pratique et met en scène l'opposition entre
l'imagination et le fantasme. La langue anglaise possède deux mots pour
l'imagination: fancy et imagination. Le fantasme, c'est la littérature
spontanée en chacun de nous. Nous fantasmons tout le temps. Il y a les
fantasmes individuels, les fantasmes collectifs, et, pour faire appel
de ces fantasmes, il y a l'imagination. La littérature est du côté de
l'imagination. Le fantasme, nous dit Freud, est la réalisation d'un
désir: dans le fantasme, je suis le héros, je suis au centre.
L'imagination est, au contraire, cette forme de pensée qui me permettra
de sortir de moi-même, de m'identifier à d'autres points de vue que les
miens. Et le coeur intelligent, c'est cela: la mise en déroute du
fantasme par l'imagination...
Qu'est-ce que la grande littérature sinon un débat perpétuel avec la
mauvaise, une interrogation angoissée sur les ravages de la bêtise
romanesque? La littérature nous raconte des histoires pour que nous
cessions de nous raconter des histoires. Don Quichotte, Madame Bovary,
mais aussi La tache de Philip Roth... Ce dernier roman est une
réflexion extraordinairement puissante sur les méfaits de ce que Roth
appelle le «everyone knows», ou, pour le dire en termes heideggeriens,
de la dictature du «on»: on dit, on pense, on raconte. Kundera écrit
que le roman déchire le rideau de préinterprétations suspendu devant le
monde. Mais ce rideau est lui-même tissé de romans innombrables, d'où
l'importance cruciale de la valeur, du jugement de goût. Toute la
question est de savoir à quelle littérature nous voulons confier notre
destin: celle qui découvre l'existence ou celle qui la recouvre de ses
stéréotypes excitants...
Les théories structuralistes et poststructuralistes ont voulu émanciper
la réflexion sur la littérature du problème de la valeur. Confronté
pendant mes études littéraires à ce relativisme, à cette neutralité
militante, j'ai pris la fuite, au sortir de l'université, en faisant de
la philosophie. Pour revenir à la littérature, il m'a fallu renouer
avec le jugement. J'ai pu le faire grâce à l'oeuvre de Milan Kundera.
La parution de L'art du roman a été un moment capital: tout d'un coup,
la notion de grand écrivain reprenait sens. Kundera nous montrait que
la définition du philosophe donnée par Péguy, «c'est un homme qui a
découvert quelque aspect nouveau, quelque réalité nouvelle de la
réalité éternelle», s'appliquait également au romancier. La valeur est
liée à la connaissance. Muni de ce critère, on peut, on doit
hiérarchiser les oeuvres littéraires, comme on sait, en philosophie,
faire la différence entre Kant et Jean-François Kahn!.. Le style est partie prenante de l'exploration des ambiguïtés et des
mystères de l'existence. Le style n'est nullement un enjolivement, mais
une qualité de la vision. Pensons à Proust. Pensons à Flaubert, qui a
voulu appliquer à la prose les critères de la poésie. D'où sa
souffrance et son héroïsme. Flaubert possédait une grande facilité
d'écriture (sa correspondance en fait foi), mais il a voulu aller
au-delà de ce talent naturel dans Madame Bovary. En vertu de quel
principe? Il dit, en substance, que la phrase juste doit être aussi la
phrase harmonieuse. Flaubert croit à l'existence d'un lien entre beauté
et vérité. Après lui, toute grande littérature repose sur cet étrange
postulat...
Je dirais, avec Thomas Pavel, qu'un héros c'est un homme saisi dans sa
difficulté d'habiter le monde. En fait, nous voudrions tous être le
comte de Monte-Cristo, le grand redresseur de torts, celui qui assouvit
jusqu'au bout, jusqu'à la cruauté, sa juste vengeance. Le roman nous
déboute de ce fantasme glorieux. A nous qui rêvons de plier le monde à
notre volonté, il rappelle la résistance du monde. En un mot, il nous
«dénapoléonise».
La philosophie regarde, la littérature hume et touche. "Le
premier homme" d'Albert Camus est le grand roman des sensations: c'est un
roman odorant, tactile, qui destitue le privilège de la vue, du regard,
de la theoria. Cela dit, je n'irais jamais jusqu'à défier ou mépriser
le concept. J'ai été formé à l'intelligence conceptuelle (peut-être un
peu trop d'ailleurs), mais je pense à la magnifique définition de la
littérature que donne Renaud Camus, et dont toute son oeuvre témoigne:
la littérature, c'est le reste dans les opérations comptables du réel.
J'ai découvert la littérature en lisant, à quinze ans, Les carnets du
sous-sol de Dostoïevski. Ce fut une sorte de déflagration. Soudain se
dévoilait à moi l'enfer de la méchanceté. Dostoïevski raconte
l'histoire d'un homme qui a l'occasion d'échapper à sa propre
méchanceté et qui est incapable de la saisir. Je me suis alors mis en
tête d'écrire une adaptation théâtrale de ce livre haletant. Mais je ne
réussissais, dans mes solitaires après-midi dominicales, qu'à recopier
le texte! Je ne décollais pas. J'ai pris alors conscience que je ne
serais jamais ni dramaturge ni romancier. Mais au moins avais-je la
chance d'être un lecteur. En ce temps déjà lointain, les images à jet
continu et la communication instantanée n'avaient pas encore pris
possession des âmes adolescentes. Et je n'ai pas cessé d'être un
lecteur de romans, que ce soit dans mes «périodes de combat», comme
vous dites, pendant la préparation de mes cours ou dans mes moments
d'écriture. Depuis Le Juif imaginaire et La sagesse de l'amour, la
littérature a toujours nourri mon travail...
" Un coeur intelligent" a son origine dans une conférence que j'ai donnée en 1994! On
m'avait demandé de parler du livre de ma vie. J'ai choisi de parier sur
un livre que je n'avais pas encore lu et dont j'espérais tomber sous le
charme: j'ai fait confiance à mes amis et j'ai découvert Lord Jim de
Conrad. A l'issue de cette conférence, je me suis dit qu'il fallait
continuer, la retravailler et lui ajouter d'autres lectures. Mais il
m'a fallu près de quinze ans pour donner forme à ce projet! J'étais
perplexe, j'étais inhibé, j'errais dans le noir.
Sans doute parce que je n'avais pas vraiment de modèle. Ensuite parce
que, si les instruments de la théorie littéraire me semblent parfois
très utiles, je voulais faire autre chose. Je souhaitais intégrer
l'histoire dans le commentaire. Je tenais à ce que ceux qui n'ont pas
lu les livres dont je parle puissent en quelque sorte les lire dans la
lecture même que j'en proposais...
Je pense que le grand écrivain est celui qui se
quitte. Il y a des écrivains qui sont d'assez bons écrivains,
peut-être, mais qui ne se quittent jamais. Se quitter, s'oublier: c'est
peut-être la meilleure part de la littérature. La littérature est un
élargissement, à tous les sens du terme...
Une école qui a besoin pour réintégrer Madame de Lafayette de lui
décerner, comme au rap, le label de la rébellion a oublié que sa
mission première est de dépayser les élèves et de les transporter hors
d'eux-mêmes. C'est cet émerveillement initiatique que décrit Pierre
Michon dans son livre d'entretiens Le roi vient quand il veut. Il a
découvert la littérature à l'âge de neuf ans le jour où un instituteur
a décidé de lire à sa classe le début de Salammbô: «C'était à Mégara,
faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar...» Aux enfants qui
ne les comprenaient pas, ces mots et ces noms disaient la beauté du
lointain. Aujourd'hui l'école se méfie de l'étrangeté. Elle n'a que le
respect des différences à la bouche, mais elle ne pratique plus le
dépaysement, elle le combat. Elle rapatrie le passé dans le présent,
l'autre dans le même. Et la littérature risque d'être délaissée parce
qu'elle est écrite dans une langue de plus en plus étrangère à celle
qui se parle tous les jours. La littérature tend à devenir une langue
morte...
Il y aura toujours des romans d'amour, mais y aura-t-il encore
des romans qui pensent l'amour, et surtout des lecteurs formés pour les
accueillir?
Longtemps méfiante à l'égard du domaine des affaires humaines,
la philosophie, à partir de Hegel et de Marx, a fait de l'Histoire le
lieu du déploiement et de l'accomplissement de la raison: son discours,
tout à coup, est devenu une sorte de roman. On pourrait même dire, avec
la version communiste de la philosophie de l'Histoire, un roman
binaire. Un roman captivant certes, mais un roman enfantin. Il revient
justement au grand roman du XXe siècle d'avoir déconstruit ce roman de
la philosophie de l'Histoire. C'est ce qu'ont fait, par exemple,
Kundera avec La plaisanterie, ou Vassili Grossman avec Tout passe et
Vie et destin. Le personnage de La plaisanterie, Ludvik, victime de
l'Histoire, voudra, lorsqu'il aura l'occasion de se venger, faire de sa
vie un roman: vingt ans après avoir été exclu de la faculté pour avoir
proféré une plaisanterie, il va séduire la femme de son principal
persécuteur car il voit là une occasion d'avoir le dernier mot dans le
roman de sa vie... Mais, évidemment, les choses ne se passeront pas
comme il le pensait, le fantasme sera désavoué par la réalité. En
effet, cette femme tombera amoureuse de lui, mais lorsqu'il rencontrera
quelque temps plus tard son mari, au bras d'une splendide étudiante, ce
mari lui sera infiniment reconnaissant: en séduisant sa femme, il l'a
débarrassé de ce qui était devenu un poids mort! Nous retrouvons là
l'opposition dont nous parlions tout à l'heure: le fantasme et
l'imagination. Nous construisons sans cesse des romans (le roman de
notre vie, le roman de l'Histoire, etc.) sur un modèle fantasmatique
mais la pluralité humaine ne cesse de défaire ces histoires. Pour le
dire autrement, nous croyons pouvoir modeler notre vie à notre gré mais
nous ne sommes pas seuls: il n'y a pas simplement l'autre, mais les
autres. Le roman, face aux constructions romanesques dont nous
emplissons nos existences, est le grand gardien de la pluralité humaine.
Longtemps méfiante à l'égard du domaine des affaires humaines,
la philosophie, à partir de Hegel et de Marx, a fait de l'Histoire le
lieu du déploiement et de l'accomplissement de la raison: son discours,
tout à coup, est devenu une sorte de roman. On pourrait même dire, avec
la version communiste de la philosophie de l'Histoire, un roman
binaire. Un roman captivant certes, mais un roman enfantin. Il revient
justement au grand roman du XXe siècle d'avoir déconstruit ce roman de
la philosophie de l'Histoire. C'est ce qu'ont fait, par exemple,
Kundera avec La plaisanterie, ou Vassili Grossman avec Tout passe et
Vie et destin. Le personnage de La plaisanterie, Ludvik, victime de
l'Histoire, voudra, lorsqu'il aura l'occasion de se venger, faire de sa
vie un roman: vingt ans après avoir été exclu de la faculté pour avoir
proféré une plaisanterie, il va séduire la femme de son principal
persécuteur car il voit là une occasion d'avoir le dernier mot dans le
roman de sa vie... Mais, évidemment, les choses ne se passeront pas
comme il le pensait, le fantasme sera désavoué par la réalité. En
effet, cette femme tombera amoureuse de lui, mais lorsqu'il rencontrera
quelque temps plus tard son mari, au bras d'une splendide étudiante, ce
mari lui sera infiniment reconnaissant: en séduisant sa femme, il l'a
débarrassé de ce qui était devenu un poids mort! Nous retrouvons là
l'opposition dont nous parlions tout à l'heure: le fantasme et
l'imagination. Nous construisons sans cesse des romans (le roman de
notre vie, le roman de l'Histoire, etc.) sur un modèle fantasmatique
mais la pluralité humaine ne cesse de défaire ces histoires. Pour le
dire autrement, nous croyons pouvoir modeler notre vie à notre gré mais
nous ne sommes pas seuls: il n'y a pas simplement l'autre, mais les
autres. Le roman, face aux constructions romanesques dont nous
emplissons nos existences, est le grand gardien de la pluralité humaine.
Barthes dit magnifiquement que, pour lui, la lecture de La recherche a
tout d'une consultation biblique: un va-et-vient se produit entre
l'oeuvre et l'existence de celui qui la lit...
L'Histoire a toujours plus d'imagination que nous. Lord Jim a une idée
toute faite de l'aventure et au moment où elle advient, parce qu'elle
ne ressemble pas à cette idée toute faite, il la rate...
Pour moi, la littérature est avant toute chose une élucidation. Ma
passion de lecteur est une passion de comprendre. Je demande aussi à la littérature
d'élargir ma palette. Sans la médiation des livres, je ne crois pas que
je serais capable de voir le monde. En effet, l'expérience du sensible
n'est pas une expérience immédiate. La routine, l'ennui, le morne
accablement tiennent aussi au fait que nous manquons de mots pour
discerner les choses. Les nuances de la vie ne nous sont pas données
par la vie mais par l'art et par la littérature...
Le XXe siècle abonde en esprits distingués, en grands lecteurs, qui se
sont comportés en horribles brutes, ne l'oublions jamais. Reste que la
littérature déploie tout l'éventail des sentiments et des sensations.
La littérature fait échec à toutes les formes de réduction et, en cela,
elle peut nous aider à vivre mieux, à penser mieux et, sans doute
aussi, à aimer mieux...
Ce qui m'intéresse, ce sont moins les conditions d'élaboration du roman, de l'histoire, des personnages, que le résultat...
Rien ne vient jamais de rien. Il n'y a pas de création ex nihilo. Mais
j'ai voulu traiter ces oeuvres avec les égards que l'on a et que l'on
doit avoir pour les oeuvres philosophiques. Quand vous lisez Aristote,
vous ne vous posez pas la question de savoir ce que fut sa vie...
Quand je lis Kundera, je m'intéresse au contexte
historique du livre (Prague sous le communisme) à sa réception dans la
France de 1968, mais je ne veux pas savoir dans quelle mesure Kundera
est Ludvik. Certainement pas!..
Les biographies sont souvent éclairantes. Mais
elles sont plus souvent indiscrètes: «Il est incroyable que la
perspective d'avoir un biographe n'ait fait renoncer personne à avoir
une vie», écrit délicieusement Cioran. Rien ne saurait, de surcroît,
justifier l'approche biographique des oeuvres littéraires. «La vie, la
vraie vie enfin découverte et éclaircie» dont il est question dans Le
temps retrouvé, n'est pas la vie de Proust, mais la nôtre. L'art
n'aurait aucun intérêt s'il se réduisait à sa fonction expressive. Sa
grandeur et sa nécessité, c'est, pour parler encore comme Proust, «de
ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous
vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à
mesure que prend plus d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance
conventionnelle que nous lui substituons».
Octavio Paz écrit que l'humour est une conquête récente, et Kundera
ajoute que c'est aussi une valeur menacée. Je partage cette crainte.
L'humour m'apparaît de plus en plus comme une fragile parenthèse
civilisée dans l'histoire du rire. La barbarie riait à gorge déployée.
Elle recommence. «L'humour, disait Chris Marker, est la politesse du
désespoir». Lorsqu'un amuseur compare Nicolas Sarkozy au pianiste
Michel Petrucciani et Martine Aubry à un pot à tabac, il déchaîne une
cruauté qui n'a plus rien d'humoristique. Rire d'un président de la
République parce qu'il est petit, d'un artiste mort parce qu'il était
handicapé et d'une responsable politique parce qu'elle n'a pas une
taille de guêpe; rire de la faiblesse; rire de l'infirmité en se
racontant qu'on défie le pouvoir; bref, rire de tout sauf de soi, c'est
peut-être le propre de l'homme - mais c'est la mort de l'humour...
Le divertissement est un des besoins fondamentaux de la condition
humaine, et la culture n'est pas là pour le remplacer ou, si elle
échoue, pour le désigner du doigt et le culpabiliser. Si ce combat
existe, ce n'est absolument pas le mien. Il m'arrive donc aussi de regarder des divertissements à la télévision. Des
événements sportifs, par exemple...
Il y a un comique de l'existence qui naît de la finitude et du
contraste entre ce que nous sommes et ce que nous croyons être. Les
oeuvres qui mettent ce comique en scène me font rire. Ainsi, Roth,
Kundera et, sur un autre registre, Cioran: «Ce matin, après avoir
entendu un astronome parler de milliards de soleils, j'ai renoncé à
faire ma toilette. A quoi bon se laver encore!» Mais les amuseurs qui
sévissent sur les ondes, c'est autre chose. Ils nous précipitent, à
peine réveillés, dans le cauchemar de l'hilarité perpétuelle. Ils
mettent l'information à leur botte. Ils traitent le monde comme un
magasin de caricatures: «On n'est pas là pour savoir ce qui se passe,
hurlent-ils tous les matins, on est là pour se marrer.» Les
journalistes qui sont prompts à me traiter de rabat-joie devraient être
les premiers à s'inquiéter de ce pronunciamiento. Les voici relégués au
statut de Monsieur Loyal des clowns gueulards! Ainsi s'exerce, dit-on,
le droit à l'impertinence. Mais quand un amuseur s'acharne sans
vergogne sur un homme politique qui sera quelques minutes plus tard
l'invité de l'antenne, et qui, docile, résigné, tremblant, n'osera pas
émettre la moindre protestation, ce n'est pas de l'impertinence, c'est
de l'arrogance, c'est de la terreur et c'est un coup mortel porté à ce
qu'Orwell appelait la «commun decency»! Les plaisanteries qui pleuvent
sur nous sans la moindre éclaircie nous séparent chaque jour davantage
de la plaisanterie kundérienne...
La langue française a été modelée par la littérature, c'est l'une de
ses caractéristiques les plus admirables et les plus émouvantes.
Aujourd'hui, la langue de communication s'émancipe de cette écrasante
tutelle, comme en témoigne la place de plus en plus réduite des
citations littéraires dans les dictionnaires. Je pense qu'il faut
renouer ce lien...>>
Alain Finkielkraut, extraits de l'interview à Lire, numéro de septembre 2009, à propos d' " Un coeur intelligent" d' Alain Finkielkraut aux éditions Stock, Flammarion, septembre 2009, 280 pages,
20 août 2009
confiance à personne
<< L'évidence est toujours la même, en tout cas: qu'il ne faut faire confiance à personne, et surtout pas à l'époque, au consensus partiel ou général, au ce-qui-va sans-dire, pour se forger des opinions; et qu'il faut être prêt à les réviser toujours.>>
Renaud Camus, Aguets, journal 1988, page: 12, aux éditions P.O.L, 1990