08 novembre 2009
Les herbes folles
En
sortant des "Herbes folles", je me suis dit que j'avais passé 90
minutes allègres, ce qui n'est déjà pas rien, mais que ce n'était pas
grand chose, mais un presque rien toutefois merveilleusement filmé. En
effet l’argument tiré d’un roman, “L’incident” (éditions de
Minuit) de Christian Gailly, auteur dont je n’ai rien lu, mais le film
m’a donné grand envie de combler cette lacune, est à la fois un peu
simpliste et assez artificiel: un voleur arrache le sac de Marguerite
Muir (Sabine Azéma), dentiste par raison, aviatrice par passion. Le
portefeuille que contenait le sac est retrouvé par Georges Palet, homme
au foyer au passé glauque. L’homme s’éprend à la folie de l’inconnue
volée, leurs vies vont être chamboulées. Je me suis dit encore que c'était
du Pascal Thomas ou du Podalydes ( Michel Vuillermoz n’est pas là par
hasard, il forme avec Amalric une sorte de couple succulent de
policiers à la Dupond et dupont) en beaucoup plus fluide, en beaucoup
plus savant, donc paradoxalement atteignant une légèreté à laquelle les
cinéastes cités peinent ,malgré leurs efforts, à se hisser. Et puis
rentrant chez moi, le métro aidant considérablement à la rumination
filmique, j’ai songé à bien d’autres cinéastes, comme Jean Grémillon
pour un film, dont à l’instant je ne retrouve plus le titre, sur
l’aviation et aussi à Depleschin; dans “Les herbes folles” il y a la
même pesanteur familiale, esquissée avec brio dans la scène du repas de
famille, chez ce Resnais que dans les derniers films de Depleschin. On
voit bien que Resnais tourne avec tout le bagage du cinéma et en
particulier du cinéma français, mais cela ne l’encombre, ne le leste
jamais. Ensuite pour retrouver mon pavillon de banlieue, je me suis
extasié, à posteriori, parcourant une rue peu différente à celle où
demeure le héros du film, sur le savoir faire du cinéaste pour filmer
les architectures et quel amour cela induit du décor, de la chose
construite (qu’elle soit réelle ou réalisée en studio). On ne sait
jamais si telle scène est tournée en décor réel ou en studio. Les
extérieurs paraissent tous être faux alors qu’ils sont très
probablement vrais; je crois que je vais faire un petit repérage du
coté de L’Hay les roses et de Sceaux (mais le film n’a peut être pas
été tourné dans ces commune. Je n’ai pas été assez attentif au
générique de fin!)... Et une heure après avoir vu le film j'ai convenu que ce pas grand chose de ma première impression était le meilleur film français de l'année.
Autre référence , en particulier en ce qui
concerne les lumières, distillées avec une science caravagesque, c'est celle
de Wong Kar wai qui me parait pertinente. J'ai aussi pensé à Hitchcock,
pour l'escalier, pour l'opacité jamais dissipée du passé de Palet et
aussi pour ce mélange de comédie et de menace un peu comme dans “Mais
qui a tué Harry”. Peut être aussi à cause de la musique de Mark Snow
(comme dans “Coeur”) qui sait se faire inquiétante. On ne pense pas à
tout cela durant le film tant on est emporté sur les ailes de la caméra
de Resnais et de son génial chef op, Eric Gautier. Tant on est toujours
surpris par le jeu des acteurs qui sont ici à leur meilleur, bien sûr tout d'abord
Dussollier, tout en essoufflements et crispations mais dont le jeu
n’est jamais mécanique, et Sabine Azéma. Il ne faudrait surtout pas
oublier les seconds rôles et même les apparitions comme celle de Roger
Pierre qui ressemble aujourd'hui à un vieil eunuque ou de Paul Crauchet
qui a quasiment disparu de nos écrans depuis déjà trop longtemps et qui
réussit en 30 secondes à faire exister la silhouette qui lui a été
dévolue. Autre apparition dans le rôle minuscule, une réplique, du
jeune fils de la famille joué par Vladimir Consigny, qui m’avait
considérablement impressionné, avec son immanquable strip-tease
intégral, vu que de dos, malheureusement, dans “Hellphone” (on est certes
là un peu loin de Resnais...). Je m’en voudrais de ne pas mentionner le sourire
lumineux de Françoise Gillard, la vendeuse de chaussures à laquelle
mademoiselle Muir à plaisir à avoir affaire. Y aurait il un lesbianisme
refoulé chez Marguerite Muir? Mais la prestation la plus extraordinaire
du film est celle d’Edouard Baer que pourtant on ne voit pas, puisqu'il
est la voix off, des “Herbes folles” dans lequel Resnais réinvente le
procédé. Non pas une voix off qui, comme habituellement quand cette
figure cinématographique est utilisée, explique et comble les béances
du scénario ou décrit ce que l'on ne veut, ou peut filmer; mais au
contraire une voix qui hésite et apporte un décalage, poussant le film
vers un burlesque tragique. Je suis persuadé que Resnais a eu l'idée de
proposer cette partition à Edouard Baer après avoir vu l’acteur dans sa
magistrale interprétation dans le "Pédigrée" de Modiano.
Très
inhabituelle au cinéma, et en particulier dans les comédies, est
l’opacité des personnages, ainsi on ne saura rien du passé de Georges
Palet, on en est réduit aux supputations nourries par quelques
réflexions de son entourage, en particulier celles de sa femme, jouée
par Anne Consigny, comme toujours parfaite. Les relations entre Georges
Palet et son épouse restent mystérieuses et donnent encore un peu plus d’
épaisseur aux deux personnages. Pour quelle raison a-t-il été privé de
ses droits civiques? Pourquoi se demande-t-il si le policier, joué par
un Amalric épatant, l’a reconnu? Paranoïa? Est-il un notable déchu? On
peux subodorer qu’il y a du sexuel dans sa chute... On ne sera pas
surpris que la recette d’Alain Resnais pour que ses personnages aient une
telle densité est d’ inventer pour chacun d’entre eux une biographie
minutieuse.
Chaque séquence est l’occasion de s’émerveiller de la
virtuosité du cinéaste. Il faudrait voir le film une deuxième fois en
étant seulement fixé sur ses prouesses techniques tant elles sont
extraordinaires et cependant jamais clinquantes; comme la séquence du
dîner en famille dans lequel la caméra suit d’abord Anne Consigny qui
sort de la cuisine, apporte l’apéritif, s’assoit à coté de Sara
Forestier (d’une ravissante fraîcheur) d’André Dussollier et Nicolas
Duvauchelle sur le canapé ensuite la caméra les quitte, vagabonde dans
la pièce passe devant la table mise pour cinq personnes, tiens il en
manque un se dit on, continue et surprise tombe sur Dussollier avec un
tablier en train de faire rôtir des tranches de viande sur un barbecue,
puis Sara Forestier le rejoint pour se faire resservir cette fois la
caméra suit la jeune femme jusqu’à la table où tout le monde est en
train de déjeuner y compris Dussollier, sans tablier. Dans le dernier
plan la lumière n’est plus la même qu’au début du plan séquence qui, en
temps réel, a duré peut être deux minutes alors qu’en temps de cinéma
plusieurs heures ont passé. J’aurais bien aimé être sur le plateau pour
voir le charivari que ce plan a du occasionner de la part des
accessoiristes, éclairagistes et comédiens. Un exploit que l’on aura
peut être la chance de voir dans le making of du dvd qui alors
porterait bien son titre, ce qui est, malheureusement, assez rarement
le cas. Autres images remarquables et surprenantes, celles dont le
premier plan est net, le plan moyen flou et l’arrière plan net!! Comment
fait-il cela? peut être en faisant jouer ses acteurs sur un fond vert , pour ensuite ajouter le fond que l'on voit à l'écran en incrustation...
Les dialogues ne
sont pas, par rapport à l’image, en reste de surprises avec leurs
phrases laissées en suspend ou alors elles sont interrompues brutalement ou encore
carrément étranges comme la dernière réplique du film qui m’a laissé
interloqué et qui est de mémoire à peu près cela : << maman quand
je serais chat je pourrais manger des croquettes?>> (si quelqu’un
à une explication pour cette scène qu’il nous en fasse part.). Cette
incongrue question est prononcée par une petite fille que l’on a jamais
vue auparavant. Est-ce mademoiselle Muir enfant? Mais alors les
croquettes pour chats existeraient depuis aussi longtemps...
Le
propre des grands artistes est de bien savoir s’entourer et par là
aussi Alain Resnais prouve qu’il en est un. Il a le talent de
travailler avec une équipe bien rodée dont les membres sont plus des
complices et des amis que des collaborateurs et de leur adjoindre des
nouveaux venus qui dynamisent sa vieille garde.
Si j’ai été
négligent dans l’observation du générique j’ai tout de même remarqué
qu’un des adaptateurs du roman de Gailly est Laurent Herbiet qui en
2006 avec “Mon colonel a réalisé un des meilleurs films qui existent
sur la guerre d’Algérie.
Ce qui est merveilleux chez Resnais
c’est le talent qu’il possède pour dissimuler la gravité, “Les herbes
folles” est un grand film sur la solitude, sous la légèreté.
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