30 juillet 2009
Garçons et hommes immobiles à Stockholm
J'aime beaucoup la statuaire figurative des années 30-50 lorsqu'elle s'échappe de la pesante influence de Rodin. C'est le cas du groupe Orphée à l'extérieur du Stockholm Concert Hall, une des oeuvres les plus célèbres du sculpteur suédois Carl Milles (1875-1955) qui a sans doute bien observé les dessins de Jean Cocteau...
EGERMEIER, voyage en Italie
HOTEL DE DREAM d’Edmund White (mise à jour)
Avec
Hôtel de dream Edmund White renoue avec la veine historique qu’il avait
déjà explorée avec Fanny. Il abandonne donc son sujet de prédilection,
lui-même, pour nous faire revivre un épisode de la vie de Stephen
Crane, écrivain du début du XXème siècle, célèbre en son temps, il
était alors l’auteur le mieux payé, vingt livres pour mille mots, mais
assez oublié dans nos contrées de nos jours. Est-ce parce qu’ Edmund
White aurait épuisé son histoire personnelle que son intérêt pour les
vies des autres augmente? Dans Fanny (2003), il a écrit une biographie
d'une abolitionniste du dix-neuvième-siècle et d’une des premières
féministes, Fanny Wright. Dans Hôtel de dream nous faisons connaissance
avec Stephen Crane alors qu’il se meurt de tuberculose dans l’humide
campagne anglaise. Dans son lit d’agonie l’écrivain, se remémore ce qui
lui parait à posteriori, la plus extraordinaire rencontre de sa courte
vie, pourtant aventureuse, celle d’Elliot, un jeune prostitué de 15 ans
dans une rue de Manhattan par une froide journée d’hiver. Le livre est
un constant va et vient entre le présent très précaire de l’écrivain et
un passé récent de compagnonnage avec cet adolescent qui l’attira.
Stephen Crane est soigné par sa compagne Cora, une ancienne prostituée
et tenancière d’un bordel appelé Hôtel de Dream. Cette dernière
entraîne son ami mourant dans un long périple vers la forêt noire
allemande où est une clinique dont la thérapie pourrait améliorer
l’état de Crane. Durant ce pénible exode, éclairé par les visites
d’Henry James et de Conrad, l’écrivain lui dicte, chapitre par
chapitre, ce qu’il sait être son dernier roman, Le Garçon maquillé.
Nous avons donc la construction classique du roman dans le roman qui
par le thème, ses protagonistes et sa progression n’est pas sans
rappeler Le livre de John de Braudeau (éditions Gallimard)... Le héros
du Garçon maquillé est Elliot qui vit de prostitution dans les rues de
New-York quand il rencontre un banquier, Theodore Koch, un homme mariè
mais qui est foudroyé par la beauté du garçon. Cette passion dévorante
anéantira aussi bien la fortune de l’un que l’existence de l’autre...
Il est amusant de noter que White décrit Koch, trop gros, sans attrait
physique, comme il se voit dans ses mémoires...
L’apparition d’Henry
James dans un roman historique ne manque pas de sel lorsque l’on sait
qu’il détestait ce genre. Ce qui inquiétait James n'était pas la
capacité d’un écrivain à récupérer le bric-à-brac du quotidien d’une
époque, dans Hotel de dream, les corsets, les fiacres et les lumières
du gaz... Beaucoup plus difficile est d’ imaginer, pensait-il avec
raison, ce qui est absent du passé par rapport au présent de l’auteur
qui écrit le roman historique, particulièrement les contenus des vies
intérieures de ceux qui ont vécu dans des antérieures et les
connaissances qui les nourrissaient telles les prétentions médicales et
scientifiques d’un temps qui prenaient alors pour ces explications
comme immuables, comme nous prenons aujourd’hui notre savoir comme
intangible... Sur ce point White a échoué à recréer un paysage mental
de nos ancêtres qui ne serait pas borné par les poteaux frontières du
Freudisme... Cet exercice est il est vrai particulièrement difficile
pour un homme comme White qui a baigné dès son plus jeune âge dans la
psychanalyse.
Comme toujours chez White, le récit est émaillé de portraits cursifs
comme celui-ci: << Comme M James et Stevie étaient différents,
songeait-elle, James ne faisait rien, n’avait aucun passe temps, il
était occupé qu’à écrire et à contempler la vie dans le miroir biseauté
d’un esprit qui en décomposait les couleurs en les obscurcissant.
Stevie était un homme d’action. Il était intrépide à la guerre, de
l’avis général, et il aimait boire et courtiser les femmes...>>.
Comme on le voit les considérations sur la création littéraire ne sont
pas absentes de ces portraits.
Edmund White nous dépeint Crane comme
un Jacques London, un Joseph Kessel que la phtisie aurait empêché de
s’accomplir, un écrivain-journaliste baroudeur, dont la singularité est
mis en lumière par la rencontre avec Henry James, confit de conventions
et “pédéraste comme un lampadaire” qui apparaît ici comme un maître de
la répression, et surtout de l’autorépression sexuelle. Néanmoins James
a accepté, dans le roman comme dans la réalité, de fréquenter, ce qui
n’était pas rien à l’époque, le couple illégitime que formait Crane
avec Cora qui vivait avec son grand écrivain mais n’était pas marié
avec lui. Une attitude qui montre que James n’était pas autant sous la
coupe des traditions de la bonne société victorienne comme le suggère
le roman. Il faut ajouter que Cora n’était pas qu’une ancienne putain
mais aussi sans doute la première femme journaliste correspondant de
guerre.


Au
début, Hôtel de Dream ressemble à une simple et franche tentative
d'imaginer les derniers jours de la vie de Stephen Crane, l'ami et le
voisin de James, l'auteur de La conquête du courage (1895) et de
l'hôtel bleu (1899), dont la vie météorique a fini à l'âge 28 dans un
sanatorium de la forêt noire. Mais White, qui a écrit surtout des
livres sur son propre “âge d'or” en tant que gay, a bien d'autres
choses derrière la tête que de recréer le milieu des années 1890 de
Crane. Pour White, la « vraie chose » est le sexe, et Crane est surtout
son véhicule pour nous faire visiter les problématiques sexuelles et
amoureuses de cette époque.
On peut s’étonner du choix de Crane, par
White comme guide dans cette excursion du New York gay de la fin du
XIXème siècle. Alors que Crane représente le parangon de l’auteur
hétérosexuel, voué aux prostituées. Son premier roman, Maggie : Une
fille des rues (1893), est une tentative précoce d'imaginer la chute
d'une fille naïve aux mains de maquereaux et de sadiques. On voit que
Le garçon maquillé est un peu la version gay de ce livre...
Comme il
l’indique dans son utile postface Edmund White s’est inspiré, pour
écrire son livre, du premier biographe ami et contemporain de Crane,
Thomas Beer ainsi que du récit du critique new-yorkais, lui aussi ami
de l’écrivain, James Gibbons Huneker. Beer a affirmé, sous l'autorité
de James Huneker, que Crane avait été par le passé sollicité par « un
garçon peint » rencontré au sud de Broadway. Il se serait renseigné
auprès du garçon sur le milieu homosexuel new-yorkais. il aurait
commencé ensuite, riche de ses informations, un roman dont le héros
aurait été un jeune garçon prostitué. Le roman se serait appelé Fleur
d'asphalte. Mais on n’a retrouvé aucune trace de cet écrit.
Malheureusement, il s'avère que Beer était lui même plus romancier
qu’historien. On sait aujourd’hui qu’il a forgé un certains nombre de
documents, y compris des lettres prétendues avoir été écrites par
Crane! D’ailleurs dans la postface White écrit qu’il n’est pas dupe du
récit de Beer et d’Huneker, << Le curieux destin de Crane a voulu
que que deux des premiers biographe à écrire à son sujet aient été des
fabulateurs de grande envergure>>...
Voyons ce qu’écrit sur Crane, Marc Sapporta dans sa précieuse
histoire du roman américain ( Idées-Gallimard, 1976): << Crane
est l’un de ses enfants prodiges de la littérature, l’un de ces
créateurs qui brusquement apparu écrivent en quelques années une œuvre
décisive et meurent bientôt littéralement consumés par leur propre
flamme. “La conquête du courage” annonce un réalisme à deux voies. Dans
la première l’auteur utilise les documents qu’ il a réunis en qualité
de journaliste new-yorkais... La destinée de Maggie vouée à la
déchéance par une fatalité sociale inéluctable se place dans la ligne
directe de “Nana” et de ‘L’assommoir qui pénètre en Amérique dés
1979... La notoriété vient avec “La conquête du courage”... Le paradoxe
est que Stephen Crane n’avait jamais vu le feu (Crane n’avait même
jamais fait un service militaire). Il avait surtout mis à contribution
les connaissances de son frère William et utilisé nombre de récits de
vétérans de la guerre de Sécession... La deuxième consiste à transposer
ses expériences. Crane est soucieux de confirmer par l’expérience vécue
ses prémonitions de romancier. Il se trouve bientôt sur les champs de
bataille de Cuba et des Balkans... Son conte le plus célèbre, “Le
bateau ouvert” (1898) évoque avec un souci de vérisme les suites de son
naufrage au large de Cuba... Stephen Crane devait d’ailleurs mourir
prématurément des suites de son immersion prolongée... Il a illustré
parfaitement le rapport entre la genèse du réalisme et la guerre, comme
Zola avec “La débâcle”, comme Tolstoi avec “Les récits de
Sébastopol...>>.
Dans son Que sais-je? n° 407 La littérature
américaine (Presses universitaires de France, 1973), Jacques-Fernand
Cahen est encore plus laudateur: <<Le véritable précurseur des
écrivains modernes est Stephen Crane, qui composa ses deux plus
importants romans à vingt-deux et vingt-trois ans... Véritablement
doué, il avait atteint seul, sans influence et du premier coup, la
maîtrise d’une manière originale devenue presque classique depuis:
récit nu et précis, ironie sèche et cachée pleine de sous-entendus qui
sont comme des coups de sonde... Le style tranchant et clair comme d’un
simple compte rendu, est illuminé parfois d’images d’une beauté
d’autant plus saisissante qu’elles sont plus rares et plus concises...
La conquête du courage a une composition souvent un peu confuse. Les
scènes se succèdent comme des feuillets d’album tournés trop vite...
Dans certaines courtes nouvelles au contraire, et particulièrement dans
“The open boat” Crane atteint une sorte de perfection... Stephen Crane,
jeune homme à l’ame sans illusion d’un vieillard, est plus proche des
Fitzgerald et Passos de l’après première grande guerre que de sa propre
génération... Comme écrivain, Crane était naturaliste par nature, par
distinction, par dégoût du romantique; il l’eût été sans Howells et
sans Zola, qu’il n’avait peut-être pas lu.>>
L’un
des premiers plaisirs que procurent Hôtel de dream est celui de nous
plonger dans le New-York 1900 des invertis, bien loin du New-York gay
d’aujourd’hui que fréquente l’auteur et surtout de nous montrer comment
cette frange de la population était alors rejetée par le reste de la
société. On sent qu’Edmund White s’est documenté avec sérieux et a tiré
un grand profit de la lecture des travaux de George Chauncey et de son
livre Le Gay New-York 1890 à 1940 (éditions Fayard). Mais au delà de
cette immédiate découverte nous apercevons deux thèmes plus secrets
qu’Edmund White traite avec beaucoup de tact et de vérité; tout d’abord
dans le livre dicté, Le garçon maquillé, la passion d’un homme mûr pour
un adolescent, dépeinte comme une drogue aussi addictive que
dévastatrice pour l’ainé. Puis dans les interstices de l’ouvrage
imaginaire, qui prend de plus en plus de place à mesure qu’avance le
livre, au total Le garçon maquillé représente la moitié des pages
d’Hotel de dream, les rapports qu’un grand malade entretient avec son
entourage bien portant. Nul doute que White n’a eu qu’à puiser dans les
choses vues au long de sa vie pour nourrir ces deux pans de sa fiction.
La mort de Crane, rendu exsangue par la tuberculose, doit avoir rappelé
à White les morts émaciés d'amis et d'amants victime du SIDA.
Le
constant va et vient entre les souvenirs de Crane pour le véritable
Elliott et celui du roman qu’il dicte à Cora est un instantané sur le
glissement de la vérité à la fiction dans la création littéraire.
Si
par hasard ces lignes rencontrent des anglophones férus à la fois de
Crane et de White, je serais heureux qu’ils m’indiquent si dans les
passages censées être des chapitres du Garçon maquillé, donc écrit par
Crane, Edmund White pastiche Stephen Crane. Très habilement White fait
dire à Cora s’adressant à Crane à propos du Garçon maquillé: <<
Il n’est pas vraiment dans votre veine, ». Comme pour d’avance
désamorcer les critiques qui pourraient comparer Le garçon maquillé aux
livres de Crane... Je regrette pour ma part que White dans le final du
Garçon maquillé se soit laisser aller au mélodrame, transformant sa
fiction gigogne en “un mystère de New York” qui a plus à voir avec Paul
Féval, Eugène Sue ou encore Dickens qu’avec Henry James. Je
comprendrais que l’on puisse sur ce dernier point penser tout le
contraire car ce mélo est bien “raccord” avec la littérature
contemporaine de cette fiction. Si je ne peux juger de l’imitation du
style de Crane par White, en revanche et cela est le défaut principal
du livre, il est évident que Crane n’aurait pas pu écrire certaines
considérations mis dans la bouche du banquier amoureux de l’adolescent
sur les rapports d’Elliot et de son père qui sont des réflexions
typiquement post-freudiennes... en 1895, parfaitement anachroniques
dans le récit. Qui connaît bien l’oeuvre de White y retrouve le
commerce conflictuel qu’il a entretenus avec son propre père... dans
les années 50.
Si l’on cherche une équivalence dans les lettres
française à ce roman historique, il faut bien dire que l’on est passé
chez Edmund White de Proust au Roger Peyrefitte de L’éxilé de Capri
(éditions Flammarion). Qu’on ne se méprenne pas sous ma plume c’est un
repli mais non une dégringolade car l’auteur des Amitiés particulières
ne mérite pas l’opprobre dans lequel il est tombé. On peut néanmoins
regretter la veine autofictionnelle chez White qui nous a donné ce chef
d’oeuvre proustien qu’est La symphonie des adieux (éditions 10-18).
.

Le romancier et poète américain Stephen Crane et sa femme Cora Crane ont habité ce manoir en 1899 et 1900. Ils y ont donné une grande fête de plusieurs jours pour la nouvelle année 1900. Ils y ont reçu la visite d'Henry James, venu de Rye en voisin, et de Joseph Conrad. (photo et légende Renaud Camus)









