19 mai 2008
Image mystérieuse
Béton
Stonewall
Réalisation :
Nigel Finch. Scénario : Rikki Beadle-Blair & Nigel Finch. Images :
Chris Seager. Montage : John Richard. Musique originale : Michael
Kamen. Décor : Charles Ford.
Durée : 98 mn. Disponible en VO et VOST.
Avec: Guillermo Diaz, Frederick Weller, Brendan Corbalis, Duane Boutte, Bruce Mac Vittie, Dwight Ewell, Luis Guzman et Gabriel Mann.
Résumé :
1969 :
le jeune Matty Dean (Frederick Weller) venant de son Middle-west natal
débarque à New York où il espère pouvoir vivre son homosexualité de
manière plus épanouissante que dans sa province. Dès son arrivée il
rencontre, dans les jours qui précèdent les événements de Stonewall,
deux hommes que tout oppose : La Miranda (Guillermo Diaz), une drag
queen portoricaine flamboyante, et Ethan un activiste gay quelque peu
coincé. Ces deux personnes vont devenir ses amants et changer sa vie.
L’avis de Bernard Alapetite :
Pour
commencer, un peu d’histoire communautaire : à New York, dans la nuit
du 27 au 28 juin 1969, dans le cadre d’une vaste opération contre les
bars liés à la mafia, la police fait une descente au Stonewall, 53
Christopher Street, dans le quartier de Greenwich village, un bar où
les gays se rassemblent car ils ne sont pas acceptés dans les autres
établissements. Pourtant, en 1966, les tribunaux new-yorkais ont
reconnu aux homosexuels le droit de se rassembler dans des débits de
boisson.
Le Stonewall comme bon nombre de bars est géré par la pègre locale,
lointain héritage du temps de la prohibition. Son patron, Tony Lauria
« Fat Tony », paie sa dîme aux « œuvres » de la police locale et
reverse les recettes du soir au parrain de New York, Matty The Horse.
Le Stonewall cible volontairement la clientèle gay, car elle est d’un
bon rapport. Le bar accueille plusieurs centaines de personnes le
week-end mais il ne possède pas de licence. Le patron est obligé de
graisser la patte des officiers de police du 6e
district pour ne pas voir son établissement fermer. Outre des gays et
des travestis, sa clientèle comprend de nombreux émigrés clandestins,
autant de raisons pour que les autorités s’y intéressent.
Dans la nuit du 27
au 28 juin 1969, vers deux heures du matin, huit officiers du New York
Police Department pénètrent dans le Stonewall. Ils effectuent un
contrôle d’identité musclé de la clientèle, majoritairement
afro-américaine et portoricaine, qui résiste. Ce raid était différent
des interventions précédentes. Habituellement, les propriétaires
étaient prévenus à l’avance par un informateur au sein même de la
police qu’une descente aurait lieu. Ces « visites » avaient souvent
lieu assez tôt dans la soirée pour permettre une réouverture rapide du
bar.
Mais cette nuit-là, les policiers ferment l’établissement et jettent
les clients un par un à la rue après avoir procédé au contrôle des
identités. Deux cents jeunes gens sont expédiés sur le pavé. Au lieu de
se disperser dans la nuit comme d’habitude, ils se massent sur les
trottoirs aux alentours. Un barman, le portier, et trois travestis sont
arrêtés et traînés vers un fourgon de police. Un petit groupe de
travestis se lance à leur rescousse. La tension monte. Des bouteilles
de bière et des briques volent en direction des policiers. L'histoire
veut qu'un travesti, Sylvia Rivera, ait jeté la première bouteille sur
les policiers. Les travestis, blacks, latinos, prostitués, étudiants,
gays et lesbiennes du quartier sont rameutés. Ils contre-attaquent et
disputent le terrain à une police en difficulté. Surpris, les policiers
battent en retraite et, comble de l’ironie, se réfugient dans
l’établissement. La foule, qui dépasse les 400 personnes, hurle des
injures et tente d’enfoncer la porte du bar. Un manifestant essaie de
mettre le feu à l’établissement, sans succès. Un parcmètre est arraché
et vient coincer la porte du bar, bloquant plusieurs officiers à
l’intérieur. La foule continue à grossir. Un feu de rue éclate. Treize
personnes sont arrêtées et seront déférées devant la justice. Les
renforts demandés sont accueillis par des jets de bouteilles. Des
homosexuels prévenus qu’il se passe quelque chose au Stonewall arrivent
de toute part. Au petit matin, la foule atteint 2 000 personnes. Elle
lance des bouteilles et des pierres aux 400 policiers arrivés sur
place. La police finit par envoyer la Tactical Patrol Force, une unité
de police anti-émeute, alors habituée à lutter contre les opposants à
la guerre du Vietnam. Ces hommes parviennent à disperser les
manifestants.
Craig Rodwell, qui
avait créé en 1967 dans la Christopher Street la première librairie
d'auteurs gays au monde, la Oscar Wilde Memorial Bookshop, a ameuté la
presse. Les journalistes assisteront à plusieurs jours de combats, qui
se poursuivront dans la rue. En effet, si le 28 juin, l’émeute se
calma, la foule revint les jours suivants. Le soir du 29, un groupe de
500 personnes descend Christopher Street en chantant des slogans
pro-pédés. La police anti-émeute charge à la matraque avec une extrême
violence et fait de nombreux blessés. Le 9 juillet a lieu le premier
« Gay Power Meeting ». Au total, les échauffourées durèrent cinq jours,
toutes les brimades dont les homosexuels avaient été victimes
précédemment refaisant surface. Mais comme le dit un des personnages du
film : « À chacun sa légende de Stonewall... »
Retour au calme :
la dernière fois que je suis passé dans le Village, en septembre 2007, la
lumière du printemps irisait les trottoirs proprets de Christopher
Street que bordaient de coquets commerces arborant presque tous sur
leur vitrine le « rainbow flag ». L’Oscar Wilde bookshop qui a déménagé
au n°15 de la rue offre, dans sa tortueuse caverne, toujours autant de
trésors que naguère. Ce jour-là, les gardiennes du temple étaient deux
charmantes et compétentes lesbiennes qui étaient en âge d’avoir connu
les horions de la police dans cette même rue. Le quartier, tout en
étant resté gay-friendly, n’a plus grand-chose à voir avec celui du
temps des émeutes. Il s’est embourgeoisé et policé comme le reste de
New York, aujourd’hui une des villes les plus sûres du monde depuis les
actions de son maire Guiliani à la fin des années 90. Guiliani, encore
un Républicain atypique (du Great Old Party), dirige la ville depuis
1994, alors qu’aux élections présidentielles de 2004 le candidat
démocrate, John Kerry, a obtenu 74 % des voix.

Du coté de Christopher street en septembre 2007
Depuis, ces événements sont considérés comme l’acte fondateur de la
libération des gays. Ils sont commémorés de par le monde, le dernier
samedi de juin, le Christopher Street Day, par une gay pride.
Aujourd’hui, peu sont parmi ceux qui se trémoussent
en suivant les chars de la gay pride parisienne savent que c’est
l’anniversaire d’une révolte de gays quelque part dans le sud de
Manhattan qu’ils honorent. Pourtant cette geste n’est pas complètement
oubliée, même parmi ceux qui n’étaient pas encore nés alors, comme en
témoigne cet extrait de l’excellent blog de Matoo : « (…) Je
sais que je suis un peu le seul à le penser (arf), il s’agit de la
commémoration des événements de Stonewall de 1969. Et au-delà, j’y vois
la célébration de l’activisme gay depuis 1968 en France. En se pavanant
librement et fièrement sur le goudron, on rend finalement hommage à
tous ces hommes et femmes qui ont lutté pour notre affranchissement. Et
ce ne sont pas les « look hétéros » qui ont été les plus en verve, mais
certainement les premiers à en bénéficier aujourd’hui. » ou encore ces phrases
signées Conrad sur un site en déshérence depuis 2002 : « Si
vous êtes de ceux qui regrettent la présence des travelos aux marches,
souvenez-vous qu'ils ont ouvert la voie. Si vous regrettez qu'on ne
voit qu'eux à la télé, souvenez-vous que les médias montrent ce qu'ils
veulent, ils n'ont pas besoin de nous pour mentir. Le travail de
tolérance et de respect doit se faire tous les jours et par tous,
travestis ou non. Je ne suis pas out, au boulot. Mais j'admire la force
de ces gens qui ont le courage de s'exposer au jugement d'autres gens
qui ne les comprennent finalement pas. Je ne suis ni travesti, ni
drag-queen et je n'en ai jamais connu d'assez près ni assez bien pour
en parler, je pourrais écrire des pages entières à les idéaliser, mais
à quoi bon ? Pensez ce que vous voulez, habillez-vous comme vous
voulez, moi, le 1er juin 2002, je marche. »
En France, il
faudra attendre le printemps 1971 pour que soit créé le FHAR (Front
Homosexuel d’Action Révolutionnaire) et c’est seulement le 25 juin 1977
qu’eut lieu la première gay pride parisienne.
Le film, qui d’ailleurs devrait plutôt s’appeler Avant Stonewall
car seulement les dix dernières minutes relatent en une remarquable
synthèse l’émeute, présente habilement mais trop brièvement le contexte
historique de cette période : celui international, la guerre du Vietnam
mais aussi interne au mouvement gay. Celui-ci était alors représenté
par la Mattachine Society qui est montrée ironiquement au travers des
réunions auxquelles assistent Matty, le héros du film. Ce groupe
œuvrait discrètement pour donner plus de droits aux gays. Le mouvement
voulait que les homosexuels se fondent dans la société, s’intègrent et
ne soit en rien discernables des hétérosexuels, un peu l’équivalent de
ce qu’était en France Acady.
Il faut savoir que si l’intervention de la police a provoqué de telles
réactions, c’est certes que Judy Garland venait de mourir mais que
surtout cette descente de police inopinée était comme un retour aux
années précédentes. En effet, la tendance était à la tolérance envers
les gays depuis l’élection en 1965 à la mairie de New York de John
Lindsay, un Républicain qui présentait un programme de réformes, et
celle de Dick Leitsch comme président de la Mattachine Society à New
York. La police diminua sensiblement ses descentes à partir de 1965.
Petite précision, le Parti Républicain était bien différent de ce qu’il
est aujourd’hui sous la présidence de Bush, en particulier à New York
où il était alors dominé par deux libéraux : John Lindsay et Nelson
Rockefeller.
Au moins depuis Alexandre Dumas et Walter Scott
on sait que la fiction est le meilleur moyen pour immortaliser des
jours que l’on veut fameux. Mais pour que le roman ou le cinéma fasse
de beaux enfants à l’Histoire, faut-il encore que la fiction soit
puissamment incarnée par des héros auxquels le lecteur ou le spectateur
puissent s’identifier. C’est ce qu’a imparfaitement réussi Nigel Finch.
Le
film démarre sur des témoignages, ce qui est une bonne idée qui
malheureusement ensuite sera abandonnée, puis il nous entraîne très
vite dans l’histoire de Matty qui débarque de sa lointaine province et
qui tombe amoureux de la première personne qu’il rencontre, un joli
travesti latino qui va lui servir de guide dans ce gay New York de
1969, où comme par hasard il va rencontrer immédiatement un
échantillonnage de la communauté gay. La ficelle scénaristique est un
peu grosse et par conséquent, on a bien du mal à s’identifier à Matty.
Le scénariste ne fait entrer
véritablement le romanesque que dans la dernière demi-heure de son
film, ce qui est beaucoup trop tard.
Stonewall hésite
constamment entre le film militant et sociologique, la comédie
romantique et le musical. Cette absence de choix déconcerte le
spectateur, le réalisateur ne parvenant jamais à mêler harmonieusement
les trois veines de son inspiration. Le choix d’inclure des interviews
de témoins des événement était judicieux. Ce procédé a fait flores
depuis. Les frontières entre fictions et documentaires tendent à se
brouiller. Il était très novateur en 1996 et on ne peut que regretter
que Finch ait abandonné cette tentative et ne soit pas allé au bout de
son idée. Pas plus qu’il soit allé au bout de sa volonté de transformer
ce film historique en musical, ce qui aurait encore plus dynamisé Stonewall dans lequel les morceaux chantés s’intègrent mal. On voit bien que le modèle est Torch Song
Trilogy
(1988) mais jamais Finch, comme le fait Fierstein, nous prend aux
tripes avec son histoire d’amour entre le gay candide et le travesti
romantique et blessé par la vie. Il ne parvient pas complètement non
plus à mêler analyse sociologique et historique avec ses histoires
d’amour. Les personnages sont trop archétypaux pour nous émouvoir. Ils
sont cependant servis par des comédiens de grand talent.
On
comprend bien que le réalisateur a voulu dépeindre les émeutes par le
biais de la vie de ces quelques personnes mais cela manque terriblement
de chair. En revanche, il est juste historiquement d’avoir donné le
premier rôle à une drag-queen portoricaine car ce sont elles qui furent
en première ligne face à la police. Comme de bien montrer l’implication
de la mafia dans ce monde de la nuit ainsi que la corruption de la
police.
Il est indéniable que le film est parcouru d’une énergie et d'une force
de conviction qui ne se démentent jamais. Il ne tombe jamais non plus
dans le glauque et le misérabilisme, bien que le film comporte quelques
scènes dramatiques.
Il est
paradoxal qu’un grand événement de l’histoire américaine, cette prise
de la Bastille gay, comme le qualifie Edmund White, soit transposé au
cinéma par un cinéaste britannique, tout comme l’un des épisodes du 11
septembre le fut par Paul Greengrass dans Vol 93.
Pour
son premier film Nigel Finch s’est entouré de solides professionnels,
ce qui n’empêche pas la flamboyance comme en témoigne la vie de son
scénariste, Rikki Beadle-Blair (le créateur de l’incroyable série Metrosexuality),
qui est un véritable roman. Il naît en 1962 à Bermondsey, au sud de
Londres. Il est élevé par une mère célibataire, Monica Beadle,
conseillère sociale et lesbienne. Originaire de Jamaïque, elle émigre à
l’âge de 12 ans en Angleterre, où elle sera la première enfant noire
dans son école à Peckham. À 16 ans, enceinte de Rikki, et alors que sa
mère vient juste de mourir, elle est jetée à la rue par sa sœur. Rikki
entre à l’école alternative de Bermondsey où les enfants étudient
uniquement les matières qui les intéressent. Rikki se consacre
exclusivement au cinéma et au théâtre. Il existe dans les actualités
télévisées de la BBC un documentaire qui traite de Rikki enfant acteur
à Bermondsey dans les années 70. À 17 ans, il donne des concerts a capella
dans une librairie gay, The Word, dans le quartier de Londres de
Bloomsbury. À la fois danseur, artiste de cabaret, musicien rock,
acteur, chorégraphe, metteur en scène, scénariste, il parcourt le
monde, danse et monte des shows dans des cabarets, présente une
chorégraphie de strip-tease à... Bagdad. Il sera même assistant dans un
spectacle de serpents. Il se fixe ensuite à Londres où il dirigera
nombre de mises en scène en marge des circuits traditionnels. Il
interprète Hamlet, mais son rôle préféré restera Blue, un punk junkie
héroïnomane de Liverpool dans le film Sirens au début des années 90. Il obtient le prix du meilleur scénario
pour celui de Stonewall.
Ensuite, il se consacre essentiellement à l’écriture de scénarios pour
la BBC, Radio 4 et Channel 4, de courts métrages et pièces
radiophoniques dont il interprétera lui-même certaines. Il participe
aussi à des projets en collaboration avec le Théâtre national de la
jeunesse. En 1998, Rikki travaille avec le cinéaste David Squire pour Captivated, film à un seul rôle qu’il écrit et interprète, puis A Dog’s Life, un court métrage qui remporte de nombreux prix. L’année suivante il crée
Metrosexuality
(DVD édité par BQHL), une série en six épisodes pour Channel 4. Il est
à la fois scénariste, metteur en scène, premier rôle et compose aussi
la musique avec Mark Hawkes. En 2001, il adapte Take it Like a Man, une biographie de Boy George dirigée par Kfir Yefét pour la BBC.
Nigel Finch n’aura
pas vu terminé son premier film pour le cinéma. Il meurt du sida avant
qu’il soit complètement finalisé. Sa post-production est assurée par sa
productrice, Christine Vachon. Cette dernière est une figure importante
de la cinématographie gay. Elle a également produit entre autres : Poison, Swoon, Postcards From America, Go Fish, Safe,
Kids, I Shot Andy Warhol, Kiss Me, Guido. Auparavant Finch a été monteur et
producteur de la série Arena pour la BBC 2. Arena lui valut cinq Oscars anglais de la télévision et de nombreuses citations internationales. Dans cette série, il réalisa des
films sur l'hôtel Chelsea, le photographe Robert Mappelthorpe et une biographie en cinq parties des Rolling Stones. The Vampyr : A Soap Opera fut récompensé par le Prix Italia en
1993. Stonewall est donc son premier et dernier film pour le cinéma.
Chris Seager, le directeur de la photo est aussi, entre autres, celui de Beautiful Thing et d’Indian Summer (deux excellents films gays).
Le film a reçu le premier prix du Festival du film à Londres et le prix
du public au Festival du film gay et lesbien de San Francisco.
Stonewall,
que l’on doit considérer comme inachevé, est un hymne à la tolérance et
au courage de s’affirmer. Malgré ses imperfections, c’est un spectacle
agréable et surtout indispensable pour la connaissance de l’histoire de
la communauté gay.
.






