08 mars 2008
Duane Michals
Les chansons d'amour
France, 2007, 1OOmn
Réalisation: Christophe Honoré. Scénario : Christophe Honoré. Photo : Rémy Chevrin. Musique : Alex Beaupain.
Avec
Louis Garrel, Ludivine Sagnier, Clotilde Hesme, Chiara Mastroianni,
Brigitte Roüan, Grégoire Leprince-Ringuet , Jean-Marie Winling, Alice
Butaud, Yannick Renier et Esteban Carvajal Alegria.
Ismael
vit avec Julie mais un jour cette dernière, pour pimenter leur
relation, fait entrer dans leur lit Alice. S’installe alors un ménage à
trois qui pratique ce que l’on appelait naguère « l’amour libre ». Mais
Julie s’aperçoit bientôt qu’elle ne trouve pas son compte dans cette
nouvelle géographie amoureuse, ce qu’elle confesse lors d’un repas de
famille. Mais avant qu’elle prenne une décision sur le devenir de son
couple, elle meurt brusquement d’un arrêt cardiaque au sortir d’un
concert. Ismael et la famille de Julie parviennent mal à faire face au
deuil. Heureusement, dans la vie d’Ismael surgit Erwann qui tombe
immédiatement amoureux de lui et qui va le sauver du désespoir.
L’avis de Bernard Alapetite :
Les Chansons d’amour
est le plus beau film français depuis... Depuis si longtemps que je ne
me souviens plus du précédent film qui pourrait rivaliser dans mon
panthéon cinématographique avec lui... Depuis peut-être Laisser-passer de Tavernier qui n’a strictement rien à voir avec Les Chansons d’amour...
Les
amoureux de Paris, et particulièrement ceux des parages allant de la
Place de la Bastille jusqu’à la Gare de l’Est en passant par la Porte
Saint-Martin, doivent se précipiter pour voir le film, tant Christophe
Honoré a le talent de nous faire redécouvrir la ville et de l’inscrire
dans la trame de son histoire avec la géniale idée d’avoir toujours
filmé ses scènes d’intérieur, soit au premier étage, au rez-de-chaussée
ou à l’entresol si bien que la vie de la ville est toujours en
arrière-plan du champ. Déjà il nous avait fait partager cette faculté
d’habiter les lieux dans Tout contre Léo et surtout Dans Paris
où il n’y avait guère que cela à sauver et la dernière scène. Le Paris
de Christophe Honoré est le Paris d’aujourd’hui, dans lequel apparaît
notre nouveau président au détour d’une affiche, un Paris multicolore,
de nuit et de jour, de la fête et du travail. À mille lieues du Paris
momifié et fantasmé d’Amélie Poulain mais aussi bien loin de la ville
de Dans Paris qui n’était qu’un musée de la
cinéphilie. Le tour de force du cinéaste est d’avoir réussi le mariage
du réalisme de la ville avec le comble de l’artifice qu’est par essence
la comédie musicale.
Le cinéaste s’explique de son choix : « Le Xe
est l'un des rares arrondissements où l'on travaille dehors, avec des
gens qui déchargent des camions de livraisons... Il ne s'agissait pas
de bloquer des rues pour tourner, je voulais que la vie s'infiltre le
plus possible dans les plans, et aussi respecter la géographie des
lieux. Je m'étais donné cette contrainte non pas tant pour produire un
effet de réel que pour m'empêcher de fantasmer un film. » Ce qui
nous vaut parfois des regards caméra des passants tout à fait
surprenants mais qui curieusement donnent l’impression d’authentifier
l’action qui se déroule sur l’écran.
Mais Christophe
Honoré et son chef opérateur Rémy Chevrin ne se bornent pas à être des
paysagistes, ils parviennent aussi à rendre la texture du moindre
objet. On a envie de tendre la main pour toucher l’écharpe de Julie
tant elle existe.
Pourtant c’est peu dire si j’allais
voir le dernier opus de Christophe Honoré à reculons, craignant une
nouvelle déception de celui qui semblait tant promettre après Tout contre Léo.
Bien sûr, il y a encore deux ou trois scènes ratées : celles où Louis
Garrel se prend encore pour Jean-Pierre Léaud et quelques allusions
cinéphiliques lourdingues comme ces marins, sortis du Lola de
Demy, en tenue d’été, croisés sur un trottoir parisien en plein hiver.
Mais ce film, toujours sur le fil du rasoir, parvient à nous
émerveiller et à nous émouvoir presque constamment si bien que l’on
regrette de ne pas rester quelques minutes de plus sous l’enchantement
et que certains personnages ne soient pas plus développés tel celui de
la sœur cadette de Julie (Alice Butaud) ou celui du frère aîné d’Erwan,
sans oublier le personnage du père de Julie remarquablement interprété
par Jean-Marie Winling que l’on aurait aimé voir plus.
On
peut légitimement penser que quelques imperfections du film sont dues à
sa vitesse de tournage et de production comme en témoigne le plan sur
l’affiche du film Les Ambitieux, sorti en janvier 2007. C’est un tour de force que Les Chansons d’amour soit présent au Festival de Cannes en mai, quatre mois après son tournage.
La
très bonne surprise est de découvrir que des comédiens français comme
leurs homologues anglais sont capables de chanter et de faire passer
l’émotion de leur scène par leur chant dans des morceaux poétiques,
irrévérencieux, qui ne sont jamais plaqués sur l’intrigue mais qui, au
contraire, la font avancer. Christophe Honoré réussit à ce que le
passage du parlé au chanté, puis le retour au parlé, paraissent
naturel. Contrairement à ce qui se passe dans la plupart des films avec
chansons, ces dernières ont souvent tendance à mettre une distance
entre le spectateur et l’émotion alors que dans Les Chansons d’amour elles la suscitent. Leur texte souvent d’une salutaire crudité, « du bout de ta langue nettoie-moi partout », est le vrai hommage à La Maman et la putain de
Jean Eustache que certains voudraient voir, surtout dans le triolisme
du début. Honoré les a écrites avec Alex Beaupain, son ami
d’adolescence, dans un registre entre Delerme et Daho. Ce sont de
vraies belles chansons avec couplets et refrains et non des dialogues
chantés comme chez Demy. En voici un petit avant-goût :
« As-tu déjà aimé
Pour la beauté du geste
As-tu déjà croqué
La pomme à pleines dents
Pour la saveur du fruit
Sa douceur et son zeste
T'es-tu perdu souvent
Pour la beauté du geste... »
Christophe
Honoré n’a pas renoncé à son obsession référentielle mais heureusement
avec beaucoup plus de légèreté que dans son film précédent. Le premier
plan de Ludivine Sagnier, de dos, est la copie de celui de Catherine
Deneuve dans Les Parapluies de Cherbourg : même
coiffure à barrette, mêmes cheveux blonds mais heureusement Ludivine
Sagnier est moins rigide que la Deneuve d’alors. Par ailleurs, comme Les Parapluies de Cherbourg, le film est divisé en trois parties par des intertitres identiques à ceux du film de Demy : Le départ, L’absence, Le retour. Il faut dire que l’adulation de Christophe Honoré pour Demy vient de loin. Lorsqu'il était journaliste aux Cahiers du cinéma, il écrivait sous le pseudonyme de Roland Cassard, le diamantaire que Deneuve épousait dans Les Parapluies de Cherbourg, et Romain Duris chantait la chanson de Lola à la fin de 17 fois Cécile Cassard.
On
peut être encore agacé par l’imitation de scènes entières des films de
Truffaut, avec le même jeu et le même cadrage. Quant à la scène des
trois lisant dans un lit chacun un livre, on l’avait vu aussi dans Changement d'adresse d'E. Mouret, déjà inspirée de celle de Domicile conjugal avec Jean-Pierre Leaud/Claude Jade, le ménage à trois étant celui de La Maman et la putain (Bernadette Laffont, Françoise Lebrun/Jean-Pierre Léaud). On l’avait déjà dans Dans Paris.
Le réalisateur a poussé le mimétisme jusqu’à mettre des lunettes à
Ludivine Sagnier comme en portait Claude Jade. À noter que si les films
de la Nouvelle vague se passaient essentiellement rive gauche à
Saint-Germain et Montparnasse, Christophe Honoré déménage sur la rive
droite vers la Bastille comme il l’avait déjà fait dans Tout contre Léo,
mais à la fin du film retour épisodique sur la rive gauche avec la très
belle scène du cimetière Montparnasse au coucher du soleil, avec en
fond la tour. Les cinéphages du quartier reconnaîtront leurs cinémas
préférés dans les plans sur le fronton de deux cinémas de
Montparnasse : Le Bretagne et l’UGC Montparnasse.
Si les
références au cinéma sont multiples, les livres sont très présents :
normal pour un écrivain avec de nombreux plans sur des couvertures de
romans d’Hervé Guibert, Edmund White, A. L. Kennedy, James Salter...
comme chez Godard...
On peut aussi reprocher à Christophe
Honoré de nous raconter, aussi bien dans ses livres que dans ses films,
toujours la même histoire : celle d’une famille traumatisée par la
disparition tragique d’un de ses jeunes membres. Toute son œuvre est
placée sous la trinité de la famille, du sexe et de la mort.
Les
comédiens sont épatants. Pour Louis Garrel, on peut parler de
résurrection après son calamiteux pastiche de Jean-Pierre Leaud dans le
précédent film de Christophe Honoré. On regrette que Ludivine Sagnier,
très émouvante dans un registre nouveau pour elle, quitte si vite
l’écran. Il y a quelques années, on avait découvert Grégoire
Leprince-Ringuet, encore enfant mais déjà très bien, dans Les Égarés, ce
qui est peut-être le meilleur Téchiné à ce jour parce que le moins
téchinien justement... Ici, il campe un lycéen homo sans complexe, à la
fois fou d’amour pour Ismael mais qui parvient à maintenir cette
passion sous contrôle et s’avère plus mature que son aîné. Un très beau
personnage que le jeune acteur parvient à imposer en quelques scènes.
Le cinéaste nous explique ce qui a motivé le choix du jeune homme : « Grégoire
représente une certaine jeunesse sans être du tout dans les clichés, ni
dans le fantasme sexuel d'aujourd'hui. Sa beauté est franche, pas
tapageuse. Je tenais à représenter un jeune qui ne doute pas de son
homosexualité mais qui n'a pas encore eu d'aventure. Erwann n'est pas
tourmenté par sa sexualité mais par ses sentiments. Grégoire avait une
simplicité, une sorte de bonté qui m'a très vite convaincu. »
Chiara
Mastroianni a bien du mérite à tirer son épingle du jeu dans le seul
rôle antipathique, de la sœur aînée de Julie, larguée et qui éprouve la
culpabilité du survivant. Une mention spéciale pour Clotilde Hesme,
dotée d’un physique singulier avec une certaine androgynéité (pont pour
Ismael entre l’hétérosexualité et l’homosexualité), la révélation des Amants réguliers de Philippe Garrel qui confirme son grand talent.
La
position de Christophe Honoré sur l’homosexualité est aussi décomplexée
qu’originale. Voici ce que l’on peut lire à ce sujet dans le Têtu n° 123 de juin 2007 : « Je ne voulais pas qu’on dise que Les Chansons d’amour
racontait l’histoire d’un hétérosexuel dont la copine meurt et qui
devient homo. Ça aurait été abominable. Même chose pour la relation
entre les deux filles au début du film. Par rapport à l’homosexualité,
je n’ai jamais été dans le registre de la revendication, de
l’explicatif ou du tourment. Ça ne m’a jamais intéressé de présenter
des personnages homosexuels dont le souci était l’homosexualité. Ils
ont de plus gros problèmes... Souvent chez les pédés, l’idée c’est que
le sexe, ça se faisait hors de la famille. Moi, j’ai toujours pensé que
la sensualité était familiale. D’ailleurs, ramener son copain chez soi,
faire du sexe dans la maison de ses parents, c’est ultra excitant. »
Quel
culot de terminer le film par les belles scènes d’amour entre Erwann et
Ismael, certes chastes avec seulement un plan fugitif sur les fesses
précocement poilues mais appétissantes de Grégoire Leprince-Ringuet.
...Et
puis vous en connaissez beaucoup des films où le héros, au départ
hétérosexuel, est sauvé du désespoir par une relation homo ? Ce n’est
pas Jules et Jim, c’est Jules avec Jim ! La dernière
réplique est la plus jolie déclaration d'amour du cinéma de ces
derniers temps : « Aime-moi moins mais aime-moi longtemps ». Et c’est
un garçon qui le dit à un autre garçon...
Un hymne à
l’amour libre, une tragédie musicale optimiste qui nous offre en finale
la plus belle scène d’amour entre deux garçons du cinéma français.
P.S. Le dvd édité par BAC vidéo est remarquable. Particulièrement les commentaires de Christophe Honoré sur son film. J'ai relevé un propos qui éclaire bien des films; Honoré explique que d'avoir tourné la scène tragique dans laquelle Julie meurt a superposé puis effacé les images réelles de l'histoire autobiographique et douloureuse du cinéaste. Une preuve supplémentaire que l'art peut soigner la souffrance...








