29 février 2008
Offrande au soleil
DAVID AU PAYS DES MERVEILLES (David im Wunderland)
Allemagne, 1997, 102mn
Réalisation: Moritz Seibert, scénario: Moritz Seibert, Directeur de la Photographie: Markus Hansen, montage: Sue Nichols, Musique: Andreas Koebner
Avec: David Winter, Scott Larcher, Katharina Schutz, Hannes Thannheiser
Résumé
1996, en Allemagne, Michael, 15 ans, un ado blond, bien ancré dans son époque, walkman et jeux vidéos, est le rejeton d’une famille éclatée, mais aisée; père chef de pub à New York, terre promise pour le garçon, et mère médecin à l’hopital local, à proximité de Stuttgart. Michael déstabilisé par la séparation de ses parents est un élève médiocre, au bord de la petite délinquance. Un jour, au début des vacances scolaires d’été, le garçon “emprunte” la BMW de sa mère pour emmener copains et copines en virée. La voiture est bientôt prise en chasse par la police pour excès de vitesse. Elle est rattrapée à cause d’une charrette anachronique qui lui barre la route. Sur ce curieux véhicule est juché David, un garçon brun de l’age de Michael, accoutré d’un bizarre costume constitué d’une chemise blanche et d’un pantalon noir. Il est pieds nus. Les regards des deux adolescents se croisent. C’est le coup de foudre.
David fait parti d’une secte chrétienne: les jacobites, qui, comme les amishs refusent toute modernité, électricité, machines... La communauté de David est une branche de la secte, qui venant du Canada, tente de s’implanter dans cette région d’Allemagne. Le garçon subit une discipline très stricte; tous contacts avec des personnes n’appartenant pas aux jacobites lui sont interdits, comme toutes visites à la ville proche; ainsi il ignore tout du monde moderne.
Depuis l’apparition fortuite de ce curieux adolescent Michael n’a plus qu’une idée en tête, le revoir, par curiosité, par désir? Michael épie la communauté et découvre vite que David, en cachette des siens, a pour habitude d’aller nager dans le lac, près des fermes de la secte. C’est sa seule joie dans son austère vie. Michael parvient à apprivoiser le farouche David. Une tendre amitié nait entre les deux garçons qui se transforme bientôt en amour exclusif. Michael devient le mentor de son ami, de moins en moins jacobite, lui faisant découvrir le pays aux merveilles qu’est le monde extérieur à la secte pour David. Michael achète à son ami (avec la carte de crédit de sa mère!) une paire de Sneakers. David est éberlué de ce cadeau... La mère de Michael doit partir une semaine pour des raisons professionnelles. La maison est au garçon qui aussitôt invite son ami à venir chez lui. David quitte son groupe peut être sans idée de retour...

L’avis de Bernard Alapetite
Rarement une passion amoureuse entre deux garçons aura été aussi bien décrite. Elle n’est pas sans rappeler celle qui unissait les deux adolescents dans Une histoire simple de Jacques Duron. Dans Au pays des merveilles, il est question d’amour, pas de sexe. Si les corps peu habillés de Michael et David sont souvent en contact, ce sont pour des chahuts, des baignades ou pour le tendre abandon d’une tête sur une épaule. Les gestes d’amour se limiteront à un baiser sur la commissure d’une lèvre et à un doigt caressant une joue; mais il passe plus d’amour dans ces gestes que dans bien des copulations. L’attirance physique des deux garçons l’un pour l’autre est palpable. Le sexe n’est pourtant pas nié par la réalisation. On assiste à la découverte par David, troublé, du corps nu de son ami, lui qui n’avait jamais vu que la nudité de son propre corps, à celle de la masturbation et à celle du corps des filles, devant lequel il a une curieuse réaction.
Cette histoire est aussi celle de la confrontation de deux mondes, celui de l’aujourd’hui de Michael, que tout oppose à l’hier rêvé de David. Le suspense du film réside dans le fait de savoir si David choisira L’Allemagne d’aujourd’hui et son ami Michael, en sachant que tout retour dans sa communauté lui sera alors interdit, ou s’il ira retrouver sa famille au sein de cette prison hors du temps que sont les jacobites qui ont décidé de s’en retourner au Canada, n’ayant pu s’adapter à ce coin d’Allemagne, trop proche du “monde”.
Ce film a la grâce, car chacun de ses défauts, et ils sont nombreux, ne font paradoxalement qu’augmenter son charme. Les maladresses sont à l’unisson de celles des deux garçons que l’on voit inventer des gestes d’amour, en rupture de modèle, sur leurs corps, souvent peu vêtus mais jamais exhibés.
Les invraisemblances scénaristiques, comme cette communauté autarcique vivant près de ce lac des premiers âges, à quelques coups de pédale du centre de la grande ville ou comme l’univers familiale stéréotypé de Michael ne font que renforcer le miraculeux récit, isolant que mieux l’histoire d’amour des deux garçons sur fond de conventions sur laquelle elle ne fait que prendre plus de relief...
Curieusement Moritz Seibert, dont Au pays des merveilles est le seul long métrage à ce jour, est beaucoup plus à l’aise pour camper la communauté jacobite, qui rappelle beaucoup celle des amish de Witness, en quelques scènes il nous fait découvrir ces naufragés du temps, que pour peindre la banalité bourgeoise de l’Allemagne d’aujourd’hui. Si la réalisation ne brille pas par son invention, elle est remarquablement soutenu par une interprétation sans faille jusqu’à la moindre silhouette. Les deux adolescents sont remarquables.
Un film rare qui réussit à peindre l’amour entre deux garçons à l’age de tous les possibles.
Une VHS en V.O. existe en Allemagne.
De belles chaussures...
28 février 2008
Galella expose ses Warhol au Bon Marché

Andy Warhol avec Truman Capote en 1978

Andy Warhol et Basquiat en 1984
Exposition so chic au rez de chaussée du Bon Marché, mon grand magasin parisien préféré (rue de Sèvres, Paris VI éme), où Galella, le photographe préféré du maitre du pop art, présente 89 photographies d'Andy Warhol, prises entre 1967 et 1985.
Miroir orangé
A propos de Junger
Junger porte notre drame, généralement sordide, à la hauteur de la tragédie. C'est ce qui donne à son journal "intime" une portée universelle.
Maurice Nadeau
Contre le mur
REBELS OF THE NEON GOD (LES REBELLES DU DIEU NÉON)

Fiche technique :
Avec Lee-Kang-Sheng, Chen Chao-Jun, Miao Tien, Hsiao Kang, Wang Yu-Wen, Lu Hsiao-Ling et Lu Yi-Ching. Réalisation : Tsai Ming-Liang. Scénario : Tsai Ming-Liang. Photos : Liao Pen-Yung. Musique : Huang Hsu-Chung. Montage : Wang Chi-Yang. Production : Hsu Li-Kong. Décors : Lee Pao-Ling.
Taiwan, 1992, durée : 90 mn. Disponible en VO et VO sous-titrée anglais.
Avec: Lee-Kang-Sheng, Chen Chao-Jun, Miao Tien, Hsiao Kang, Wang Yu-Wen, Lu Hsiao-Ling et Lu Yi-Ching.
Résumé :
Deux jeunes gens, Ah-Tze (Chen Chao-Jun) et Ah-Kuei, sur leur moto slaloment entre les voitures. Ils dépassent un taxi conduit par un homme d’âge mûr (Miao Tien), avec à ses côtés son fils Kang-Sheng (Lee Kang-Sheng) auquel il a proposé de l’emmener au cinéma. L’adolescent semble fasciné par le couple à moto, image de liberté et de sensualité. Quand le feu passe au rouge, les deux-roues se faufilent au premier rang, bloquant le taxi. Le chauffeur s’impatiente et klaxonne. Ah Tze se laisse dépasser, puis le re-dépasse et brise le rétroviseur latéral du taxi. Le taxi fait une embardée et va heurter une autre voiture... On entre bientôt dans la famille de Kang-Sheng. Le garçon est flanqué d’une mère mystique (Lu Hsiao-Ling) et d’un père démissionnaire. Kang-sheng retrouve le vandale quelques temps plus tard et le suit. Lassé du travail scolaire – il a abandonné ses études au grand dam de son père – il piste le jeune loubard dans des rues où la pluie ne semble jamais cesser. Il est secrètement amoureux du motard, sans que rien ne soit explicite. Le jeune homme abandonne sa moto pour rentrer dans un hôtel. Kang-sheng en profite pour détruire l'engin. Il laisse une signature sur le sol : « Le prince Ne Cha est passé »...
L’avis de Bernard Alapetite :
Les Rebelles du Dieu Néon est le premier long-métrage de cinéma de Tsai Ming-Liang. Il est aussi le premier volet d’une trilogie, suivront Adieu l’amour puis La Rivière , son chef d’œuvre (ces deux films sont réunis dans un DVD aux éditions Films sans frontières). L’essentiel des obsessions du metteur en scène s’y trouve déjà. L’eau est omniprésente. Les garçons souffrent en silence et portent leur croix de solitude et de frustration. Et pourtant, la première scène du film est une scène joyeuse, de jouissance passagère : un garçon et une fille sur une moto, un couple uni par le hasard. Le jeune homme, Ah Tze, a rencontré... dans les toilettes de son appartement une fille, Ah Kuei, qui vient de faire l’amour avec son frère. Ce dernier l’a laissée là comme une chose périmée, dans une scène mémorable de machisme : la fille est allongée nue sur le lit, l’homme est déjà habillé, il lui glisse sa carte de visite dans la main et lâche une réplique incongrue : « Si tu comptes acheter une voiture, appelle-moi. » Ah Tze lui propose de la raccompagner. Mais ils ont un accident. C’est une séquence typique du cinéma de Tsai Ming-Liang dans lequel on part d’une image joyeuse pour arriver à un échec, toute action, tout désir se délite La famille est un tombeau. Sans oublier une obsession qu’il partage avec un bon nombre de cinéastes asiatiques, mais aussi curieusement britanniques : les salles de bains et toilettes en tous genres.
Autre caractéristique de son cinéma : l’aphasie généralisée des personnages qui les font déambuler la nuit, en silence dans des paysages urbains sinistrés.
Ces paysages hiératiques sont illuminés par la grâce de Lee Kan Shen, le double juvénile du réalisateur, non un double à la façon du Doisnel de Truffaut, mais un double dont il aurait un impérieux désir sexuel. La scène où le garçon saute sur son lit, puis s’y abandonne vêtu que d’un provoquant slip blanc immaculé est un des sommets érotiques du cinéma gay, et pourtant dénué de tout acte sexuel. La grande force de Tsai Ming-Liang est de respecter son spectateur et de le vouloir aussi intelligent que lui-même. Le choix de la sexualité de son héros est clair pour ceux qui savent voir. La scène où il détruit la moto du loubard (pour le punir de son hétérosexualité et combler momentanément sa frustration ?) pendant que celui-ci fait l’amour à sa petite amie est la scène-clé du film.
La moto et le scooter sont des échappatoires pour les jeunes gens. La ville pullule de contre-lieux à l’espace familial clos, (arcades de jeux vidéo, boutiques de mode, patinoire, discothèques) où la liberté peut s’exercer sans frein. Les Rebelles du Dieu Néon s’articule autour d’une opposition, qui atteindra sa splendide apogée dans La Rivière entre l’espace stérile, coincé, exigu, de la vie domestique et le champ ouvert de la ville, dont Tsai Ming-Liang capture l’infinie mouvance, les jeux des rencontres fortuites, les séductions dangereuses, la solitude aussi...
Hsiao Kang, personnage récurrent de toute une œuvre, est dans sa posture favorite, celle du voyeur, lorsque Ah Tze découvre sa moto vandalisée. Hsiao Kang, seul dans sa chambre d’hôtel observe sa victime, filmé en contre- plongée, vêtu de ses seuls sous-vêtements blancs immaculés, le garçon danse, saute sur le lit, se cogne la tête contre le plafond et s’écroule sur la couche dans une sorte d’orgasme ! On ne sait pas si Hsiao Kang veut être Ah Tze ou être aimé de lui, sans doute les deux. Tout le film joue de cette ambivalence. Mais ne serait-ce pas la relation qu’entretient Tsai Ming-Liang avec Lee Kang-Sheng ? Discret sur celle-ci, voilà comment il raconte la découverte de sa “muse”: « J’ai découvert Kang-Sheng dans une de ces arcades où les ados vont jouer sur des écrans vidéo. J’étais à la recherche d’un ”mauvais garçon”. Kang-Sheng n’a pas l’air d’un mauvais garçon, mais il donne l’impression d’avoir juste fait quelque chose de mal... Quand je l’ai rencontré, il essayait de passer l’examen d’entrée à la fac, qu’il avait déjà raté quatre fois de suite. Et ça le tracassait beaucoup car dans son système de valeurs, aller en fac représentait quelque chose de sérieux. Alors il faisait des petits boulots pour gagner de quoi payer les frais d’inscription dans une boîte à bac, tout comme le personnage qu’il joue dans Rebelles ... J’ai écrit le scénario de Rebelles pour lui. J’ai créé un personnage qui lui ressemble beaucoup, de façon qu’il puisse être vraiment lui-même en le jouant. »
Tsai Ming-Liang est né en Malaisie dans l’état de Sarawak en 1957. Il est élevé par ses grands-parents, qui étaient vendeurs de nouilles, c’est sans doute ce qui explique dans son cinéma les fréquentes présences de petits marchands. La principale distraction de l’enfant est le cinéma. Il se gave de films américains, hongkongais, indiens... Au lycée, il découvre Chaplin avec Les Lumières de la ville , à propos duquel il écrit sa première critique de cinéma. Il s’installe à vingt ans à Taiwan où il obtient, quatre ans plus tard, son diplôme d’art dramatique. Il écrit alors plusieurs pièces de théâtre (dont Instant bean sauce noodle en 1981, et A sealed door in the dark en 1982). Il crée un one-man-show expérimental ( Wardrobe in the room en 1983) traitant de la solitude dans les grandes métropoles. Il écrit des scénarios pour la télévision jusqu’en 1989 et aussi pour le cinéma notamment pour Wang Tung. En 1989, il commence à réaliser des téléfilms. (The happy weather ,For away, All corners of the sea ,Li hsiang’ love line ,My name is Mary, Ah-Hsiang’s first love ,Give me a home, dans lequel joue Miao-Tien qui est le père de Lee Kang-Sheng, dans Rebelles et La Rivière ,The Kid 1991). C’est dans The Kid , en 1989, que Tsai Ming-Liang fait tourner pour la première fois Lee Kang-Sheng. Il y joue un délinquant qui vole l’argent du repas d’un écolier. Tsai Ming-Liang filme ce racket comme une drague. Lee repère le gamin dans une salle de jeux vidéo, le regarde longuement et intensément et le suit dans le labyrinthe des ruelles de la vieille ville. Il entre en contact avec lui en allant pisser à côté de lui contre un mur. C’est ce qui devient le prétexte du racket : « Petit, on ne pisse pas ici pour rien » (on pense beaucoup au Kid return de Kitano qui possède un homo-érotisme proche de celui de Tsai Ming-Liang.). 
Typiquement asiatique dans son rythme, la référence la plus immédiate du film est pourtant américaine. Lee Kang-Sheng, affublé d’un tee-shirt de James Dean, tombe en arrêt devant une affiche de celui-ci. C’est donc très ouvertement de La Fureur de vivre dont il est question dans Les Rebelles du Dieu Néon . Et de ce qu’il y a moyen de faire avec la jeunesse quand elle vous dévore les entrailles, quand elle brouille la vue et détraque les sens... Mais ici le centre n’est pas l’avatar de James Dean (Ah Tze) ou celui de Nathalie Wood (Ah-Kuei), mais de son amoureux transi Plato incarné par Sal Mineo, Plato dont Lee Kang-Sheng est le successeur.
La mise en scène épouse la fièvre de ces adolescents qui n’arrivent pas à rester en place. La caméra se focalise sur les entrées ou sorties de champ. Elle est mobile tout en étant tenue d’une main ferme. Elle joue avec l’espace. Elle passe d’un acteur à l’autre tel un imprévisible insecte, parfois rejetant un personnage dans le hors champ, parfois le suivant avant de l’abandonner au profit d’un autre sans que ce mouvement soit dicté par le dialogue ou l’action. Elle capture au passage l’intensité d’un regard qui demeure invisible à celui qui en est l’objet. Elle suggère, au moyen d’un panoramique brillant ou d’un contrechamp hardi, des équivalences, des parallèles...
Alors que maint cinéastes de par le monde s’évertuent encore à plagier les codes, vieux de près de cinquante ans, de la Nouvelle Vague, Tsai Ming-Liang, dans ce premier opus, a su en capter l’esprit, en particulier celui des Quatre cents coups. On y retrouve la même alacrité à capter les images de la rue ou d’une vie socialement simple et pourtant émotionnellement riche. On y retrouve aussi ce même balancement entre l’action et la contemplation, ici celle d’un beau garçon viril et inaccessible. Malheureusement, il semble que les mânes de la Nouvelle Vague, à Taiwan comme en France, atteignent rapidement leur date de péremption. La grâce chez le cinéaste taïwanais n’aura duré que le temps de sa trilogie, à laquelle on peut ajouter The Kid, film pour la télévision qui marque l’apparition de Lee Kan Chen ; si ses films suivants, The Hole ,Goodbye, Dragon inn, La Saveur de la pastèque, Et là-bas quelle heure est-il ? où la référence à Truffaut est trop appuyée, ne sont pas négligeables, ils n’ont plus cette liberté qui enchantait Les Rebelles du Dieu Néon. Petit à petit un certain systématisme a quelque peu étouffé la création et la sensualité du metteur en scène.
Si Tsai Ming-Liang est un cinéaste ouvertement systématique c’est surtout le plus sensuel, le plus délicat, peut-être le plus érotique des cinéastes actuels. Parce qu’il prend le corps pour une machine mystérieuse et malléable, étrange et triviale. Il a fait un film d’une douceur extrême, élégant et délié, poétique et envoûtant.















