12 février 2008
Une traversée du miroir
BOY CULTURE
USA, 2006, 1h 31mn
Réalisation: Quenton Allan Brocka, scénario: Q. Allan Brocka & Philip Pierce d’après le livre de Mathieu Rettenmund, directeur de la photo: Joshua Hess, musique originale: Ryan Beveridge, montage: Philip J. Bartell
Avec: Derek Magyar, Darryl Stephens, Jonathon Trent, Patrick Bauchau, Emily Brooke Hands, Molly Manago, Matt Riedy, Joël René, Jesse Archer, Chris Bethards ...
Résumé
Dans une collocation, située à Seattle, cohabite un trio hétéroclite mais homo. Il y a Andrew (Darryl Stephens), black et romantique qui découvre le milieu gay. Joey (Jonathon Trent) une sympathique salope à peine sorti de l’adolescence, à la recherche d’amour et de sexe, et surtout X (Derek Magyar), un prostitué de luxe, vivant grassement de ses passes. Il assume pleinement son activité mais n’a aucune relation sexuelle en dehors de son travail. C’est par son regard que l’on aborde cette tranche de vie gay. Il est troublé, après plusieurs années de carrière, par un de ses clients, Gregory (Patrick Bauchau) un septuagénaire énigmatique qui vit comme un ermite. Le vieil homme refuse de coucher avec X, tant que celui-ci ne le désirera pas. Cependant Il le paye pour écouter l'histoire de sa vie en attendant que monte le désir. Se raconter n'est pas vraiment l’activité préférée de X. Il est doté d’un caractère plutôt introverti où perce le cynisme, la froideur et le désenchantement mais, paradoxalement il espère néanmoins toujours trouver le grand amour! Très vite, X a l’impression que ses entretiens avec Gregory l’aide à redécouvrir différents aspects de lui-même qu’il avait enfoui aux tréfonds de lui même : le jeune homme rempli d’espoir, le gay qui commence à s’affirmer, l’homme qu’il pourrait devenir, heureux d’avoir aimé... L’attirance secrète de X pour Andrew est bientôt remplacée par une chose plus tendre et vulnérable et, bien sûr, plus effrayante, réveillant des émotions que X n'avait pas ressenties depuis des années…
L’avis de Bernard Alapetite
Boy culture dose habilement sexe et romantisme. Le spectateur peut à la fois satisfaire son désir de voyeur (trop peu) et s’émouvoir. Sous les couleurs de la comédie Brocka aborde avec légèreté des thèmes graves dont celui si peu traité, au cinéma du désir, d’un “vieux” pour un jeune homme, mais aussi le couple, la relation du désir avec l’argent, le désir d’ avoir un fils... Le cinéaste définit bien son film par cette déclaration: << On peut dire que c’est un ménage à trois impossible, avec tout le jeu des tentations qui gravitent autour et que l’amour vient compliquer.>>
Le film est adapté d'un recueil de nouvelles de Matthew Rettenmund, datant d’une dizaine d’années, ayant pour thème l'homosexualité. Le livre est une série de 23 histoires qui se terminent généralement par une relation sexuelle. La difficulté de l'adaptation était de réunir l'ensemble de ces récits pour en faire un film cohérent tout en gardant toutes les questions posées par le livre sur la vie gay: << Le film est donc très différent du livre, même si les thèmes et les sujets sont les mêmes et finissent par se rejoindre. Il était surtout essentiel de rendre ses histoires plus dynamiques à l'écran>> explique le réalisateur.
Mais Boy culture sollicite beaucoup plus nos références au théâtre que celles se rapportant au cinéma ou à la littérature, tant pour la forme que le fond. La majeure partie de l’intrigue se déroule dans deux appartements décorés d’ ailleurs avec beaucoup de goût. Quant à la voix of, elle est beaucoup plus proche d’un aparté sur une scène que de l’utilisation que l’on en fait habituellement au cinéma. L’intrigue se circonscrit entre quatre comédiens seulement, là encore nous sommes plus en présence d’une troupe que d’un casting de long métrage. Les personnages annexes, mis à part la famille d’Andrew, a qui l’on doit la scène la plus savoureuse du film, n’apportent pas grand chose. Avec ce marivaudage Brocka et son scénariste réactualise version gay un théâtre à la Bernstein ou à la Guitry comme un peu comme le fait en France Jean-Marie Besset, mais avec plus de grâce que ce dernier. Nous sommes dans le bon théâtre de boulevard américain dans la lignée d’un Edward Albee.
Le producteur et scénariste Philip Pierce, au vu du succès de Eating Out a ressorti le projet de Boy Culture des cartons où il croupissait depuis dix ans. Il supputa que Brocka serait l'homme idéal pour mener à bien son script. Le réalisateur a été séduit par le personnage de X., qu'il considère un peu comme son alter-ego : très doué pour la distanciation sur son milieu et ses règles mais dès qu'il s'agit de lui, bloqué par un renfermement émotionnel, doublé d'un cynisme encombrant. Le tournage a eu lieu en novembre 2004 à Seattle. Il dura dix neuf jours, dont trois de pluie intense... ce qui explique peut-être le peu d’extérieurs.
Filmé caméra à l'épaule, en numérique d’une facture standard mais pas indifférente à la géométrie du cadre, Boy Culture se veut aussi, plus ou moins, un docu fiction, impression renforcée par la voix-of du héros qui nous commente ses choix de vie. Ainsi apprend-on que X n'a couché qu'une seule fois dans sa vie par amour, qu'il a une douzaine de clients qui le payent royalement, et qu'il ne parvient pas à avoir confiance dans les autres. Le film suit les confessions de X sur une sorte de divan virtuel. Le réalisateur en fait le porte parole du malaise que traversent, selon le film, les jeunes gays en général, malaise dont la cause principale serait la recherche du plaisir dans le sexe par peur de s’engager dans une histoire d’amour. Constat qui ne me parait pas erroné même s’il me semble moins vrais qu’il le fut.
La voix of est trop souvent une béquille pour des réalisateurs incapables de transcrire en images les sentiments de leurs personnages pour ne pas remarquer cette fois la pertinence de son utilisation et la qualité de son écriture bien servie par la belle voix chaude de Derek Magyar. Elle nous fait part des réflexions de X qui sont souvent en complet décalage avec l’image ce qui est un des ressorts humoristiques du film. Il n’en reste pas moins que cette figure de style fait de Culture boy un film très bavard et lui donne un coté théâtre filmé, impression renforcée par le peu d’extérieur. Le décor de Seattle est sous-exploité: on ne verra de la ville qu'un banc public dans un parc, une terrasse de café et... quelques plans de rue sous une pluie battante, mais tout de même sa célèbre tour émettrice. Même Queer as Folk montre plus Pittsburgh, c'est dire!
Les acteurs sont parfaits et en plus ils sont aussi très agréables à regarder chacun dans leur genre. J’attend avec impatience de retrouver Jonathon Trent dans le rôle de l’assassin de Versace dans Fashon victim; quant à Darryl Stephens c’est un habitué des films gays. On peut le voir dans la série Noah’s arc, dans Circuit et dans Another gay movie. Il me semble toutefois que Derek Magyar n’a pas tout à fait le physique pour être une escorte irrésistible. Je paierais bien pour avoir les deux autres dans mon lit mais justement pas pour lui, mais cela ne regarde que moi, cher lecteur excusez cette considération déplacée... Brocka confesse qu’il a eu bien du mal à trouver son interprète: << Je n’aurais pas cru que cela aurait été si difficile, mais c’était une question d’équilibre, de dosage, comment trouver quelqu’un qui soit craquant, mais pas trop, avec juste une dose d’arrogance et de suffisance, mais encore là pas trop, pour que le public puisse l’aimer, et nous l’avons trouvé, finalement, en Derek Magyar, qui a la voix profonde et le look incroyable qu’il nous fallait>>. Mais c’est Patrick Bauchau qui domine la distribution, un acteur dont la vie ferait un très bon scénario et qui est tout aussi cultivé et raffiné que son personnage de Gregory. On l’a découvert il y a bien longtemps, en 1966 dans un des premiers Rohmer dans lequel il incarnait Adrien, le jeune dandy qui se refuse sans cesse à l'héroïne du film : La collectionneuse. Les habitués de la série Le caméléon l’auront reconnu; il est le protecteur de Jarod. On l’a remarqué également dans La caravane de l’étrange et dans bien d’autres séries.
Le prostitué est l’une des figures majeure du cinéma gay et pour ma part je le regrette. Il ne me semble pas que cette pratique soit aussi présente dans la communauté gay qu’elle l’est sur les écrans, comme le suggère la pléthore de films qui aborde ce sujet. La prostitution y est présentée généralement sous son jour le plus noir, voir John, F est un salaud, Twist, Mysterious skin, River made to drown... ici au contraire X semble heureux de son sort, presque fier de son activité. Il me parait douteux que beaucoup de gigolos puissent vivre confortablement de leur activité et surtout en étant aussi équilibré que notre héros. Cette vision me parait relever du même fantasme que l’histoire du clochard qui est riche ou qui a une bonne pension mais qui préfère vivre dans la rue. On se fabrique la bonne conscience que l’on peut.
Quenton Allan Brocka est le petit neveu du cinéaste philippin Lino Brocka mort en 1991, dans un accident de voiture qui pourrait bien être un assassinat maquillé, dont l’oeuvre était marquée par l’homosexualité. Il tourne beaucoup déjà une dizaine de courts métrages et deux longs à son actif alors qu’il n’a guère plus de trente ans. Il travaille actuellement sur une série de dessins animés gays pour la télévision, Rich & Steve the happiest gay couple in all the world. Il s’en explique: << Ado je ne me suis jamais reconnu dans la production cinématographique ou télévisuelle, donc je tourne beaucoup pour offrir aux autres une vision plus gay du monde.>>, un beau programme.
Boy Culture a gagné de nombreux prix dans plusieurs festivals, notamment un Prix du Jury du meilleur film au Festival du film international Gay et Lesbien de Philadelphie et un Grand Prix du Jury du meilleur scénario au L.A. Outfest. Toutes les réalisations du cinéaste se passent dans le milieu homosexuel. Avec son premier opus, Eating Out, il a fait un tabac dans les festivals gays. Eating out 2 est déjà tourné mais Brocka en a cette fois écrit que le scénario; la réalisation est assurée par Bartell, l’habile monteur de Boy culture.
Boy culture est une comédie intelligente, bien écrite et bien jouée par des acteurs canons qui dit des choses graves sur la vie gay avec légèreté et qui sait à la fois nous émouvoir et nous faire rire.

