19 janvier 2008
Avant l'envol 2
Alcyon

Fiche technique :
Réalisation
: Fabrice Cazeneuve. Scénario et adaptation : Pierre Dumayet, d’après
la nouvelle « Alcyon » de Pierre Herbart. Musique : Michel Portal.
Image : Pierre Novion.
France, Durée : 90 mn. Disponible en VF.
Avec
: François Négret, Hito Jaulmes, Raoul Billerey, Martine Sarcey,
Arlette Gilbert, Henri Serre, Jean Pemeja, Gérard Dauzat et Olivier
Picq.
Résumé :
Au
début du XXe siècle, une mutinerie éclate dans un pénitencier pour
enfants installé sur une île. Les jeunes mettent le feu et s’évadent.
Les gardiens, aidés par les notables de la région, organisent une
chasse à l’homme pour retrouver les garçons qui courent nus dans la
nuit. Certains sont repris ; quelques uns tentent de s’enfuir à la
nage, la plupart se noieront. Les notables tirent sur les fuyards et
l’un deux, Marceau, est blessé. L’un des gardiens (une baleine selon
l’argot du lieu), le père Jules le tire de l’eau. Pour se dégager, le
garçon le mord et s’enfuit à la nage malgré ses blessures. On ne
retrouvera pas son corps.
Dix ans se sont passés. L’île a
été désertée. Le pénitencier a été réinstallé sur le continent. Un des
jeunes détenus, Fabien (François Négret) en est détaché pour travailler
dans une ferme. Là, Marcel, le fils du propriétaire (Hito Jaulmes)
recherche l’amitié de Fabien. Dans cette ferme se trouve un autre
adolescent, Lino, (Roch Lebovici), plus âgé qui y a été placé par son
père. Julien, craignant devoir retourner au pénitencier, décide de
s’enfuir pour l’île en entraînant Julien. L’île devient un refuge
édénique aux confins de la réalité. Les deux robinsons sont
approvisionnés par Lino. Quelques temps après leur abordage, ils
s’aperçoivent que l’île est habitée par le père Jules qui garde les
ruines du pénitencier. Le vieux gardien à la mémoire brouillée croit
reconnaître en Fabien, Marceau. Fabien, au fil des jours, s’identifie
de plus en plus à Marceau. Inquiet de la transformation de son ami,
Marcel décide de regagner le continent pour s’engager et faire la
guerre qui a éclaté. Fabien se prend si bien pour Marceau qu’il engage
un duel mental avec l’ancien garde-chiourme, amenant le vieil homme aux
limites de la folie, l’incitant à tuer celui qu’il aime...
L’avis de Bernard Alapetite :
Voici
une brillante réalisation quelque peu trahie par ses interprètes, non
qu’ils soient calamiteux, seulement un peu juste devant la lourde tâche
qui leur incombaient. Voilà un constat que l’on fait très rarement pour
les productions américaines, même télévisuelles, et quasiment jamais
dans les britanniques. Pourquoi ? Alcyon est un film qui
amène bien des questions, ce qui est la marque des œuvres fortes même
lorsqu’elles ne sont pas complètement abouties. Ce film marque bien les
limites des productions télévisées françaises, malgré ici le talent de
son réalisateur. La première difficulté lorsque l’on veut faire jouer
des adolescents dans notre pays, outre les moults entraves purement
juridiques, est que l’on a presque toujours affaire à des débutants
complets. Ceux-ci, à de très rares exceptions, ne lisant pas, ne sont
pas habitués au respect du texte. Deux défauts qu’ont rarement les
jeunes acteurs anglais, qui souvent se frottent à l’art théâtral dès
huit ans et se mettent en bouche à un très jeune âge les textes de
Shakespeare alors qu’ils sont certes loin de pouvoir en appréhender
tous les sens, mais ils sont rompus à la musique de la langue d’un
théâtre qui, en plus, demande des qualités physiques plus grandes et
diverses que le théâtre classique français. Nos jeunes aspirants
comédiens eux, attendent le plus souvent seize ans pour s’initier au
jeu quand ce n’est pas dix-huit, après le fameux : « Passe ton bac
d’abord ». En Angleterre, le métier d’acteur jouit d’une aura, d’une
respectabilité qu’il n’a pas en France où l’acteur est encore considéré
trop souvent comme un saltimbanque, un crève-la-faim un peu louche et
vaguement bravache. Le syndrome du capitaine Fracasse est encore bien
présent. La situation s’est encore aggravée par rapport à l’époque du
tournage d’Alcyon. Toute une partie de la population, la moins
cultivée, ne voit que la starification, ce qui ne concerne qu’une
infime minorité de la profession. Les adolescents veulent être acteurs
alors que pour vivre matériellement ici on ne peut être que comédien.
Voilà quelques faits, il y en a bien d’autres, avérés et vérifiés qui
expliquent la fréquente médiocrité des jeunes acteurs français en
comparaison de leurs camarades américains et britanniques.
Le
scénariste, Pierre Dumayet qui fut un des grands inventeurs de la
télévision française en son âge d’or et que l’on est un peu surpris de
retrouver au générique, a été trop timoré. Il n’a pas voulu rendre trop
explicite l’attirance sexuelle entre les deux garçons qui est suggérée
dans le livre, dans lequel il faut beaucoup lire entre les lignes. On
peut penser à la lecture que ce désir est consommé lors de la dernière
nuit que les deux garçons passent ensemble dans l’île. Dans le film,
elle est escamotée. Il n’a pas voulu non plus s’engager plus avant dans
la voie du fantastique qui, elle aussi, est en filigrane du texte.
Fabien est-il possédé par le fantôme de Marceau ? Lorsque Marcel
découvre une cicatrice près de la lèvre de Fabien endormi, marque qu’il
n’avait jamais remarquée jusqu’alors et qui serait apparue soudainement…
Si
l’époque est précisément située, les deux garçons abordent l’île dans
les premiers jours de l’été 1914, le lieu en revanche est indéfini.
Sont-ce les tonalités de l’image, très belles, ou parce que l’on sait
que le seul bagne pour enfants sur une île était celui de l’île de Ré,
que l’on est persuadé d’être au bord de l’Océan. Alors que le film a
été tourné dans les îles d’Hyères à Port Cros et à Porquerolles et que
la nouvelle d’Herbart est située dans les Maures.
On
sent chez Fabrice Cazeneuve un vrai bonheur à filmer la nature mais
plus encore les corps adolescents. On entrevoit leur nudité éclairée à
l’incendie du pénitencier.
Pierre Herbart est un grand
méconnu de la littérature française du XXe siècle. Ses livres ont un
ton, un style et un parfum uniques qui font regretter qu'il soit si
oublié et qu'il ait, finalement, si peu produit. On y parle de garçons
et de putains, de ports, de bateaux étranges et de voyages incertains,
de nuits brumeuses, de solitudes urbaines illuminées par le seul fait
d'exister, de corps radieux aimés dans d’impérieux désir. "L'Âge d'or"
est l'un des plus beaux récits gays qui soient, sans discours de
légitimation ni pathos. "Le Rôdeur", "'La Ligne de force" ou "'Alcyon"
produisent le même envoûtement. L’écrivain avait entrepris, avec Jean
Grémillon qui devait tourner le film, de tirer un scénario d’Alcyon.
Un bagne d’enfant est aussi le sujet de La révolte des enfants de Gérard Poitou-Weber et devait être celui de La Fleur de l’âge que Marcel Carné n’a jamais terminé.


