25 novembre 2007
Le jeune surfeur des Chanps Elysées

Paris, les Champs-Elysée, novembre 2007
Chris Knight
24 novembre 2007
Dilemme de Jean-Claude Farjas
23 novembre 2007
Maurice Béjart, Ian Smith
Maurice Béjart qui avait mis la célébration du corps masculin au centre de la danse vient de mourir. Je pense qu'il a fait plus pour la visibilité homosexuelle que tous les militants de la cause réunis. Il a surtout enchanté des soirées qui pour beaucoup restent inoubliables. La presse semble presque unanime néanmoins on peut lire dans le Times de Londres que Béjart ne faisait que mettre en valeur les hommes qui lui plaisaient et que d'ailleurs il ne s'est pas marié... L'obscurantisme n'est pas toujours à droite (comme dans le Times) et dans Le Monde du jour on peut lire une biographie fielleuse de Ian Smith qui fut le dernier premier ministre (blanc) de la Rhodésie (aujourd'hui le Zimbabwe) de 1964 à 1979, il est vrai que Mugabe c'est tellement mieux!
LE MOT ET LA BOMBE d’Hanif Kureischi
Pour ceux qui l’aurait oublié Hanif Kureischi est entre autres le scénariste de "My Beautifull laundrette" que réalisa Stephen Frears. Le mot et la bombe est un recueil de textes et d’articles de réflexion sur l’impossible mixité raciale. L’auteur est bien placé pour en parler étant issu lui même d’un père pakistanais et d’une mère anglaise. On devrait porter une grande attention à ce livre. Dans Black album en 1995 ne décrivait-il pas ungroupe de jeunes musulmans nés à Londres, anglais et pourtant dévorés par la haine de l’Occident.
Voici quelques lignes extraites de Le mot et la bombe (Christian Bourgois éditeur) le nouveau livre salubre d’Hanif Kureischi:
<< Contes, rêves, poèmes, dessins, tout cela nous permet de nous percevoir comme étranger à nous mêmes, et d’examiner notre mode de vie... James Baldwin, Richard Wright, Ralph Ellison qui suivaient les mutations profondes et permanentes subies par la société anglaise, mutations qui parties de l’empire étaient rentrées, en quelque sorte au bercail... La haine du corps et la terreur engendrée par la sexualité, caractéristiques d’une majorité de confessions, peuvent pousser les croyants à masquer leur corps par pudeur, mais aussi à se considérer comme des bombes humaines. Une critique objective représente le seul moyen de tempérer cet héritage incontournable composé de rancœur, de haine et d’antagonismes... Plus une chose semble étrange, plus il est probable qu’elle nous est proche. Les musulmans radicaux de Grande Bretagne, décidés à attaquer et à détruire la société qui les accueille, représentent, dans leur violence, une pulsion originaire de l’intérieur et non de l’extérieur. L’Orient a beau afficher trop de valeurs, des valeurs excessivement contraignantes, l’occident à mes yeux en manque cruellement... L’islam a imposé une identité et un sentiment de solidarité à une communauté assaillie de toute part. Son versant radical est devenu synonyme de rébellion, de pureté, d’intégrité. Et le piège s’est refermé... La communauté musulmane a subi de nouvelles contraintes s’est barricadé, isolée des sources potentielles de créativité, dissidence critique, sexualité. Le despotisme asphyxiant de nature fasciste pour tout observateur extérieur rejetait ce libéralisme même dont la communauté avait besoin afin de s’épanouir au sein du monde moderne...>>
22 novembre 2007
Petit matin sur Manhattan

PAUL CADMUS
Paul Cadmus est avec Edward Hopper , le plus grand peintre figuratif américain du XX ème siècle. Pourtant il est quasi inconnu en Europe et n’a pas encore complètement la place qu’il mérite en Amérique. Il est né à New York en 1904, au coin de la 103e rue et d'Amsterdam Avenue, dans une famille d’artistes pauvres, son père est lithographe et sa mère illustre des livres pour enfants. Ils l’encourageront dans son aspiration à devenir peintre, lorsqu’il aura abandonné une brève carrière dans la publicité.
Cadmus a étudié les arts plastiques en Amérique, Mais c’est un long périple dans toute l'Europe au début des années 1930 qui sera décisif pour l’accomplissement de sa vocation. Il est accompagné dans son voyage par son amant le peintre américain Jared French (1905-1988). Dans les musées des grandes capitales européennes il se frotte aux grands maîtres de la peinture classique. Il s’en souviendra pour élaborer un style qui n’appartient qu’à lui dont le trait dominant est peut être à la fois de détourner et de transcender le classicisme pour l’appliquer à des sujets quotidiens particulièrement triviaux travaillés par ses fantasmes homosexuels.

Toute sa vie il s’intéressera à l’histoire de la peinture. Il sera un grand admirateur de la peinture de la renaissance italienne dont l’influence est immédiatement perceptible dans un bon nombre de ses oeuvres. Mais il admirait également des peintres comme Gérôme et Eakins. Sa connaissance de la peinture figurative de son temps, que ce soit l’expressionisme allemand ou le réalisme-socialite se retrouve dans ses tableaux. Il n’ignore pas non plus les créations des artistes de son pays ou celles des muralistes mexicains.
A son retour au Etats-Unis il est employé et financé par le gouvernement américain dans le cadre du PWAP, une structure mise en place par Roosevelt, dans l’esprit du new-deale pour aider les artistes américains pendant la grande crise des années 30. De cette commande nait sa série, la plus fameuse, sur les marins où l’on voit des matelots en goguette avec des prostituées mais ceux-ci semblent souvent préférer s’amuser entre eux!
La toile “The Fleet's In” n’est pas du goût de l’ amiral Hugh Rodman qui ordonne que les tableaux de Cadmus soit retirés de l'exposition de peintures parrainée par le gouvernement à la Corcoran Gallery of Art, où, cinquante ans plus tard, les photos de Mappelthorpe subiront la même indignité, L’affaire fait les gros titres des journaux, mais la plupart des critiques soutiennent l’artiste!
Dans une de ses dernières interview Cadmus se souvenait de sa fascination pour les marins: << J'ai été fasciné par les marins, et j'avais l'habitude de m'asseoir sur un banc et de les regarder durant des heures. En fait, Riverside Park autour de la 96 ème rue était un excellent terrain de drague dans les années 1930, en grande partie parce que c'était là où les navires de guerre étaient amarrés. Les uniformes étaient tellement serrés et leur forme ajustée pour qu'ils étaient une source d'inspiration. J'étais assez jeunes pour que les marins me fassent des propositions qu’ils m’invitent de me ramener sur leur bateau, mais je n'y suis jamais allé. Ils étaient trop peu attrayants, ou peut-être J'ai été trop timide. Je ne sais pas.>>.

Coney island
Coney island est la première peinture que Cadmus fait après qu'il ait cessé de travailler pour le PWAP. Elle est typique de ses peintures de cette période, par le thème et la forme. Cadmus a regardé l'activité prosaïquement les baigneurs sur une plage. Il retranscrit la scène en poussant tout à l’extrème vers une caricature dévastatrice. Cette peinture évoque irrésistiblement une description de Céline... Il Pousse l'amusement des plaisirs insouciants des plagistes jusqu’à l’absurde. Cadmus accumule un assortiment de bizarreries, de gestes grotesques, de corps brûlés... Les baigneurs sont inconscients de leur ridicule et de leur grossièreté. ils recouvrent toute la plage, leurs corps sont étrangement entrelacés, leurs bouches sourient béatement. Tout y est exagéré. Il y a à la fois du Breughel et du Dubout dans ce tableau! Peint par petites touches cette manière donne une qualité clignotante à la surface du tableau, qui intensifie l'impression que les figures sont constamment en mouvement.
Comme beaucoup d'utopistes, Cadmus a exprimé son sentiment de perte à travers la satire. Il juxtappose l'idéal pastorale du corps au repos de sa jeunesse avec le grotesque du vieillissement, de l’obésités; cette dégéresence est plus que la perte de la beauté, elle indique surtout la perte de l’innocence. Cadmus a toujours déclaré que son intention n'était pas d'être scandaleux, mais quand la peinture a été exposée au Whitney muséum. Elle a souffert de la même réception hostile que quelque temps plus tôt celles qu’avaient connues ses tableaux de marins! Un groupe de commerçants locaux, dénonça la peinture comme une injure faite faite à Coney Island. Ces habitants menacèrent de faire un procès en diffamation si la peinture n'était pas enlevée de l'exposition. En 1935 Cadmus réalisa une gravure à l'eau-forte à partir du tableau (les figures se trouvent ainsi inversées par rapport à l’original). Il fit de même avec sa toile sur le polo.
Les aspects ludiques de l’activité humaine attirent particulièrement, en ces années là, sa verve satirique; en témoignent ses toiles sur le golf, la pêche, le polo... Sur ces oeuvres le grouillement humain couvre toute la toile. Les couleurs sont volontairement criardes et vulgaires, en contradiction avec les activités élégantes qu’elles illustrent.
C’est le mouvement qui caractérise ces images. Elles contrastent radicalement avec les tableaux précédents généralement statiques. Sa première tentative pour introduire une action dans sa peinture se trouve dans les pêcheurs Mallorcan, la scène est quelque peu artificielle. Bien qu'il y ait une charge sexuelle indubitable dans l'image. Dans la série des scènes de plein air Cadmus montre qu'il peut capter l'action avec succès. Mais apparemment il n’aime pas beaucoup cela. Pour le restant de sa carrière, ses images tendront vers un certain statisme d’une qualité presque sculpturale. Pour réaliser ces tableaux compliqués Il commençait par faire plusieurs croquis préparatoire. Alors il fesait la peinture. Enfin il faisait une gravure à l'eau-forte qui était imprimée dans un tirage de 75 à 100 copies. Pour les toiles, dans cette période, Cadmus employait une technique mixte impliquant la peinture à l'huile et la tempera à l'oeuf.
Sa fresque murale pour Washington, Pocahontas et John Smith (1938) fit également scandale. Elle est refusée car ses commanditaires trouvent qu’elle souligne trop les fesses et les parties génitales des indiens et ne met pas assez en évidence le sujet qui est la délivrance de John Smith.
En 1937 la notoriété de Cadmus attire plus de 7.000 visiteurs à son exposition à la Midtown gallery à New York. L’homoérotisme de ses oeuvres n’ est pas étranger à ce succès, à un moment où il était pratiquement invisible dans la sphère publique de la peinture américaine.
La force de la peinture de cadmus est qu’elle se nourrit de l’antagonisme entre l’homoérotisme et la satire. Dans ses compositions, les échanges significatifs de regards signalent le désir ardent et la disponibilité sexuels, souvent au milieu même d’ activités mondaines... Il est bon de regarder très attentivement les toiles de l’artiste pour en tirer tout le suc. Certaines de cette époque évoquent l’expessionisme allemand de la décennie précédente. Cadmus a toujours déploré qu’on taxe ses tableaux de pornographiques; il répondait que pour lui personnellement : <<le pénis n’est pas l'organe qui m’ importe le plus, le plus important dans mon corps ce sont mes yeux.>>.

YMCA Vestiaire


Ayant eu la chance de vivre et de continuer à produire jusque très agé, Paul Cadmus a pu mesurer l’apport documentaire de sa peinture. Cadmus joue un rôle remarquable pour l’émergence et la visibilité de la vie gay entre la Première Guerre mondiale et la Seconde. Son “YMCA Vestiaire” (1933) signale l'existence d’espaces marquant la volonté des hommes d’être entre eux, qui en même temps s'appuie sur une tradition de la célébration du corps masculin et du désir qu’il génère.

Cadmus n’a pas seulement été influencé par la peinture. Les photographies de George Platt Lynes (1907-1955) ont été prépondérantes dans l’évolution de l’art de Cadmus. Lorsque le peintre rencontre Platt Lyne ce dernier est un jeune photographe de mode déjà célèbre. Il est gay et a vécu avec le romancier Glenway Wescott (1901-1987) . Il gagne beaucoup d’argent avec ses photos, mais il en dépense beaucoup aussi. A coté de son travail il photographie des modèles et ses amis nus, c’est ainsi qu’il a photographié Cadmus nu plusieurs fois. Le peintre était fasciné par les nus masculin de Platt Lyne. Ces images ne pouvaient étre commercialisées d’aucune façon. L’homophobie était forte alors aux USA. Il n'y avait aucun débouché pour ce genre d'art. Paul Cadmus a connu le photographe par l'intermédiaire de son ami George Tichenor qui travaillait pour Lynes en tant qu' assistant. Platt Lyne deviendra rapidement le photographe officiel du New York City Ballet, co-fondé par Kirstein, le beau-frère de Cadmus. L'influence de Platt Lynes sur Cadmus ne devrait pas être sous-estimée. Lynes était résolu dans son admiration du corps masculin et a conforté Cadmus dans la beauté de celui-ci. Il l’a également marqué dans les poses à faire prendre aux modèles. C’est pendant la période où leur amitié a été la plus forte que Cadmus, a fait par exemple les dessins de baigneurs.

Portrait de Paul Cadmus par Platt Lynes
L'acte de dessiner le mâle comme un objet d'art était un changement important pour Cadmus ; peut-être pas un changement d'intérêt, mais certainement un changement de la façon de considérer son travail. Le groupe de Lynes/Wheeler/Wescott étaient le groupe social qui alors gravitait autour de Cadmus. Il a fait le portraits de tous, ainsi que des parents de Wescott, et de la mère de Platt Lynes. Ces images presque sont toutes dans des collections privées et les reproductions de ces oeuvres n’existent pas. Fire island près de Long Island, célèbre alors pour ses plages nudistes et ses lieux de drague gay devint leur destination commune pour les vacances d'été... L’essais de David Leddick, “Intimate Companions : A Triography Of George Platte Lynes, Paul Cadmus, Lincoln Kristin” (Stonewall edition) revient sur cette période de la vie de Cadmus et de son cercle d’amis.

Portrait de Platt Lyne par Paul Cadmus

A la fin des années 40 Cadmus est très marqué par l'essai d'E.M. Forster dans lequel le romancier exprime sa foi dans des relations personnelles et son concept d'une aristocratie spirituelle << du sensible, du prévenant, unis avec le courageux >>. Ses membres doivent être trouvés dans toutes les nations, dans toutes les classes, et appartenir à tous les âges. Il doit ainsi se former une fraternité secrète entre les membres quand ils se réunissent. Ils représentent le véritable état humain, une victoire permanente de la raison et du sensible sur la cruauté et le chaos. C’est à cette période qu’il réalise sa série les sept péchés capitaux qui est inspirée par Giotto, Bosh et Breughel. Elle veut unir les terreurs médiévales aux apocalypses modernes que sont Hiroshima et Auschwitz.
En 1949 Cadmus fait un voyage en France et en Italie accompagné par un jeune peintre, George Tooker. Ce dernier subira dans son travail l’influence de son ainé. Mais plus tard il donnera une représentation de Coney Island bien éloignée de celle de son maitre.Cadmus en rapporte une vision très personnelle du Finistère.

Le Finistère
Dans les années 50, Il n’aura rien perdu de sa causticité ravageuse pour brosser une scène de bar italien qu’il aurait du titrer le pugilat.

L'inventeur
Il sera plus apaisé la même année dans “l'inventeur”.Pour cette toile il utilise son ami Platt Lyne comme modèle. D’autres tableaux inspirés par l’Italie relèvent plus de l’hommage aux maîtres de la renaissance comme la "Nuit à Bologne" , peinte en 1958, qu’il considérait comme l’acmée de son travail et dans laquelle l'influence de Piranèse est évidente. Ces peintures italiennes sont souvent le reflet de la diversité et d’une sexualité polymorphe où la beauté contraste avec la laideur...

Nuit à Bologne
La conception de Cadmus de la forme humaine, de sa masse, de sa musculature, de sa mobilité, de la torsion des corps, est inspirée par des artistes de la Renaissance italienne tels que Luca Signorelli, Andrea Mantegna ou Marcantonio Raimondi, des artistes qui eux-mêmes reprenaient les formes et les thèmes classiques de l'antiquité gréco-romaine.
Pourtant le travail de Cadmus n'est jamais un emprunt simple aux peintres de la Renaissance. Au lieu de cela, il mêle des formes de la Renaissance avec celles de la satire contemporaine, créant un dialogue imagé entre le classicisme et la culture vernaculaire américaine.
Dans plusieurs oeuvres, vers 1950, il prend pour sujet l’intimité entre hommes, des images de la vie de couple comme dans le Bath (1951). Cadmus illustre le bonheur de la vie à deux. Ces peintures touchent, par l'ordinaire des scènes peintes. Si aujourd'hui elles peuvent passer pour presque banales leur thème : la vie domestique d'un couple formé par deux personnes de même-sexe était alors révolutionnaire et profondément choquant pour le quidam moyen américain (et européen).

Bath
Un peu après les scènes domestiques il attaque une nouvelle série sur la danse. Elle est aussi homoérotique que celle sur les marins vingt ans auparavant.

La palette de Paul Cadmus est plus large qu'un rapide survol de son oeuvre pourrait le faire penser ainsi il a peint plusieurs tableaux ou l'érotisme se dispute au symbolisme. Il s'est même essayer à la nature morte, elle aussi non dénuée de sensualité.


Vers 1965 Cadmus attaque une série d’oeuvres en rupture avec son style et ses thématiques précédentes où dominait des scènes urbaines, des scénes de genre parfois ayant un rapport avec son amour de la mer ou de la danse et... surtout des marins et des danseurs. Le foisonnement des corps sur la toile, Cadmus a le rare talent de pouvoir faire "vivre" plusieurs individus dans un même tableau, est remplacé par un modèle unique comme figé dans une méditation mélancolique. Le style se fait plus doux moins agressif, moins coloré. Il se consacre alors surtout au dessin de grands nus masculins extrêmement sensibles faisant ressortir à la fois la douceur et la force virile de son modèle, qui est souvent Jon Anderson son compagnon. C’est à cette période qu’il produit ses plus beaux dessins. L’artiste maîtrise parfaitement tous les outils du dessinateur, craies grasses, fusains, crayons de couleur, pastels, plumes, encres... tout lui est bon pour produire des oeuvres de tailles très variables allant de celle d’une page de carnet à la représentation humaine à taille réelle.
Le portrait est une autre facette de son activité. Il croque ainsi ses amis, aussi nombreux que prestigieux, W. H. Auden, Christopher Isherwood, George Balanchine, George Platt Lynes, George Tooker, Lincoln Kirstein ( longtemps directeur du ballet de New York City, et mari de la soeur du peintre), et E. M. Forster qui, tout en posant pour son portrait, lisait a haute voix pour le peintre, son roman “Maurice” qui ne paraîtra qu’après la mort de l’écrivain.
Au début des années 50 "le réalisme magique", école à laquelle on a un peu abusivement rattaché Cadmus, connaît la désaffection de la critique. La réputation du peintre décline bien qu’il continue à exposer. C’est pourtant dans cette période de relative obscurité qu’il est le plus productif. Tout change lorsque à la fin de sa vie la communauté gay s’aperçoit que Cadmus est un pionnier dont le travail homoerotique est une référence pour des peintres et des photographes gays comme David Hockney, Robert Mappelthorpe ou Tom de Finlande. Un grand regain d’intéret nait, grâce à la communauté gay, pour son travail. C’est la parution en 1984 de la biographie illustrée de l’artiste écrite par Lincoln Kirstein qui a donné l’impulsion à ce réveil.


En 1985, la vie et la carrière de Cadmus est le sujet d'un documentaire réalisé par David Sutherland , Paul Cadmus, Enfant terrible à 80 ans. En 1989, les dessins de Paul Cadmus, avec une introduction de Guy Davenport, sont édités. En 1996, Cadmus a eu deux expositions à New York, une au musée Whitney et l'autre chez D.C. Moore Gallery. Plus récemment, la réputation de Cadmus a été fortifiée par le champ des études gays et lesbienne et par l’ attentions que l’université porte à l'histoire et à la représentation de homosexualité. A un journaliste qui l’interrogeait sur l’homosexualité dans son travail il répondit ceci: << Mon travail n'a jamais été dans le placard pour les personnes ayant des yeux pour voir. Mais dans les années 30 j'imagine, les gens étaient beaucoup plus naïf sur le sujet. Le mot homosexualité n'a jamais été utilisé, mais seulement on disait "c’est un artiste." Et on pardonne beaucoup aux artistes. En fait, il est beaucoup plus intelligent d'être un artiste que d'être un simple citoyen. Les gens vous pardonne une “excentricité” qu'ils ne toléreraient pas à un homme d’affaire.>>.
Bien qu'il ait arrêté la peinture vers la fin de sa vie, Cadmus a continué à dessiner dans sa maison de Weston, dans le Connecticut, en particulier des portraits et des études d'Andersson, son modèle préféré et son compagnon de 35 ans.Dans un de ses derniers dessins, image très émouvante, Paul Cadmus s'est représenté se faisant couper les cheveux par son ami. Jon Andersson avait 27 ans lorsqu’il rencontra Paul Cadmus qui avait alors 59 ans leur histoire d’amour, l’attitude à la fois courageuse mais pas tapageuse que Cadmus a eu envers l’homosexualité, considérant que la sienne allait de soi, en fait un modèle pour la communauté gay. Son intransigeance artistique qui allait de paire avec son ouverture d’esprit et la grande connaissance qu’il avait des autres peintres en font un modèle pour les jeunes artistes.
En près de soixante dix ans de carrière Paul Cadmus aura peint 190 toiles et d’innombrable dessins. Les oeuvres de Paul Cadmus sont dans de très nombreux musées américains.
Albert Eberle photographié par Mike Georg
20 novembre 2007
L'élégance du roller
19 novembre 2007
Dans le café de la jeunesse perdue
Tout d’abord et c’est la première bonne nouvelle que nous annonce la parution du nouveau roman de Patrick Modiano , Dans le café de la jeunesse perdue, est la réponse à cette inquiétude, que dis je, à cette angoisse qui tenaillait depuis deux ans les admirateurs de l’écrivain, dont je suis, mais je m’explique mal comment un amoureux des lettres ne pourrait il pas être un fervent de Modiano, à mon humble avis le seul grand écrivain français en activité, écrirait-il encore après l’époustouflant “Pedigree”? Livre, qui nous offrait, d’une façon aussi lapidaire que magistrale, les clefs de l’oeuvre, même si nous avions déjà un trousseau bien fourni qui en ouvrait la plupart des portes. Nous voici rassuré avec Dans le café de la jeunesse perdue, Pedigree n’était donc pas le chant du cygne. La deuxième bonne nouvelle est que ce dernier opus est un chef d’oeuvre. Si Pédigrée est comment Modiano est devenu l’homme qu’il est aujourd’hui, Dans le café de la jeunesse perdue est comment il est devenu l’écrivain qu’il est (et qui scandaleusement n’est pas encore dans la Pléiade!).
Il se déroule au début des années soixante; il commence dans un café du coté du carrefour de l’Odéon, le Condé, fréquenté par une jeune femme, Louki. Pour se souvenir d’elle, Modiano convoque trois personnages (auxquels il prêtera son je), un étudiant, un détective et un apprenti romancier. Il recueille aussi la confession testamentaire de Louki, la jeune fugueuse qui aime à la fois la drogue, l’ésotérisme et les errances dans Paris.
Nous retrouvons le Paris de Modiano une ville imaginaire, une cité onirique où les époque se superposent et s’incarnent.
Dans notre littérature française, un grand écrivain se reconnaît, pas seulement, mais tout de même, par son talent à faire vivre sur la page ce précipité de Paris qu’est le café, comme avant lui Céline, dans un registre bien différent Modiano est un maître en l’exercice. Au Condé à la fois louche et littéraire se croisent, parmi les déclassés Adamov , Olivier Larronde , Maurice Raphaël et bien d’autres personnages mystérieux. A propos de Maurice Raphaël (1918-1977), voici ce qu’écrivait de lui Olivier Bailly dans Le Nouveau Quotidien, << Maurice Raphaël , styliste du gluant, exerçait ses talents en exergue du grand air, se confinant au rayon exténuant de la poisse, de l’étouffoir, de l’impasse, se mouvant dans l’air vicié, naviguant entre le bris et le débris.». Quant à Alfred Eibel il en fait un membre de la carlingue, « responsable aux Questions juives pour les départements de l'Eure et de l'Eure-et-Loir durant l'Occupation, et membre de la Gestapo française de la rue Lauriston. Il y « torturait, au service de l'occupant, avec les braqueurs, faussaires, bordeliers, bookmakers et tueurs à la lame facile qui constituaient la bande Bonny-Lafont » Modiano ne pouvait pas passer à coté d’un tel personnage. Il l’a rencontré Maurice Raphaël alias Lepage alias Bastiani à l’époque où il situe Le café de la jeunesse perdue: << Quant à Victor Maurice Le Page, c'était un ami de Breton et de Queneau. Il a eu des ennuis après la guerre et fait de la prison. Quand je l'ai rencontré, dans un café de la rue de Seine, j'ignorais tout de son passé trouble sous l'Occupation. Il écrivait des romans policiers, il avait un physique très bizarre, inquiétant, célinien, il aurait pu jouer dans des films noirs, “Touchez pas au grisbi”, par exemple.>>. De la légende de Maurice Raphaël, écrivain oubliè, Modiano page 139, en une phrase, nous dit tout: «On dit tant de choses... Et puis les gens disparaissent un jour et on s'aperçoit qu'on ne savait rien d'eux, même pas leur véritable identité.».
Au Condé on ne se contente pas de frôler des écrivains on y lit aussi des livres comme “Louise du Néant” de Jean Maillard , mais aussi “Horizons perdus.” de James Hilton le livre qui a inspiré le film éponyme de Capra. Cette métaphore du paradis terrestre fut un best-seller très connoté sixties, que bien des voyageurs en partance pour Katmandou emportaient dans leur sac en l'idéalisant.
Le ton et les thèmes du livre ne surprennent pas, l’habitué de l’oeuvre de Modiano, mais sa forme, très originale, ne pourra que combler les amoureux à la fois de la tradition littéraire et de l’avant garde. Oui Modiano est d’avant garde, c’est dire qu’il ne reprend pas les vieilles lunes lettristes ou situationnistes, dont pourtant ce roman fait écho, mais ose une figure littéraire rare: le je multiple. Si l’écrivain emploie la première personne du singulier ce “je” n’a pas toujours la même voix; il le prête tour à tour à plusieurs de ses personnages qui ne sont que des masques sous lesquels perce le jeune Modiano d’hier.
Modiano une fois de plus, heureusement, nous fait une topographie de Paris ou plutôt celle d’une nouvelle traversée de Paris qui nous mène du carrefour de l’odéon à Pigalle. Pour les maniaques de l’exactitude géographique et historique, il faut signaler que “Le Condé” (mot à double sens à la fois le grand commis de l’état mais aussi un policier en argot) n’a jamais existé mais est une addition de plusieurs cafés situés entre l’Odéon et Saint Germain des prés. Mais comme le dit justement Modiano: << “Le condé” appartient désormais à l’imaginaire.>>.
Les nom sont toujours important chez l’écrivain. Si certaines célébrités ou demie célébrités passent dans ses livres c’est souvent parce qu’il les a connu mais aussi parfois parce que leur patronyme lui plaît, << Je n’ai pas connu le danseur Babilée , mais je l'ai mis là parce que c'est un nom dont la sonorité me fait rêver.>>. Ailleurs un des protagonistes louche du roman se nomme Béraud-Bedoin, Béraud comme l’écrivain collaborationiste, une autre Jeannette Gaul, Gaul comme Charly Gaul le champion cycliste luxembourgeois dont les exploits sont contemporains à l’action du roman...
Ce dernier livre réussit à faire une synthèse des plus improbable entre Fargue, Pérec, Nimier, Roussel et Debord (auquel il emprunte le beau titre de l’ouvrage) et c’est une merveille.
La première surprise du livre est dans la signature de la magnifique phrase aposée en ouverture du roman, << A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et triste, dans le café de la jeunesse perdue.>>. Elle est de Guy Debord, avec un peu de reflection, elle n’aurait cependant pas du nous surprendre, mais on avait oublié, sous le tumulte de ses partisans, la douceur mélancolique du ton de nombreuses pages du pape du situationisme. Lorsque l’on s’en souvient on s’aperçoit alors que Pédigrée ressemble au panégérique de Debord et que chez ce dernier la figure de la jeune fugueuse est fréquente; enfin que les situationistes, après Benjamin, ont légitimé intellectuellement les dérives pédestres dans paris.

photo Olivier Roller
Modiano est le seul écrivain qui réussit à écrire court sans jamais être sec. Lorsqu’on refermera, l’ouvrage, la dernière ligne lue, longtemps il cheminera en nous. Plus que la nostalgie pour une époque Modiano à le talent pour faire émerger à la surface de notre conscience les regrets et même les remords d’être passé à coté, d’avoir esquivé, des paysages et des personnes a jamais disparus... Il nous amène à cette évidence, nous ne sommes que de piètres observateurs à la mémoire défaillante. Alors que lui bien qu’il dise le contraire jouant l’eternel amnésique, peut être pour ne pas nous accabler, à tout vu, à tout compris, se souvient de tout et de tous. Entre les mots en filigrane de l'histoire qu'il raconte, il fait surgir d'autre romans possibles qu'il laisse au lecteur le soin d'échafauder.

photo Olivier Roller
Nous nous retrouvons en pays de connaissance avec les personnages du roman. Louki ressemble aux jeunes filles portraiturées dans “Des inconnues” et aussi à la jacqueline, (Jacqueline est le véritable prénom de Louki) Du plus loin de l’oubli (Gallimard,1996) qui passait ses journées dans les cafés de la rue Dante, reniflait de l’éther et se voyait fuir à Majorque. Elle épousait un certain Georges Caisley...
Chaque livre de Modiano plus qu’un roman me parait être une strophe d’un grand poème sur la fuite du temps, << Quelquefois, je me demande si mes livres sont vraiment des romans, s'ils ne sont pas plutôt une romance, une sorte de musique qui se poursuit de l'un à l'autre.». On trouve dans cette dernière livraison, les invariants de l’oeuvre, comme ce refus des contingences quotidiennes, << Et chaque fois, à la perspective de retourner à Neuilly, elle éprouvait une sorte de découragement. Ainsi elle était condamné désormais à prendre toujours le métro sur la même ligne. Changement à Etoile. Descente à Sablons...>> (page 105), le bonheur dans l’esquive, dans la fuite, la détestation de l’installé, << Je n’étais vraiment moi même qu’à l’instant où je m’enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue.>> (page 95), les circonvolutions du temps, << Au creux de ces aprés-midi d’été où vous ne savez plus très bien en quelle année vous êtes. Tout va recommencer comme avant. Les mêmes lieux, les mêmes rencontres. L’Eternel Retour.>> (page 107)...

Jean Babilée
Il suffit d’une phrase à Modiano pour bouleverser le lecteur mais pour cela il faut être vigilant, car avec sa syntaxe limpide l’auteur demande une lecture attentive, << Je ne savais pas qui était mon père. J’étais né là-bas en Sologne, mais nous n’y étions jamais retournées. Voilà pourquoi ma mère me répétait souvent: “Nous n’avons plus de charpente...”>>(page 72). Tout est dit en une phrase du malheur des déracinés.
L’ excellent Jean-Paul Enthoven, dans “Le Point” sur le café de la jeunesse perdue a écrit une sorte de petit chef d’oeuvre à la fois analytique et statistique que voici:<< Signalons aux vrais toxicos de Modiano que son opus mentionne quatre-vingt-trois rues ou squares parisiens ; que le mot « étrange » - ce mot-modiano qui sert d'enseigne à sa boutique spécialisée dans la vente d'articles flous - apparaît dès la seizième ligne : n'est-ce pas par ce genre de comptabilité qu'on distingue désormais un nouveau Modiano du précédent ou du suivant ? Mais cette obsession topographique n'est pas gratuite, tant le romancier et ses antihéros ont besoin de repères, d'itinéraires, d'adresses précises, afin de mimer quelque appartenance à une réalité que tout, en eux, congédie par ailleurs. L'ensemble est parfait. C'est une version épurée et humide des registres de mains courantes qu'on trouve dans les commissariats. C'est un galet compact qui ricoche sur l'eau trouble d'un lac rempli de passé et de questions auxquelles nul ne répond.>>.
Alors que l’on met souvent en exergue les premières lignes d’un roman avec les dernières pages de Dans le café de la jeunesse perdue, Modiano réussit une des fins les plus poignantes, tout en étant d’une remarquable sobriété, du roman français contemporain. L’art de Modiano est de pousser l’ellipse à son comble tout en nous donnant un roman bouleversant.





























