24 septembre 2007
SHORTBUS

Fiche technique :
Réalisation : John Cameron Mitchell. Scénario : John Cameron Mitchell et le collectif de comédiens. Image : Frank DeMarco. Montage : Brian A. Kates. Musique : Yo La Tengo
USA, 2006, Durée : 102 mn. Disponible en VO, VOST et VF.
Avec : Sook Yin Lee, Paul Dawson, Lindsay Beamish, PJ Deboy,
Raphael Barker, Jay Brannan, Peter Stickles, Alan Mandell, Adam
Hardman, Ray Rivas, Bitch, Shanti Carson, Justin Hagan, Jan Hilmer,
Stephen Kent Jusick, Yolonda Ross, Jd Samson, Daniela Sea, Miriam Shor,
Rachael Cyna Smith, Paul Oakley Stovall, Lex Vaughn, Justin Bond.
Résumé
Shortbus
est un film d’amour à
l’amour. Il suit, pendant quelques temps, plusieurs personnes
trentenaires qui ont des problèmes dans leur couple en raison d’un
refus d’un acte sexuel ou dans l’incapacité d’éprouver le plaisir
sexuel avec son partenaire. Très vite, deux
couples se détachent de la photo de groupe. L’un est hétérosexuel,
composé d’un chômeur et d’une sexologue, Sofia (Sook-Yin Lee) qui n’a
jamais connu l’orgasme. Pourtant le couple nous démontre devant la
caméra qu’il ne ménage pas sa peine dans la
révision de leur Kamasutra.
Mais Sofia simule le plaisir depuis des années avec son mari Rob
(Raphael Barker). Elle croise Severin (Lindsay Beamish), une maîtresse
dominatrice décidée à l’aider. L’autre couple, homosexuel, formé de
Jamy (PJ Deboy) un acteur sans emploi, ancienne babystar, et de James
(Paul Dawson) un ex-prostitué reconverti en maître-nageur. Ce sont des
clients de Sofia. Ils songent à ouvrir leur sexualité à un troisième
partenaire, le très mignon Ceth (Jay Brannan), mais Jamie ne parvient
pas à se décider. Tout ce petit monde se retrouve dans un club
libertaire, le Shortbus. Ils croiseront notamment une prêtresse
sado-maso, un jeune voyeur, un groupe de lesbiennes engagées et un
ancien maire de New York (Alan Mandell). Ce club est dirigé par Justin
Bond, figure de la scène underground new-yorkaise, dans son propre
rôle. Dans cette enclave, tous les personnages y apprivoiseront
progressivement leurs névroses. Dans ce petit club underground, jamais
glauque, on y partouze, chante, discute d'art et de sentiments...
Chacun y trouvera peut-être ce qu'il cherche, des histoires d'amours et
d'amitiés... Car ces habitants de New York ont peur d'aimer, peur de
perdre ceux qu'ils aiment...


L’avis de Bernard Alapetite :
On sort de ce film ragaillardi au sens ancien du terme, plus gaillard, avec sa bandaison sous le bras. Les acteurs de Shortbus sont beaux et bandants (surtout James) ou plutôt Mitchell a réussi à nous les rendre beaux par l’amour communicatif que sa caméra porte à tous.
Mitchell c’est un peu Casavetes qui réfléchirait moins mais mieux et probablement boirait beaucoup moins. Bien des noms affluent dans notre mémoire cinéphilique après avoir vu le film. C’est aussi du Woody Allen qui passerait aux travaux sexuels pratiques et puis cela rappelle par le mélange d’amour et d’humour, de crudité et de délicatesse les débuts d’Almodovar. Quand à la représentation du sexe, il faut remonter jusqu’à Taxi zum klo pour voir une représentation des actes sexuels aussi désinhibée.

L’humour n’est jamais absent du film. Il désamorce souvent ce qu’il pourrait y avoir de salace et le rire efface la gêne. On ne s’y sent jamais voyeur mais partie prenante. Comme le dit l’un des personnages : regarder c’est aussi participer. Avec générosité, le réalisateur n’exclut personne et surtout pas le spectateur qu’il invite à se joindre aux amis qu’il filme.
Mitchell part du principe que le sexe est le meilleur révélateur de l’être profond : « J’ai toujours considéré la sexualité comme la terminaison nerveuse de la vie des gens. J’ai toujours pensé qu’en observant deux inconnus qui font l’amour, on peut tirer des déductions assez précises sur ces personnes, sur leur enfance, ou sur ce qu’ils ont mangé au déjeuner. » Et pourtant les scènes d’orgies, dans lesquelles les corps s’enchevêtrent avec élégance finissent par s’effacer de notre mémoire pour laisser place à ce qu’elles révèlent : une quête, celle des sentiments, d’un orgasme, du bonheur ou d’une normalité rêvée, heureusement inatteignable.

Une des rares faiblesses est inhérente à son processus scénaristique. Tous les personnages, malgré la grande générosité du metteur en scène, ne provoquent pas chez lui la même empathie, ce qui l’amène à en privilégier certains notamment James et on le comprend aisément...
L’autre petit défaut est cette parade finale unanimiste un peu forcée qui rappelle la fin, pas complètement réussi, de cet autre chef-d’œuvre nihiliste qu’est The Party de Blake Edwards. Autant de références cinématographiques pour un film qui n’est jamais post-moderne mais toujours novateur et s’inscrit dans l’histoire la plus actuelle (la vue de ground zéro). Ce n’est pas une coquetterie critique mais une évidence. Mitchell est un grand cinéphile comme l’illustre ses déclarations dans lesquelles il se révèle beaucoup moins gentil que dans son film : « Je voulais montrer le sexe comme je ne l’avais jamais vu. J’avais vu beaucoup de films européens de la fin des années 90 qui utilisait du sexe non simulé mais il y semblait quelque chose d’aussi négatif que, disons, les chrétiens conservateurs. J’ai adoré le film de Catherine Breillat À ma sœur mais il m’a donné envie de me jeter par la fenêtre... Les acteurs ne sont pas des marionnettes. Ils sont des associés. Je peux apprécier les films de Bresson, mais Bresson ne laisse pas jouer ses acteurs. D’autres réalisateurs choisissent leurs acteurs juste parce qu’ils veulent les baiser, comme Godard, Visconti ou Pasolini. »

Shortbus est le résultat d’un processus de production totalement original. La recherche des acteurs a duré deux ans. John Cameron Mitchell voulait que les rapports sexuels ne soient pas simulés, ce qui au final est le cas dans le film. Une exigence qui interdisait l’emploi de stars, et même d’acteurs professionnels. Il voulait en plus que ses acteurs soient capables d’improviser et disponibles pour de longues répétitions avant le tournage. Il devait donc trouver des comédiens amateurs dévoués corps et âme au projet. Ce fut fait par l’intermédiaire d’appels dans plusieurs magazines underground. Il y demandait que chacun lui envoie une vidéo sur laquelle il raconterait une expérience sexuelle marquante. La production reçut plus de 500 vidéos. Tandis que certains candidats s'adressaient directement à la caméra, d'autres chantaient ou dansaient, d'autres encore allaient même jusqu'à se masturber. Au final, quarante personnes furent choisies. L’équipe du film a convié les heureux gagnants à l’une des fêtes mensuelles que Mitchell organisait. Par l’intermédiaire de petits jeux, par exemple des couples désignés devaient s’embrasser, des affinités se sont formées... La grande aventure de Shortbus pouvait commencer.

Chaque comédien a apporté sa pierre à la trame scénaristique. Prenons le personnage de James, qui est un peu le porte-parole du réalisateur, il a été inspiré par le vécu de son interprète qui photographie continuellement sa propre vie et par Jonathan Caouette, le réalisateur de Tarnation que Mitchell a co-produit. Le film est donc le fruit d’un travail collectif, un travail partagé entre le réalisateur et ses comédiens.
Malgré le coté underground revendiqué de l’entreprise, Mitchell n’oublie jamais de faire du cinéma. Il prouve qu’avec un dispositif léger de tournage on peut faire des images aussi belles que novatrices comme celles de la collection de godes multicolores sur fond de ground zéro, filmées dans une belle lumière chaude. Même s’il y a peu de vues d’extérieur, on sent un amour débordant du cinéaste pour New York aussi explicite que celui de Woody Allen dans Manhattan, autre référence implicite de Shortbus.
Ce film ne pouvait être que new-yorkais, chaque scène est située précisément par l’intermédiaire de la simulation poétique de la ville en 3D dont l’apparition aère les ébats érotiques. Par son truchement, on suit les cheminements, tant géographiques que mentaux (par le biais de la lumière), des personnages. Elle a été conçue par John Bair, un animateur qui avait déjà réalisé les images numériques sur Hedwig, le précédent film du cinéaste. Il a scanné ses propres dessins pour après les retravailler ; ce qui apporte une touche naïve, un côté peint à la main au résultat. À noter au début du film l’apparition de la Statue de la Liberté, on entend alors chanter “Is you is, or is you ain’t my baby ?” (Es-tu bien ou n’es-tu plus ma chérie ?) tout en découvrant son visage. Un exemple significatif de la manière subtile qu’a Mitchell de faire passer son message politique. La nostalgie des années 70 apparaît au détour d’une conversation lorsque Justin Bond lâche : « There was a time when I wanted to change the world, now I just want to crawle out of this room whithout loosing all dignity » (Il fut un temps où je voulais changer le monde, maintenant je veux juste ramper hors de cette pièce sans perdre toute dignité).
La lumière, ici symbole de la vie, joue aussi un rôle important dans le film car elle défaille à certains moments-clés, et finit par s’éteindre complètement lors d’une panne de courant générale dans New York. La simulation de la ville retrouvera ses loupiotes multicolores lorsqu’un personnage sera arrivé à l’orgasme ou aura résolu une de ses interrogations existentielles.

Les scènes du Shortbus ont été tournées à Brooklyn dans un atelier collectif d’artistes gays où des soirées dans le genre de celles du Shortbus ont été organisées. Le nom du club, Shortbus, évoque le célèbre bus scolaire jaune américain. Les enfants « normaux » empruntent le Schoolbus, le long bus jaune. Les enfants qui ont besoin d’une attention particulière, les handicapés, les caractériels, les surdoués... utilisent le petit bus parce qu’ils sont moins nombreux ; d’ou le parallèle avec ce club, rassemblement de hors normes. J’ajoute que les shortbus sont surtout utilisés dans les grandes villes américaines, en particulier à Manhattan, parce qu’ils se faufilent plus facilement dans le trafic que les longs schoolbus.
À la sortie du film, une fois mon euphorie apaisée, une phrase du Journal d’André Gide affleura à ma mémoire : « Les personnages de tragédie sont toujours plus ou moins des désœuvrés. “To be or not to be” est un fruit du loisir. » Nous pouvons faire la même réflexion en l’appliquant à la quasi totalité des personnages des films qui nous sont proposés chaque semaine. Cet évitement du travail n’est-il pas symptomatique de nos crises de civilisation ?
Un grand coup de chapeau à Fortissimo, coproducteur et distributeur international du film à qui l’on doit déjà entre autres Mysterious skin, Ken Park et la découverte en occident de Tsai Ming-Liang, ce n’est pas rien !
Les acteurs sont aussi presque tous musiciens, puisque ce sont eux qui ont signé la bande originale du film.
C'est un beau film hédoniste que nous offre John Cameron Mitchell, un film émouvant, attendrissant, drôle et qui réussit à travers un petit groupe à nous faire un peu plus aimer l’humanité. Shortbus c’est un merveilleux happening et un orgasme cinématographique.



J
Conversation secrète

San-Francisco, pier 39, aout 1988
Méduses-Klein
MONSIEUR MAX

France, 2006, 90mn
Réalisation: Gabriel Aghion, Scénario : Dan Franck, Image : Patrick Ghiringhelli, Son : Didier Saïn, Décors : Bertrand L'Herminier, Montage : Luc Barnier, Musique : Antoine Duhamel
Avec: Jean-Claude Brialy, Dominique Blanc , Guillaume Gallienne, Féodor Atkine , Nazim Boudjenah, Jean-Claude Dreyfus, Eric Nagar, Llona Bachelier, Alexis Machalik, Jean-Chrétien Sibertin-Blanc, Emmanuel Leconte, Ilona Bachelier
Résumé
Le 24 février 1944 à 11 heure, la Gestapo pénètre dans l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire et arrête le poète Max Jacob (Jean-Claude Brialy & Guillaume Gallienne). Il vient de servir la messe. Homosexuel, juif converti au catholicisme, il a fréquenté 40 ans plus tôt la bohème du Bateau-Lavoir. Ami intime de Picasso, dont il est le compagnon des débuts, le frère des années de misère. Plus tard, il est aussi très proche de Cocteau, Guitry et Jean Marais. Il partage avec eux confidences, enchantements et frasques du Paris des années 20. Pendant la guerre Max Jacob se réfugie à Saint Benoît. Après son arrestation il est conduit à Drancy, là où des milliers d’hommes et de femmes attendent la déportation vers l’Allemagne. Quand le monde l’abandonne, Alice (Dominique Blanc), une jeune femme orpheline, à qui Max avait donné son amour quand elle était enfant, va tenter l’impossible pour le sauver...
L’avis de Bernard Alapetite
L’esprit du scénario, du au romancier Dan Franck, de ce film, par ailleurs plein de qualités, est détestable. Il trompe le téléspectateur en faisant passer Jean Cocteau et Sacha Guitry pour des presque salauds, alors qu’ils ont fait tout leur possible pour sauver leur ami. Ils y étaient parvenu, mais la mort d’une pneumonie de Max Jacob les a pris de vitesse... En ce qui concerne Picasso en revanche Dan Frank est sans doute plus près de la vérité et la réponse du peintre à celui qui le sollicitait pour intervenir en faveur de son ancien mentor durant ses difficiles premières années parisiennes: << Ce n’est pas la peine de faire quoi que ce soit. Max est un ange: il n’a pas besoin de nous pour s’envoler de sa prison.>> est assez conforme au personnage qui n’a jamais été un modèle d’altruisme durant toute sa vie. Son attitude est d’autant plus choquante que l’on peut dire que Max Jacob fut l’un des principaux accoucheurs du talent de Picasso. Lorsque le peintre arrive à Paris en 1901, c’est Max Jacob, qui amoureux de lui, l’héberge, lui apprend le français, l’aide à vendre ses toiles... Il ne faut cependant pas oublier non plus, qu’en tant, entre autres d’apatride, le peintre était constamment surveillé par la gestapo...
Dan Franck s’inscrit dans la trop longue liste des donneurs de leçons sans risque, avec cette circonstances aggravante que cette bonne conscience est surtout nourrie par l’ignorance, alors que tous les documents facilement accessibles, comme je le montre ci-dessous, contredisent sa thèse d’un Max Jacob abandonné de tous.
Follain, Shéhadé, Max Jacob
On peut aussi trouver discutable, pour une biopic, la quasi invention d’un personnage capital de l’intrigue, comme celui d’Alice, certes magnifiquement interprétée, comme à son habitude, par Dominique Blanc. Même si cette création est d’une incontestable habileté scénaristique. Dan Franck s’explique à ce sujet: << Pour lier les deux périodes (Le Paris de la belle époque, dont il est spécialiste, et celui de l’occupation) j’ai inventé le personnage d’Alice, qui s’inspire de Raymonde, cette petite fille que Picasso a adoptée, puis renvoyée à l’orphelinat. On croit savoir qu’elle était très attachée à Max. Je l’ai imaginé en 1944 tentant de sauver l’homme qui avait essayé de la protéger lorsqu’elle était enfant.>>. Le personnage d’Alice à l’avantage, outre celui de relier les deux époques capitales de la vie de l’écrivain, de permettre d’équilibrer le scénario par les portraits en miroir, ceux de Max Jacob et d’Alice, de deux solitudes, de deux abandonnés. Cette séduisante idée bien dans la ligne feuilletonesque et mélodramatique révérée par Dan Franck n’a pas conquis Lina Lachgar auteur d’ Arrestation et mort de Max Jacob (aux éditions de La Différence): << Je ne suis pas contre ce type de fiction encore faut-il qu’elles soient bien étayées or ce film est un tissu d’inepties à commencer par l’importance accordée au personnage Alice-Raymonde, un épiphénomène dans la vie de Max.>>; pas plus qu’ elle n’a séduite la présidente de l’association des amis de Max Jacob Patricia Sustrac. Je ne sais pas à quels documents s’est référé Dan Franck en ce qui concerne l’attachement du poète à la petite fille. Tout ce qui est avéré est que l’on ne sait rien de ce qu’est devenu Raymonde après son retour à l’orphelinat. Peut être que la diffusion de ce téléfilm aidera-t-il à éclaircir ce mystère?
Le scénariste n’hésite pas non plus à user de grosses ficelles peu crédibles comme cet échange de papiers d’identité entre Alice et une femme juive lors d’une rafle.
Dan Franck fait dire à Max Jacob: <<Il parait que je suis dans le Larousse >>. Un joli blog reproduit l’article, que je lui ai emprunté, consacré au poète dans le Grand Larousse de 1931, nous confirme cette réplique.
Si le scénario est discutable la réalisation l’est beaucoup moins. C’est une bonne surprise de retrouver Gabriel Aghion, aussi professionnel, tout en empathie avec son sujet. Pourtant il faut bien avouer que l’on n’attendait plus grand chose du cinéaste après le triste Pédale dure... Les points forts du film sont la direction d’acteur et le casting. Même si comme toujours il se pose le problème, pour l’interprétation d’un personnage ayant existé, de la ressemblance physique de l’acteur avec son modèle. Sous cet angle le choix de Jean-Chrétien Sibertin-Blanc et de Alexis Michalik pour jouer Cocteau et Jean Marais ne me parait pas complètement judicieux non seulement leurs ressemblances avec les deux célébrités n’est pas évidentes, mais surtout ils n’en possèdent pas le charisme . Alors que le choix de Féodor Atkine pour figurer Picasso est particulièrement pertinent comme celui de Nazim Boudjenah pour jouer le peintre dans sa jeunesse.
Mais le film tombe dans le ridicule gênant avec Jean-Claude Dreyfus imitant lourdement le phrasé de Sacha Guitry transformant “le maître” en une grosse cocotte précieuse. Dreyfus pour cette interprétation c’est malheureusement souvenu qu’il a débuté dans les cabarets de travestis. Alors qu’il a montré dans L’anglaise et le duc de Rohmer qu’il était capable d’incarner une figure historique avec profondeur et retenue. On est loin de la subtile évocation de Guitry par Jean-François Balmer dans L’affaire Sacha Guitry de Fabrice Cazeneuve ou même l’apparition convaincante de Jean-Marie Winling dans Monsieur Batignole.
A propos de l’affaire Sacha Guitry, ce dernier film donne un aperçu beaucoup plus juste de l’attitude de Guitry pendant l’occupation. Si le grand homme de théâtre fut léger avec les allemands et leurs affidés il ne montra guère d’aménité envers les nazis. L’affaire Sacha Guitry montre, comble d’ironie, que la résistance reprocha à Sacha Guitry sa rencontre avec la Gestapo, rencontre dont l’unique but était de sauver Max Jacob!
A noter en admirateur de Max Jacob, Emmanuel Lecomte qui en plus de sa brune et mâle beauté incontestable fait preuve d’une intense présence.
Guillaume Gallienne, sociétaire de la Comédie-Française qui incarne le jeune Max Jacob est la véritable révélation de Monsieur Max. Il est émouvant de candeur avec ses rondeurs matoises qui rappellent celles d’Henri Tisot. Jean-Claude Brialy interprète le même homme quarante ans plus tard.
Jean-Claude Brialy est parti au lendemain de ce qui est peut être son plus beau rôle, celui de Max Jacob avec qui il n’était pas sans ressemblances morales. Comme le poète sous des aspects légers, l’acteur cachait, sous ce masque, un être multiple non exempt de gravité. Comme lui, Jean Claude Brialy avait fait de sa gentillesse un oriflamme et vivait son homosexualité, paradoxalement, pour un homme si souvent sous les sunlights, avec discrétion.
Bâti sur des retours en arrière, Monsieur Max brosse le portrait de Max Jacob, en homme tendre et attachant, personnages central, puis marginal, de la bohème artistico-littéraire de la première moitié du XXe siècle. Malgré les libertés prisent avec la réalité le film donne un portrait en accord avec l’image que l’on a après avoir lu la précieuse biographie du poète due à Pierre Andreu (Vie et mort de Max Jacob éditions de La Table ronde). Jean-Claude Brialy a personnellement bien connu quelques-unes des brillantes figures évoquées dans ce téléfilm, comme Jean Cocteau et Sacha Guitry. Jean Cocteau confia à l’acteur qu’il gardait beaucoup de culpabilité de n'avoir pas fait assez pour Max Jacob. Dans le journal de Cocteau 1942-1945 (éditions Gallimard) au 25 février 1944, jour où il apprend l’arrestation de son ami, on peut lire: << Max Jacob arrêté à Saint-Benoît, sans doute conduit à Orléans. Chose atroce.>>. Dans les pages suivantes on voit qu’il se dépense sans compter. Il contacte Sacha Guitry qui a déjà par son intervention sauvé Tristan Bernard, << J’ai vu Sacha Guitry qui m’a donné la marche à suivre...>>. Il écrit au responsable allemand des prisons juives une lettre dans laquelle il fait le panégyrique de Max Jacob. Cette lettre est accompagnée d’une pétition qui demande la libération de l’écrivain. Elle n’ est signée, par souci d’efficacité, que par des personnalités ayant de bons rapports avec les autorités d’occupation: Sacha Guitry, André Salmon, Henry Sauguier, Pierre Colle, Utrillo, Braque, Mac Orlan... Dans L’irrégulière ou mon itinéraire (éditions Grasset) Edmonde Charles-Roux raconte comment Paul Morihien sillonne Paris pour recueillir les signatures. Cocteau appelle également José Maria Sert qui peut agir par l’intermédiaire de l’ambassade d’Espagne; ce qui a été précédemment efficace pour Maurice Goudeker (le mari de Colette). Selon Claude Arnaud dans son énorme biographie de Jean Cocteau (édition Gallimard) il intervint simultanément avec Jouhandeau, qui en cette occasion fit taire son antisémitisme, auprès de Gerardt Heller qui ne resta pas à son tour inactif. Cocteau sollicite aussi son ami Georges Prade patron de presse et conseiller municipale de Paris qui est très engagé dans la collaboration active qui néanmoins agit pour faire libéré le prisonnier. Prade parvient, conjointement avec José-Maria Sert, a obtenir un ordre de libération signé mais quand celui-ci parvient au camp de Drancy ou le détenu a été transféré Max Jacob est mort au soir du 4 mars d’une congestion pulmonaire à l’infirmerie du camp...
C’est ce qu’apprend Gerhard Heller rendant visite à Max Jacob à Drancy, comme il le raconte dans son livre de souvenir Un allemand à Paris (éditions de Seuil): <<L’affaire Max Jacob me fut encore bien plus pénible et douloureuse. Je garde la brûlure cuisante de ce cuisant échec... Me retrouvant les mains vides à la porte de ce camp abominable, je voulu cependant accomplir un dernier geste; j’allai chez une fleuriste acheter une rose et revint la jeter par dessus le mur du camp.>>. Il est bon de rappeler que Gerhard Heller était l’officier allemand affecté à la Propaganda-Staffel qui décidait, entre autres, si on attribuait du papier pour qu’un livre soit imprimé, donc paraisse, ce qui en faisait, de fait, l’ultime censeur. Mais dans l’exercice de cette fonction il avait emprunté la devise à son ami Junger: <<La vraie force est celle qui protège.>>...
C’est probablement Gerhard Heller que dan Franck, sans le nommer, veut représenter, assez maladroitement, dans cet officier allemand qui assiste aux derniers instants du poète.
Pierre Bergé dans son Album Cocteau de la Pléiade résume bien les sentiments de Cocteau envers Max Jacob: <<En 1917, il détestait le miroir que lui renvoyait Max Jacob “ ce touche à tout tendre et sale” . Deux ans plus tard, il applaudissait les numéros périlleux d’un “danseur de corde”. Il n’aura désormais cesse de célébrer le poète cubiste qui avait déclaré “Jean est la perfection absolue de ce que je ne suis que l’ébauche”>> .
Max Jacob a vécu son homosexualité sur le mode de la culpabilité: << J'ai été sodomite sans joie mais avec ardeur >>. D’ailleurs l'homosexualité de Max Jacob reste littérairement discrète, ou plus précisément plus latente que manifeste. Elle affleure donc en des fulgurances qui sont trahisons au double sens de révélations et de falsifications. Rares sont les claires allusions comme au début du roman Filibuth ou la montre en or dans lequel le personnage au nom cocassement claudélien, Monsieur Odon-Cygne-Dur, double avoué de l'auteur, écrit à ce même auteur << qu'il l'invite à venir voir l'armoire à glace qu'il s'est procurée. Il s'agit bien sûr d'un meuble non d'un individu à forte carrure.>>. Le film n’occulte pas le penchant du jeune poête pour les sergents de ville bien bâtis...
Président d'Arte France, Jérôme Clément, membre de l'Association des amis de Max Jacob, a soutenu le projet de cette fiction produite par Daniel Leconte. << Le destin de Max Jacob est extrêmement émouvant. Moqué pour son homosexualité et sa conversion au catholicisme, il a été un sacrifié de l'Histoire >>, expliquait, lors du tournage, le patron de la chaîne franco-allemande.
Max Jacob est évoqué dans les deux très beaux coffrets de dvd, Les heures chaudes de Montparnasse édités par Doriane Films.
Monsieur Max est sauvé par l’excellence de ses trois interprètes principaux, Jean-Claude Brialy, Dominique Blanc et Guillaume Gallienne mais il démontre qu’il n’est pas bon de laisser l’histoire aux mains des feuilletonistes.
11 septembre 2007
Pleine lune sur une fin de saison

La Baule, septembre 2006
Parenthèse atlantique de 10 jours sur le blog
L'enfant au camion

Guatémala, Guatémala-city, 1989
Olivier
2 BY 4


Fiche technique :
Réalisation : Jimmy Smallhorne. Scénario : Terry McGoff & Jimmy Smallhorne. Directeur de la photo : Declan Quinn. Montage : Scott Balcerek & Laure Sullivan. Musique : Nigel Clark & Jerome Di Pietro.
USA, 1997, Durée : 90 mn. Disponible en VO et VOST.
Avec: Jimmy Smallhorne, Chris O'Neill, Bradley Fitts, Joe Holyok, Terry McGof, Michael Liebman, Ronan Carr, Leo Hamill, Seamus McDonagh, Kimberly Topper, Conor Foran et James Hanrahan.
Résumé :
Dans le New York
de la fin des années 90, Johnnie (Jimmy Smallhorne), un émigré
irlandais à la trentaine virile, travaille comme contremaître pour son
oncle (Chris O'Neill) entrepreneur marron qui construit des bureaux.
Bien qu’il ait une petite amie (Kimberly Topper), Johnnie, les soirs – fréquents –
de beuverie et de défonce ne répugne pas à s’offrir un gigolo. C’est
ainsi qu’il rencontre Christian (Bradley Fitts), un jeune immigré
australien, pour qui il est surpris d’éprouver quelque chose qu’il ne
connaît pas. Ce garçon perdu en demande de tendresse sauvera-t-il
Johnnie de sa dérive destructrice ?
L’avis de Bernard Alapetite:
Il est tout compte fait rare que le cinéma mette en scène le monde ouvrier et c’est encore plus rare pour le cinéma gay. Pourtant, l’ouvrier musculeux est l’un des fantasmes gays, surtout américain (voir un des Village People avec son casque de chantier). C’est justement sur les chantiers de New York où nous emmène 2 by 4. Johnnie, le personnage principal, est un contremaître qui travaille à la construction de bureaux
pour le compte de son entrepreneur d’oncle. Il dirige une équipe
d’émigrés clandestins irlandais. Sans nous infliger un pensum sur le
travail dans le bâtiment, Smallhome (si j’ose dire) plante le décor avec efficacité. Nous apercevons un New York inhabituel, ni celui des touristes ni celui des bas-fonds glauques mais celui des rues anonymes du Village, de l’East River ou du Bronx ;
Johnnie habite Riverdale, subtilement mais modestement cadré dans la
lumière grise de l’hiver lorsque les sommets des buildings se
confondent avec le gris métallique du ciel. Si les personnages de cette
histoire ne sont pas pour une fois de jeunes mecs aux pectoraux
sculptés, le héros n’est cependant pas repoussant avec son corps sec mais massif et son visage façonné par la vie, qui avoue bien sa trentaine bien tassée et qui nous raconte déjà une histoire bien raccord avec celle que l’on voit sur l’écran, toute nourrie par la psychologie des protagonistes que nous découvrons
petit à petit. On est néanmoins surpris par le physique de l’oncle que
l’on verrait plus en tailleur bessarabien qu’en patron magouilleur
irlandais. Cependant, ce choix se révèle judicieux ; le physique inhabituel de l’acteur rajoute du mystère à ce personnage dont on pressent dès
le début la noirceur. Il faut dire que Chris O'Neill, qui devait
décéder peu de temps après la fin du tournage, est remarquable dans ce
rôle de salaud.
Il faut rendre hommage à Smallhorne dont on perçoit bien que la motivation est totale et pour qui 2 by 4 reste malheureusement le seul film à ce jour. Il a tourné, écrit et joué le rôle principal et avec quelle maîtrise !
Il atteint une authenticité incroyable dans la peinture de ces
travailleurs. On pense beaucoup au cinéma de Mike Leight. Le casting
mélange acteurs et non professionnels ;
tous s’expriment dans le vrai dialecte irlandais de New York au lieu de
se contenter de l'habituel accent approximatif. Le réalisateur a été
très soucieux de la bande son, un mixage de chansons traditionnelles irlandaises et de bruits de New York, comme le grincement typique de son métro.
Si la première heure d’exposition du cadre et des personnages est remarquable, toute
la fin du film qui consiste à nous faire découvrir quelles images
enfouies rongent Johnnie est moins convaincante. Le cinéaste ne
parvient pas vraiment à nous faire entrer dans la psyché et les
terrifiants cauchemars de son héros. Au fur et à mesure, on s’aperçoit que Johnnie est hanté par des fantômes qu’il refuse
de regarder en face et que la drogue et l’alcool ne sont que des
échappatoires à cette confrontation. On peut voir en Christian une
possible figure rédemptrice qui sauvera Johnnie de son enfer. Le film
se termine par une image domestique apaisée qui peut nous faire espérer
un avenir pour Johnnie.
2 by 4 bénéficie d’un directeur de la photo de grande classe, Declan Quinn, qui a travaillé sur de nombreux clips dont ceux des Smashing Pumpkins et de U2 et de non moins nombreux films dont Breakfast on Pluto. Il a choisi de délibérément refroidir les couleurs où dominent les bruns dans des images assez granuleuses. Les plans, souvent en plongée, réussissent bien à transcrire le vertige et la stupéfaction d’un émigré perdu entre les gratte-ciels de Manhattan.
2 by 4 est un essai fort convaincant auquel il n’a manqué qu’un peu de métier pour être un grand film. Son âpreté restera néanmoins longtemps dans la mémoire de son spectateur.
Sur un banc...

Californie, Los Angeles, Magic Mountain, aout 1988


