31 juillet 2007
Gregory Crewdon



Lunettes rouges parle très bien de ce photographe entre Linch et Edward Hopper
L'attente
30 juillet 2007
Teenage

L'admirateur de la beauté des adolescents trouvera à s'en repaître dans cette garçonnière.
LA CAGE AUX FOLLES
ZAZA A REPLIÉ SON ÉVENTAIL...
France, Italie - 1978, 108 mn


Fiche technique :
Réalisation : Édouard Molinaro. Scénario :
Francis Veber, Édouard Molinaro, Marcello Danon et Jean Poiret. Musique
: Ennio Morricone. Images : Armando Nannuzzi. Montage : Monique
Isnardon et Robert Isnardon.
Disponible en VF
Avec:
Michel Serrault, Ugo Tognazzi, Michel Galabru, Claire Maurier, Rémi
Laurent
Résumé :
Le
fils (Rémi Laurent) du patron homo d’une boîte de nuit de Saint Tropez
veut épouser la fille du secrétaire général (Michel Galabru) d’un parti
politique ultra conservateur et puritain. Le garçon a invité ses futurs
beaux-parents chez son père (Ugo Tognazzi) pour qu’ils fassent
connaissance. Le problème est que son père vit avec Zaza (Michel
Serrault), une folle perdue… Il ne lui reste plus qu’à le faire passer
pour une femme...

L’avis de Bernard Alapetite :
Il
est presque indécent d’attribuer ce film à Édouard Molinaro qui n’a
fait que mettre platement en images la pièce de Jean Poiret dont on
regrettera éternellement qu’il n’ait pas repris son rôle, dans lequel
il a triomphé sur scène, pour de sombres questions de coproduction
franco-italienne. Malgré son grand talent, Ugo Tognazzi ne parvient pas
à se hisser au niveau de Jean Poiret, c’est dire. Il faut louer aussi
l’efficace adaptation par Poiret lui-même, bien aidé
par ce grand professionnel qu’est Francis Veber. Le succès est surtout
dû à l’extraordinaire numéro de Michel Serrault qui
s’abandonne avec délice, avec délire, à son personnage de Zaza Napoli,
outrant la caricature jusqu’à une ambiguïté et une étrangeté qui, par
instant, entraînent le film au-delà de la gaudriole. L’acteur sera
récompensé par le César d’interprétation masculine ! Rémi Laurent, qui
joue le fils d’Ugo Tognazzi, débuta dans À nous les petites anglaise et est décédé du sida en 1989.
Cette Cage aux folles vient de loin, de 1935 exactement, année où Jean Poiret, âgé de neuf ans, voit Fanfare d’amour
dans lequel Carette et Fernand Gravey se travestissent en femmes.
L’enfant est fasciné par le déguisement et la grosse farce. Plus tard,
dans les années 50, le duo Poiret et Serrault campe dans les cabarets
un couple d’antiquaires précieux. Le déclic qui marque véritablement la
naissance de La Cage vient à la fin des années soixante lorsque Poiret voit L’Escalier
de Charles Dyer (il existe une adaptation cinématographique de cette
pièce due à Stanley Donen et jouée par Richard Burton et Rex Harrison)
dans laquelle Paul Meurisse et Daniel Ivernel jouent un vieux couple
d’homosexuels qui se déchire constamment. Poiret décide alors que sa
prochaine pièce aura pour personnages principaux deux folles d’un âge
certain, pas des folles aigries mais des folles flamboyantes. C’est
ainsi que le public parisien découvre en janvier 1973, au Théâtre du
Palais Royal, La Cage aux folles dans une mise en
scène de Pierre Mondy. C’est un immense triomphe. L’adaptation
cinématographique draina 5,3 millions de spectateurs en France, connu
un prodigieux succès international et obtint l’Oscar du meilleur film
étranger à Hollywood.
On peut penser à propos de Poiret
que s’il est venu qu’assez tardivement à l’écriture théâtrale
entièrement soumise aux codes du boulevard, c’est seulement lorsqu’il a
compris et accepté qu’il ne serait jamais un nouveau Sacha Guitry, son
maître qui lui avait donné son meilleur rôle dans Assassins et voleurs, ce dont s’est souvenu Claude Chabrol pour son inspecteur Lavardin.

Au
début, la communauté gay reprocha à la pièce de n’être qu’une
caricature grossière. Pourtant aujourd’hui, Zaza trône dans l’olympe de
la culture gay (pour constater cette évolution, il suffit de comparer
le passage que consacrait au film en 1984 Bertrand Philbert dans son
livre L’homosexualité à l’écran : « Le
talent de Michel Serrault emportait à l’arraché bien des passages de
cette concrétisation cinématographique d’un imaginaire bien français ;
là où les américains font une fixation sur l’homosexuel à l’aspect
viril, même hyper viril (qu’il s’agisse des cuirs SM de Friedkin ou des
routiers des frères Cage), une peur intériorisée, les gaulois évacuent
tout ça grâce à l’image de la folle et du travesti, renvoyant l’homosexualité à une caricature asexuée de l’éternel féminin. Ce qu’opère La Cage aux folles,
c’est une immobilisation de ce qui peut menacer, grâce à l’exorcisme du
rire. La folle, malgré les affirmations contraires des militants du
Fhar ou des G.L.H., dérange moins l’hétérocratie qu’elle ne la conforte
dans ses certitudes par rapport à ce qu’elle pense de l’homosexualité.
Que le film de Molinaro soit monté haut dans le box-office ne peut que
le confirmer » au long article laudateur de Didier Roth-Bettoni, intitulé « La Cage aux folles, histoire d’un succès », dans le Idol d’octobre 1999. Sept ans plus tard dans son remarquable L’Homosexualité au cinéma (éditions La Musardine), il n’a pas changé d’avis comme le démontre cette sentence : « Ce
qu’incarne la Zaza de Serrault, c’est le droit absolu à la différence,
et la sympathie que ses cris perçants et sa folie douce inspirent
immanquablement aux spectateurs ne peut que plaider en ce sens. »
Pour en savoir plus sur la genèse de La Cage aux folles, il faut lire la biographie que Dominique Chabrol a consacré en 1999 à Jean Poiret : Jean Poiret l’art d’en rire aux éditions Belfond. Le film eut deux suites peu recommandables. Dans La Cage aux folles II
(1983), réalisé également par Édouard Molinaro, Zaza est aux prises
avec une affaire d’espionnage. On y retrouve avec plaisir pour un de
ses derniers rôles Marcel Bozzuffi. Pour le dernier avatar, La Cage aux folles III (1985), dans lequel on cherche à marier Zaza, Molinaro a laissé les commande à Georges Lautner.
Mais l’histoire de La Cage aux folles
n’est pas qu’européenne. En 1982, voyant le film dans un cinéma de Los
Angeles, Jerry Herman, gay et surtout auteur et compositeur d’Hello Dolly et de Mame décide d’en faire une comédie musicale. Il fait appel à deux autres gays : Arthur Laurents, librettiste de West Side Story et de Gypsy qui fera la mise en scène, et Harvey Fierstein, auteur-comédien de l’inoubliable Torch Song Trilogy qui travaillera sur le livret. La Cage aux folles ainsi reliftée connaîtra un succès phénoménal à Broadway, jouée des années et remportant six Tony Awards.
Hollywood aussi s’en emparera en 1995 pour un remake poussif: The Birdcage.

Albert Rafol-Samada
Ramasseur de balles à la croisée des lignes
29 juillet 2007
MES VIES, Edmund White, Plon 2006
Edmund White, né en 1940, est aujourd’hui considéré unanimement comme l’ un des plus grands écrivains américains contemporains; ce que ne fait que confirmer Mes vie, son autobiographie et comme l’atteste deux avis d’auteurs aussi autorisés que peu amènes pour leurs semblables. Je veux parler d’abord de Gore Vidal, qui écrivait à propos de Nocturnes pour le roi de Naple, << Une invention baroque qui surprend par son éclat et sa force.>> quant à Rinaldi dans l’Express, il s’émerveillait, << Un talent neuf de tournure européenne... Chaque paragraphe ménage un plaisir, propose une trouvaille.>>. Mais l’atrabilaire corse ne pouvait garder longtemps son fiel. On peut ainsi lire dans son choix de chroniques littéraires édité par Plon, Service de presse, dans celle qu’il consacre au Genet de White: << M White est un pénétrant romancier américain, qui condamné à l’insuccès dans son pays par ses qualités mêmes, refit surface en France, où le soutenait l’audace de l’éditeur Olivier Cohen. Nous avons été les premiers, ici, à saluer son talent qu’il a ensuite placé exclusivement au service de la littérature gay. De quoi il résulta la satiété provoqué par la spécialité régionale quand on a plus que celles-ci à manger.>>. Cette critique est intéressante car elle mêle, comme toujours avec brio chez Rinaldi, l’information, la pertinence de l’observation au lieu commun que ne parvient pas à hisser au statut de vérité, une métaphore audacieuse. S’il est vrai qu’Edmund White accéda d’abord en France à un succès tardif, il a alors plus de quarante ans, il faut être myope pour ne voir en lui qu’un écrivain de genre. Contrairement à ce qu’écrit Rinaldi, la force de White est d’avoir dépasser une littérature communautariste, qu’elle soit sexuelle ou géographique. Tout comme Faulkner avec son comté d’un sud imaginaire, à travers ses blonds rêvés White atteint à l’universel.
Edmund White en 1962 à New York
Edmund White a choisi de ne pas écrire ses mémoires de manière chronologique, mais en les découpant par thèmes, mon père, ma mère, mes tapins... Néanmoins il commence par son enfance et ses parents. On retrouvera tout au long du livre, les fantômes croisés dans Un jeune Américain, La symphonie des adieux, La tendresse sur la peau ou L’homme marié ( tous édités par 10-18). Pourtant son œuvre romanesque ne se confond pas avec ces confessions, comme il l’explique: « Dans le roman on est forcé de créer un arc narratif, des archétypes et donc des personnages moins excessifs que dans la vie. L'autobiographie a une seule contrainte : dire la vérité, se livrer entièrement, bizarrement, comme on est.>>. Travail d’introspection mais surtout travail de remémoration, la douleur de l’absence se mêle souvent au plaisir d’un souvenir qui surgit soudainement. Souvent on voudrait pour lui, car au fil des pages on entre en empathie avec ce narrateur, au début si distant, que sa mémoire soit moins infaillible. A la différence de bien des autobiographies, il ne s’agit pas pour Edmund White de se fabriquer une vie espérée, une vie en somme supplémentaire, faussement linéaire, d’écrire un livre d’ autohommages pré-posthumes.On ne trouve que la franchise la plus crue dans Mes vies.

Edmund White en 1983
La qualité littéraire des chapitres est inégale. Au ton un peu sec, distancié et froid des premiers, évoquant son enfance perturbée par le divorce de ses parents lorsqu’il est âgé de sept ans, succède une impudeur torride dans les suivants; en particulier dans celui intitulé, mon maître dans lequel Edmund White nous raconte par le menu, ne nous épargnant rien de ses pratiques sexuelles sadomasochistes, sa passion pour un bel athlète beaucoup plus jeune que lui. Il a soixante ans lorsque cette passion le dévore tel un cancer. Ce segment m’a laissé partagé entre l’ admiration pour cette sincérité absolu alliée à un recul qui permet à son acuité psychologique remarquable de s’exprimer, ce qui n’est pas un mince paradoxe pour un texte qui nous narre une folle addiction amoureuse et sexuelle. Cette alliance contre nature sauve l’exercice du crapoteux.
Le ton des mémoires d’Edmund White est singulier grâce à la distance qu’il met à nous raconter des épisodes particulièrement dramatiques de sa vie et à nous décrire, d’un ton détaché, le nombre de zozos que les méandres de son escarpé chemin l’ont amené à côtoyer, tel ce malfaisant psychanalyste qui m’a fait beaucoup penser à celui également absolument barge décrit dans le réjouissant “Courir avec des ciseaux” d’Augusten Burroughs (éditions 10-18, domaine étranger). Cette mise à distance débouche souvent sur des considérations d’une irrésistible drôlerie comme celle sur dieu: << Dieu me laissait-il septique parce que c’était un mâle adulte blanc et autoritaire et dont le fils me paraissait saugrenu dans les années quarante et cinquante, avec sa barbe, ses longs cheveux, ses yeux liquides et sa compassion quasi morbide?>>. Curieusement on ne voit pas cette incongrue interrogation écrite par un écrivain d’une autre nationalité qu’américaine tant on y retrouve des réminiscences de Mark Twain.
E.W. avec Sorin en Floride
Chez Edmund White un exceptionnel sens de la formule rend ses sentences, quelque peu péremptoires, savoureuses; en voici un exemple: <<Les adolescents sont effroyablement conventionnels au moment où ils s’avancent, nerveux, sur la pointe des pieds, dans la grande salle de bal bondée de l’age adulte.>>. Ces bonheurs d’observation tranchent sur un style parfois un peu plat qui soudain prend du relief grâce à une comparaison proustienne: << Mais ici à Cincinnati, il n’y avait que ces ploucs hétéros efflanqué, les yeux dans les étoiles, la braguette tumescente, qu’on pouvait ouvrir pour en exposer le contenu, comme certaines statues de Notre-seigneur se déchirant la poitrine pour exposer son Sacré-Cœur.>>. De même sa froideur naturel se réchauffe tout à coup au tendre souvenir d’un tapin entrevu et jamais oublié. Je m’émerveille de sa mémoire d’un cul tâté, qu’une seule nuit, des dizaines d’années auparavant! Le chapitre sur ses tapins, pour sa partie française, devrait avec le passage sur les garçons de la rue sainte Anne, rappeler bien des souvenirs inavoués à de nombreux gays français.
Chaque chapitre est entrelardé de considérations sur l’art et la création, la littérature et la sexualité, comme celle-ci: << Proust, Gide, Genet _ trois écrivains non seulement homosexuels mais qui placent l’ “inversion” au coeur de leur art_ me persuade que l’homosexualité a été essentielle au développement du roman moderne, parce qu’elle conduit à une redéfinition de l’amour, à un profond scepticisme sur le caractère naturel de la répartition des rôles entre les sexes, et à une renaissance de la tradition classique de l’amour entre personnes du même sexe qui avait dominé la poésie et la prose occidentales jusqu’à l’ avènement du christianisme... Cette tradition fut pour moi une source d’inspiration. Elle attestait que l’art avait toujours le pouvoir de créer des mythes et de transformer le monde. Elle montrait que la fiction n’était pas seulement mimétique mais aussi prophétique.>>. Parfois ces profondes pensées se trouvent au beau milieu d’un passage des plus salace, l’effet comique (involontaire?) est indéniable.
René de Ceccaty
Dans la revigorante émission de Frédéric Mitterand Ça me dit l’après midi sur France-Culture qui était consacrée à Edmund White, un de ses amis, René de Ceccaty explicitait très bien le rôle de l’homosexualité dans la création littéraire: << La sexualité ne peut pas être un signe fédérateur; mais il faut comprendre qu’un écrivain ait besoin de se définir comme un écrivain gay. Cela ne suffit jamais à qualifier sa littérature. Ne serait-ce parce qu’il n’y a pas “UNE” homosexualité mais “DES” homosexualité. Edmund White est le premier à le savoir, tous les écrivains gays américains lui envoient leur travail. Ce n’est jamais un marquage de rapport profond à la vérité ni à la littérature. En même temps, je crois que l’identité gay d’Edmund White est importante pour comprendre le fonctionnement de sa littérature. Un lecteur reconnaît l’écrivain qui a un tropisme gay, moins par ses obsessions que par son ouverture d’esprit qu’il a été obligé de développer vivant dans une société où la sexualité dominante et visible n’est pas celle qu’il pratique. Il aura acquis une habitude d’observation beaucoup plus grande, ne serait-ce que pour se conformer aux usages communs, que celui qui se laisse porter par son orientation, qui est celle du plus grand nombre. Il suffit pour s’en convaincre de lire l’oeuvre de Marcel Proust.>>.
E.W. lors d'une lecture
Tout au long de sa vie Edmund White n’a jamais cessé de s’interroger sur la pérennité de l’art, attentif à ses évolutions: << A la fin des années cinquante nous croyions encore en la pauvreté digne. Nous croyions encore que la beauté devait être difficile, que l’incompréhension était une première étape nécessaire vers l’initiation, et que le temps déterminerait de manière irréfutable laquelle de nos entreprises artistique en cours devait mener vers le bon, l’unique, l’inéductable mouvement suivant>>. Comment décrire mieux, à la fois avec candeur et clarté, qualités omniprésentes dans Mes vies, la course à l’avant garde qui mine l’art contemporain? 
le portrait de Dorian Gray peint par Albright
Il est plaisant de lire dans Mes blonds un vibrant hommage aux blonds, quand ici ils sont brocardés et qu’y règne la douteuse hégémonie de l’esthétique lascar. L’auteur préfère la blondeur, mais sans exclusive. En observant les photos de ses amants, dans le trop mince cahier d’images inséré dans le livre, on peut constater que pour cela, comme pour autre chose, il n’a pas mauvais goût. <<Les blonds avaient du duvet sur les bras, une touffe de barbe à papa sous chaque bras, une peau sans pores, douce comme de la vieille percale et d’une jeunesse élastique, les pieds froids et la poitrine chaude, une barbe qui poussait tardivement et un crâne qui se dégarnissait prématurément. Même leur calvitie était patricienne. Les blonds étaient rares, purs; leur cou et leur front rougeoyaient et leurs bras devenaient d’un brun ambré sous une poussière de fils d’or. Le lin rose et le vert pâle et le denim bleu délavé leur allaient bien, leur pieds bronzés et nerveux sans chaussettes dans de vieux mocassins bien cirés...>>
Deux blonds d'Edmund White
Il est intéressant de comparer deux mémoires américaines, celle d’Edmund White avec celle de Gore Vidal, Palimpseste (éditions, point Seuil) . Alors que l’on décèle chez White une certaine haine de soit très en vigueur malheureusement chez les gays de son âge, rien de semblable chez Gore Vidal, pourtant presque d’une génération antérieure à Edmund White. Gore Vidal, lui, est très satisfait de sa personne et il explique sont absence de culpabilité sexuelle par le fait qu’il soit issu de l’élite dirigeante: << Le Dr Kinsey était intrigué par mon absence de culpabilité sexuelle. Je lui dis que c’était probablement une question de classe sociale. Autant que je sache, personne dans ma famille n’avait jamais éprouvé ce genre de culpabilité, qu’on retrouve chez les classes moyennes mais contre laquelle les gens de pouvoir paraissent immunisés. Nous faisions ce que bon nous semblait et n’en pensions rien de particulier. Kinsey m’a dit que je n’étais pas « homosexuel » – sans doute parce que je n’avais jamais sucé une queue ou que je ne m’étais jamais fait enculer. Malgré cela, je battais le record mondial de rencontres avec des jeunes inconnus, rivalisant ainsi avec le très actif Jack Kennedy et son besoin d’une fille différente chaque jour.>>. Edmund White tout au long de son livre rappelle qu’il est issu de la classe moyenne. Cette différence vient peut être aussi, que si Edmund White est avant tout un écrivain de l’introspection, Gore Vidal, beaucoup plus extraverti, se situe résolument du coté du roman d’imagination et même pour certains de ces opus crypto-historiques, assez près du loufoque. Il n’est pas inutile non plus de convoquer un autre “retour sur vie” d’un troisième grand écrivain américain homosexuel, Frederic Prokosch avec son superbe Voix dans la nuit qui n’est que le portrait en creux de l’auteur par le biais de ses prestigieuses rencontres, Thomas Mann, Somerset Maugham, Bill Tilden... Chaque chapitre du livre de Prokosch est une évocation raffinée de l’une de ses admirations, presque toutes homosexuelles, mais le mot ni la chose ne sont jamais cités, ni pour elles, ni pour lui. On voit, malgré les obscurantismes le chemin parcouru ces quarante dernières années...
E.W. avec son ami Michael Carroll
Le livre est aussi une plongée dans l’âme d’un jeune gay des années 50-60 qui, malgrè sa singularité, est aussi représentatif de sa génération, écartelée entre la culpabilité et la recherche frénétique d’un plaisir, trop souvent tariffié, en fin de compte médiocre et décevant. Edmund White fait revivre une époque qui sera quasiment incompréhensible pour les plus jeunes, quand il parle de son amour des westerns lorsqu’ il était adolescent parce que s’était la seule occasion pour le garçon de voir des hommes, les indiens, torse nu. Il en tire, un peu vite, la conclusion que cela explique l’attirance des gays de son âge pour les peaux bronzées, ce qui n’est pourtant pas son cas. Il démontre qu’il y eut bien un avant et après Stonewall, << C’était la fin de l’automne 1968, un peu plus de six mois avant le soulèvement de Stonewall. Nous étions les dernières victimes sacrifiées à l’ordre ancien, comme les derniers garçons castrés à Pékin en 1909 pour devenir des eunuques dans une cour sur le point d’être anéantie par la révolution.>>.
A lire le segment de vie, Mon Europe on pourrait croire que l’auteur est un francophobe patenté, si par ailleurs il fustigeait sans discontinuer les américains de toutes races, de toutes contrées et de toutes obédiences. Mais ayant résidé aussi en Angleterre et en Italie les autochtones de ces deux pays ne sont pas mieux traités. Il est certain que s’il était allé sur la lune, les sélénites n’auraient pas été plus épargnés par ses sarcasmes...
Les pages françaises, que l’on aurait aimé plus nombreuses, offrent un tableau réjouissant et caustique du petit milieu littéraire parisien, autour des éditions Rivage, en pleine mitterandolatrie. Et si les cadavres ne portent pas de costard, Foucault et Gilles Barbedette sont pourtant habillés pour l’éternité.
peinture de Twombly
Un des plaisirs du livres sont les portraits vachards que l’on découvre au détour d’une page. Ils ne sont pas sans rappeler ceux que brossait jadis Léon Daudet dans ses souvenirs. Ce n’est pas faire offense à ce néanmoins grand francophone et francophile qu’est Edmund White, que de penser que pourtant il ne les connaît pas. Mais celui de Rohmer, << Eric Rohmer, le plus cérébral de tous les cinéastes. Rohmer, vieil homme à l’allure de moine obsédé par les jeunes sottes.>>, est de la même encre que celle du chantre obèse de l’Action Française... On regrette tout de même qu’il en soit si chiche de ces portraits cursifs, alors qu’il a rencontré tout le monde, comme il le dit lui même, de la reine d’Angleterre à Jasper Johns en passant par Christopher Isherwood, Twombly ou encore Mapplethorpe ... Mais sans doute craignait-il que son livre devienne un name-dropping à l’instar de celui de Gore Vidal comme le fait justement remarquer Matoo dans son excellente critique des mémoires de ce dernier.
tableau de Jasper Johns
On peut aussi s’émerveiller de sa liberté de ton et pas seulement sur ses frasques sexuelles, mais aussi par exemple quand il dénonce le racisme et le corporatisme des juifs new yorkais décidément le politiquement correct n’a pas encore atteint Edmund White et c’est heureux. Mais le ressentiment ne dure jamais longtemps chez lui tant il est vite submergé par des vagues de tendresse que l’apparente froideur de l’écriture tente d’ endiguer.
On n’apprend pas grand chose de la cuisine littéraire de l’écrivain. Il ne se met jamais en scène au travail sinon pour des écrits alimentaires ou pour des œuvres qui n’ont pas été publiées. Il réserve tout de même un chapitre à ce qui a été son grand œuvre et a établi définitivement sa réputation en France, la biographie de Jean Genet. On voit avec quel sérieux et avec quelle humilité il s’est attelé à la tâche.
En refermant le livre, on s’aperçoit qu’ au fil des pages, on a appris à aimer cet homme touchant, multiple qui n’a en fait, à travers ses multiples vies, mu par une énergie de chaque instant, que rechercher l’amour.
Ramasseur de balles au repos
28 juillet 2007
Aurélie Nemours
Sombre hiver pour la peinture
Rude
saison pour les peintres : après Aurélie Nemours, il y a quelques
jours, c’est aujourd’hui Paul Rebeyrolle qui meurt. Ça prouve
l’inexistence de Dieu et justifie la haine de l’hiver.
Aurélie Nemours, c’était une espèce de moine-soldat de l’abstraction à
qui Beaubourg venait in extremis de consacrer une grande rétrospective.
Rebeyrolle, c’était à peu près le contraire, un chantre de “l’organique
vital”. Il y a tout juste un an, il présentait ses Clones
à la Galerie Claude Bernard, des peintures d’animaux à moitié écorchés
avec leurs organes sexuels encagés dans de véritables grillages. Une
chance qu’il n’y ait pas de paradis : ces deux là ne sauraient pas quoi
se dire.
Cette merveille vient d'un beau blog qui n'attend que votre visite




