23 juillet 2007
Garçon de bronze à Prague

musée du jouet, Prague, septembre 2006
L’HOMOSEXUALITÉ AU CINÉMA, Didier Roth-Bettoni
La Musardine, 750 pages, 34,90 €
Didier
Roth-Bettoni déroule avec élégance l’histoire du cinéma en pointant
tout ce qu’elle recèle de gay et de lesbien. Nourrissant de ses
prodigieuses connaissances une pertinente réflexion sur la
représentation des gays dans les différentes cinématographies du monde,
ne négligeant aucune contrée, des premières images animées à
aujourd’hui.
Ce
qui épate le plus, c’est la faculté qu’à Didier Roth-Bettoni de
débusquer un personnage gay dans des films qui ne le sont pas du tout,
comme par exemple dans La Métamorphose des cloportes ou La Belle américaine. Il faut saluer l’exploit du critique qui va jusqu’à voir Embraye bidasse ça fume, Ces flics étranges venus d’ailleurs ou encore Drôle de zèbre
de... Guy Lux pour y dénicher le pédé qui s’y cachait. Tous mes
respects à l’artiste. Voilà qui prouve bien que tout bon essayiste est
un tant soit peu masochiste.
On
pourra remarquer aussi dans la plongée dans le cinéma français des
années 60 et 70 que l’auteur est un esprit libre et ne suit pas le
diktat des laudateurs sectaires de la nouvelle vague, par exemple en
reconnaissant toutes les qualités aux Amitiés particulières du honni Delannoy.
L’auteur
pousse la probité, lorsqu’il n’a pas vu un film, ce qui est rare,
d’abord de le signaler puis à citer un confrère pour nous donner un
aperçu de l’œuvre.
Le
livre au fil des pages se présente comme une formidable caverne d’Ali
Baba, faisant découvrir à son lecteur, en quelques lignes souvent très
suggestives, une quantité de films dont il aura, probablement pour un
bon nombre, jamais entendu parler, par exemple en ce qui me concerne L’Homme de désir
de Dominique Delouche. Mais surtout ce livre donne envie de découvrir
et de revoir de nombreux films, ce qui devrait être l’un des buts de
tout livre sur le cinéma.
Je
vous conseille un jeu, celui de faire la liste des films que vous ne
connaissiez pas et dont Didier Roth-Bettoni vous donne l’envie de
connaître. Vous aurez ainsi moult espérances de bonheur que vous
pourrez combler petit à petit lors de descentes dans les magasins de
vidéo et DVD en France et de par le monde. Cela sera très profitable
pour votre connaissance du cinéma mais beaucoup moins pour votre compte
en banque.
Autre jeu, je le reconnais un peu vain, celui de dresser une autre liste beaucoup plus courte, tant cet essai tend vers l’exhaustivité, des œuvres oubliées par notre forçat de la critique. Il faut toutefois rappeler que le livre embrasse tous les genres cinématographiques et que s’il privilégie le long-métrage de fiction, il n’en oublie pas pour autant les documentaires, la fiction télévisée, le court-métrage pas plus que le cinéma expérimental. À l’aune de mes modestes connaissances, j’ai réussi à trouver quelques manques : en ce qui concerne l’Amérique, j’ai noté l’absence surprenante de Victor Salva et de son très beau Rites of passage ,sans oublier ses deux Jeepers Creepers aussi horrifiques qu’homo-érotiques et surtout le quasi silence sur des séries comme Oz, Six Feet Under, Queer as folk qui, grâce à leur audience sans commune mesure avec la presque totalité des films dont il est question dans cet ouvrage, ont bouleversé la perception des gays par le grand public ; je m’étonne aussi, mais c’était déjà le cas dans Celluloïd Closet, de l’absence du film de Vicente Minelli Celui par qui le scandale arrive dont le personnage du fils est la future Sissi type ; le cinéma gay allemand se voit amputé d’une de ses plus belles réussites, la biographie de la famille Mann, Die Manns : Ein Jahrhundertroman (Thomas Mann et les siens) dans laquelle l’homosexualité est omniprésente et où on découvre l’épisode de la vie de Thomas Mann qui donnera naissance à Mort à Venise et de la romance entre deux adolescents issus d’univers opposés qu’est David au pays des merveilles. Pour l’Espagne, l’auteur a oublié le court-métrage sexy et virtuose Backroom de Guillem Morales. En ce qui concerne la France sont ignorés Le Garçon d’orage, les films de Philippe Sisbane et... Comme un frère ! Le fait que l’auteur ait fait l’impasse, la seule de cette magistrale étude, sur le cinéma d’animation nous prive pour le Japon de ses lumières sur le yaoi animé (le yaoi animé, souvent issu de mangas yaois, est un dessin animé dont les personnages sont gays, et certains sont pornographiques).
Didier Roth-Bettoni
Cette
francitude ne lui fait pas néanmoins centrer son ouvrage sur son pays,
comme c’était le cas pour le précédent ouvrage sur le sujet L’Homosexualité dans le cinéma français d’Alain Brassart. Le seul livre auquel on peut comparer cette somme, est Image in the dark
(sous-titré An Encyclopédia of Gay and Lesbian Film and Video, pas
moins !) de Raymond Murray, en anglais et datant de 1994. Cependant, il
ne parvient pas complètement à s’extraire des tics et défauts bien
spécifiques à la critique française dont le principal est une certaine
morgue, quelque peu condescendante, envers le cinéma américain et en
particulier à l’encontre du cinéma non hollywoodien souvent qualifié de
communautaire, avec la charge négative que cela comporte dans la bouche
d’un français. On voit ainsi sourdre insidieusement, probablement au
corps défendant de Didier Roth-Bettoni, un certain anti-américanisme,
stigmate presque obligatoire de tout intellectuel français de gauche
(forcément de gauche, je suis bien conscient du pléonasme).
Parfois
l’allégeance au diktat de la critique (surtout pour la période qu’il
nomme de « la visibilité », qu’il fait commencer en 1980 et poursuivre
jusqu’à nos jours, alors qu’il montre une grande liberté de jugement
pour les périodes antérieures) lui fait surévaluer les œuvres de
cinéastes qui ont le « ticket d’entrée » comme le dit son confrère, le
très lucide Michel Ciment, comme Asia Argento avec son très médiocre Livre de Jérémy, Larry Clark et celles de Gus van Sant en particulier le raté Last days, alors qu’il expédie en quelques mots le très estimable Gypsy 83 de Todd Stephens et que le très beau The Journey of Jared Price – aussi romantique qu’inventif dans sa construction – est seulement cité.
Sans parler de son admiration béate, à l’unisson de presque toute la profession, devant cette supercherie pour snobs qu’est Tarnation. En revanche, on voit avec plaisir qu’il met à sa vraie place des cinéastes comme Todd Haynes avec Velvet Goldmine et John Cameron Mitchell avec Shortbus, c’est-à-dire tout en haut, ce dont bien peu de critiques se sont aperçus.
En
ce qui concerne la production récente française Didier Roth-Bettoni est
un bien trop gentil garçon, ce que j’ai pu vérifier l’ayant rencontré
pour une longue interview qui s’est muée en un exposé magistral dans
lequel il balaya tout le spectre du cinéma gay. Cette rencontre donna
le film intitulé Un Siècle de cinéma gay qui se trouve en bonus sur le DVD To play or to die chez Eklipse, une excellente introduction et un bon complément à ce passionnant essai.
Sa
gentillesse, et peut-être le désir de ne pas se fâcher avec des gens
avec lesquels il entretient un commerce fréquent, l’amène parfois à de
coupables indulgences comme de traiter le désolant Rome désolé de
début d’un exigeant voyage artistique ou les navrantes fictions de Rémi
Lange de farces incorrectes et réjouissantes... En revanche, il fait
preuve d’une belle liberté en mettant en avant la qualité des films de
François Ozon, ce qui n’est pas monnaie courante chez ses confrères.
Si
l’on peut être en désaccord avec les opinions de Roth-Bettoni sur tel
film ou la place qu’il accorde à tel autre, on ne peut que louer cette
subjectivité assumée et étayée qui fait que l’ouvrage dépasse la
nomenclature de films gays qu’il aurait pu être si son auteur avait eu
moins de personnalité et de passion.
Un
essai c’est aussi un style et l’on ne peut qu’admirer la fluidité de
celui de Didier Roth-Bettoni dans cette promenade dans le cinéma à
travers le temps et l’espace.
Un tel livre serait d’une
utilisation bien mal aisée s’il était édité sans sérieux.
Rassurez-vous, ce n’est pas le cas. L’éditeur a pris soin d’aérer le
texte, scindé en de très nombreux chapitres. Il lui a donné de larges
marges dans lesquelles viennent s’insérer les notes. De petites
vignettes photographiques, se rapportant aux films cités, viennent
égayer la lecture. Pour faciliter la consultation, on trouve en fin de
volume deux index : l’un répertoriant les 5 000 films ; l’autre de 3
000 personnalités apparaissant dans les différents développements. S’y
ajoute une précieuse chronologie et une liste de 100 films
emblématiques accompagnés de leur pitch.
Cet ouvrage me
paraît indispensable à tous ceux qui s’intéressent à l’homosexualité et
au cinéma, donc à tous les visiteurs de ce blog. Ce gros et élégant
volume de 750 pages est une mine de renseignements où vous ne cesserez
pas de puiser.
